Lettre à mon nouveau premier ministre
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Lettre à mon nouveau premier ministre

Mathieu Charlebois a sorti sa plus belle plume pour écrire à François Legault. Il lui parle d’immigration, de Véronique Hivon et de « circulationo-scepticisme ». Et lui raconte sa blague favorite sur les trois sondeurs qui entrent dans un bar. 

Cher Monsieur Legault,

Vous allez bien ? J’imagine que oui. Si je suis content quand je me réveille avec une bonne chanson dans la tête, on doit être vraiment, vraiment heureux quand on se réveille premier ministre pour la première fois.

Quel lundi on a vécu, quand même…

La renégociation de l’ALENA.

Shea Weber qui devient chef sans même avoir mis sa face sur une pancarte.

Le décès du grand Charles Aznavour, et Philippe Couillard qui termine sa journée en chantant « Hier encore, j’avais un gouvernement, je traversais le temps… »

Le Parti libéral aura donc été la première entreprise en faillite qu’Alexandre Taillefer n’aura pas réussi à sauver. Avec moins de 25 % des Québécois derrière lui, le PLQ est à un plancher historique si bas qu’il a des airs de sous-sol pas fini.

Pour emprunter le vocabulaire de Philippe Couillard, ses résultats électoraux connaissent une période de « rigueur ». Il paraît même que dans l’ouest de l’île de Montréal, on a recensé plus d’une dizaine d’anglophones qui n’ont pas voté pour les libéraux.

Gertrude Bourdon, grande magasineuse devant l’Éternel, doit être en train de se renseigner sur la politique d’échange de ce qu’elle a décidé d’acheter. Elle qui voulait marquer l’histoire, l’étrange madame qui dansait au rassemblement de la CAQ aura réussi à lui voler la vedette. D’ailleurs, c’est une amie à vous, Monsieur Legault ?

Comme elle, vous devez trépigner d’impatience de voir Gaétan Barrette vous talonner sur les dysfonctions du ministère de la Santé. On l’imagine insinuer que c’est votre faute si un homme a attendu 55 heures à l’urgence, et je pense que même l’homme en question sourit un peu.

Pour quelques semaines, voire quelques mois, vous pourrez légitimement commencer toutes vos réponses par « Le gouvernement libéral avant nous… » N’en abusez pas ! Ce serait triste que « la réforme Barrette » devienne pour vous ce que « les infirmières à la retraite sous Lucien Bouchard » était devenu pour les libéraux.

Pendant que les libéraux goûtaient pour une première fois depuis longtemps à la défaite, le PQ, lui, déboulait son 65e escalier en 10 ans. Si j’étais Manon Massé, j’aurais de la difficulté à me retenir d’appeler Jean-François Lisée pour lui demander « Qui est le chef du Parti québécois ? »

Véronique Hivon, survivante du naufrage, sera-t-elle la nouvelle capitaine de cette barque avec deux pieds d’eau dedans ? Il serait temps que les femmes en politique (et ailleurs) cessent d’hériter des désastres des autres. D’autant que Madame Hivon a probablement amassé une frustrante collection de « Je vous l’avais bien dit » dans les dernières semaines.

Reste Québec solidaire, qui célébrait comme vous auriez célébré à la CAQ s’il y avait eu moins d’économistes et de comptables à votre party.

Les solidaires n’ont pas la réputation d’être forts avec les chiffres, mais dans leur euphorie d’avoir 10 députés, on dirait qu’ils avaient oublié qu’il y avait 106 députés pas particulièrement à gauche en face d’eux.

Cent six, dont 74 sont à vous, Monsieur Legault. Soixante-quatorze ! On parle ici d’une majorité majoritaire majeure. Qui avait prévu tout ça ? Pas grand monde.

Vous connaissez la blague des trois sondeurs qui entrent dans un bar ? Finalement, ils étaient quatre et ce n’était pas un bar, c’était un magasin de souliers.

Certains diront que le Québec vient d’élire son Ford. Ou même son Trump. Faut pas charrier.

Ces deux crapets sont ce qu’ils sont parce qu’ils ont oublié comment ressentir la gêne et la honte. On ne peut jamais les faire changer d’idée parce qu’ils n’ont aucune boussole morale autre que leur certitude d’avoir toujours raison, même quand la réalité au complet leur montre le contraire.

Mais vous, Monsieur Legault, semblez encore capable d’être embêté par une bourde. On peut encore vous regarder croche après une déclaration débile et vous faire ressentir de la gêne. Sinon, pourquoi auriez-vous changé autant de fois de version quant aux conséquences de vos tests pour nouveaux arrivants ?

D’ailleurs, puisqu’on parle de ça…

Mettons quelque chose au clair : je ne suis pas un imbécile. Vous demanderez à ma mère si vous ne me croyez pas. Ce qui est bien, c’est que vous n’êtes pas un imbécile non plus. Je vais le dire sans même le confirmer avec votre mère, comme preuve de ma bonne foi.

Maintenant que c’est établi, peut-on agir en conséquence ?

Quand vous affirmez « Il n’est pas question d’expulser une personne [qui ne passerait pas les tests]. On dit qu’on ne va pas les accepter », mon nez se met à saigner. Même le pire épisode de XOXO me prend moins pour un imbécile que cette explication.

Pareil quand vous déclarez « Je ne suis pas d’accord avec ces études », alors qu’on vous parle de circulation automobile. Quelles études ? Simplement… TOUTES les études sur l’accroissement de la capacité des routes, qui mène invariablement à une augmentation du nombre total de voitures. On ajoute des routes, on ajoute des autos.

Je connaissais déjà les climatosceptiques (vous n’en êtes pas un, n’est-ce pas ?), mais vous êtes le premier « circulationo-sceptique » que je croise.

Vous croyez vraiment que votre instinct et les observations à cinq cennes que vous vous êtes faites en étant pris dans le trafic ont plus de valeur que ce que des scientifiques étudient depuis des années partout dans le monde ?

Allons ! Je pensais qu’on avait établi plus haut que vous n’étiez pas un imbécile. Ne me faites pas mentir, Monsieur Legault.

Tout au long de la campagne, vos réponses sur les questions environnementales se limitaient souvent à rappeler que vous avez déjà écrit un livre à propos du Saint-Laurent. Tant qu’à être aussi bien parti, vous auriez pu ajouter que votre livre a été imprimé sur du papier recyclé.

Maintenant que vous êtes premier ministre, vous feriez mieux de penser à des solutions pour la crise environnementale que nous vivons. Autrement, les enfants que vous allez placer en maternelle quatre ans vont vous en vouloir dans quelques années.

Et finalement, j’aimerais prendre quelques instants pour vous parler de la réforme du mode de scrutin.

En gros, ben… FAITES-LA !

Vous ne pouvez pas passer une décennie à vous plaindre de l’alternance entre les vieux partis sans changer ce qui leur permettait d’alterner. Ce serait tellement « vieux parti » de votre part.

Vous et moi, nous ne sommes pas de grands amis. (Sauf sur Twitter, où nous sommes maintenant BFF.) Vos idées et vos idéaux ne sont pas souvent les miens. Mais si vous parlez à mon intelligence et à celle de tous les Québécois, vous trouverez mes chroniques ici moins acides.

Et si vous réformez vraiment le mode de scrutin, je promets de vous donner mon premier vote proportionnel.

Allez ! Bonne chance à vous (et donc à nous) dans votre nouveau poste.

Amicalement, mais pas trop, parce que mon travail est quand même de vous surveiller,

Mathieu