Le mea-culpa des sondeurs?
Élections 2018

Le mea-culpa des sondeurs?

C’est certainement un revirement de la prime à l’urne qui a amené les maisons de sondages à sous-estimer la CAQ et à surestimer les libéraux, explique Alain Giguère, président de la maison de sondage CROP. Pour ce dernier, les avenues de réflexion face à cette déconvenue ne sont pas encore très claires.

Nous allons certainement nous faire dire par plusieurs que les sondeurs se sont trompés et nous devrons encaisser le verdict.

Nous pourrons toujours invoquer un taux de participation particulièrement bas (66% contre 71% en 2014), que les libéraux ne sont pas sortis et que sais-je encore? Ce qui ne sera pas totalement faux non plus.

Mais pouvions-nous vraiment prédire l’imprévisible d’un tel virement de situation? Les sondages sont des photos prises à un moment précis et surtout dans un contexte précis. Il faut faire attention quant à leur pouvoir prédictif. L’isoloir quelques jours plus tard peut introduire une dynamique différente.

Nous devons nous fier à ce que les gens nous disent, et peut-être qu’ils ne nous livrent pas toujours le fond de leur pensée.

L’ancien premier ministre Robert Bourassa avait créé cette expression maintenant historique : « la prime à l’urne », plaidant que les électeurs libéraux étaient plus discrets avec les maisons de sondage, qu’ils n’osaient pas vraiment révéler leur réelle intention de vote.

Lorsqu’il a créé cette expression, il était « cool » de voter pour le Parti québécois. Ce dernier était un parti jeune, libérateur, branché, montréalais (sans être élitiste). Face à cette image du PQ, le Parti libéral était perçu comme plus « conservateur ». On se gardait « une petite gêne » avant d’admettre dans un sondage que l’on votait pour eux. Je ne dis pas que les gens nous mentent, mais certains demeurent discrets, alors que d’autres expriment une attitude différente dans l’intimité de l’isoloir.

Dans un tel contexte, la presque totalité des politologues du Québec nous ont toujours reproché de sous-estimer les libéraux. On nous recommandait même, et ce encore dernièrement, de donner 50% de nos discrets (indécis) aux libéraux dans nos procédures de répartition, afin de nous rapprocher de cette prime à l’urne. Imaginez ce que ça aurait donné s’il avait fallu que l’on fasse ça durant cette dernière campagne!

Or, si la perception d’un certain « conservatisme » attaché à un parti amène les électeurs à se garder « une petite gêne » avant d’admettre qu’ils votent pour lui et les maisons de sondages à sous-estimer ce dernier, la CAQ pourrait très bien avoir fait les frais de cette tendance durant cette campagne.

Dans le dernier texte que j’ai écrit pour L’actualité et pour mon blogue, je soulignais que les électeurs de la CAQ entretiennent davantage de craintes à l’endroit de l’immigration que la moyenne des Québécois. Rappelons aussi que la campagne a porté en grande partie sur l’immigration et que la CAQ a pu paraître intolérante à ce sujet.

Ce parti est certainement perçu comme un parti de droite, plus conservateur et au Québec ce conservatisme se fait plus discret, tout en pouvant s’exprimer librement dans l’isoloir.

On peut donc certainement faire l’hypothèse que c’est un revirement de la prime à l’urne qui a amené les maisons de sondages à sous-estimer la CAQ et à surestimer les libéraux, les deux autres partis ayant été fort bien estimés.

L’industrie va assurément entreprendre une réflexion à l’égard de ces résultats, mais à ce moment-ci, les avenues ne sont pas très claires.

Notamment, il ne sera pas évident de trouver une solution de répartition des discrets et des indécis dans ce nouveau contexte. Il aurait vraiment fallu les manipuler dans une direction difficile à imaginer pour que l’on retombe sur les résultats d’hier soir!

CROP investit dans l’intelligence artificielle pour mieux prédire les comportements des consommateurs. Mais c’est en fusionnant des données transactionnelles à des données attitudinales, déclaratives, qu’on y arrive. Dans le cas d’un sondage électoral, nous n’avons que ce que déclarent les gens et il faut s’y fier.

La donne a changé avec cette élection. Nous allons devoir être très créatifs dans les années qui viennent pour contourner ce qui semble être une nouvelle prime à l’urne!

 

Alain Giguère est président de la maison de sondage CROP. Il signe toutes les deux semaines un texte sur le site de L’actualité, où il nous parle de tendances de société… et d’opéra.

Pour lire d’autres chroniques d’Alain Giguère sur des tendances de société et de marché, rendez-vous sur son blogue.