Pourquoi le Québec qui va mal a-t-il voté pour le changement?
Élections 2018

Pourquoi le Québec qui va mal a-t-il voté pour le changement?

Alors que le cri de détresse des circonscriptions en difficulté s’est davantage adressé à la Coalition Avenir Québec, les idées de QS ont surtout séduit les endroits qui ont vu leur sort s’améliorer ces dernières années. Alec Castonguay décrypte le vote de ceux qui ont dit non au statu quo. 

Le 1er octobre dernier, la circonscription de Bertrand, au milieu des magnifiques montagnes des Laurentides, a changé de couleur politique, comme bien des endroits au Québec. Pourtant, il n’était pas question dans ce comté de punir un Parti libéral usé par 15 ans de pouvoir, puisque les libéraux n’ont pas remporté cette circonscription depuis 1997. Les électeurs y ont éjecté le Parti québécois et ont choisi Nadine Girault, de la Coalition Avenir Québec. Or, notre enquête publiée dans la précédente édition du magazine, celui qui renferme notre « Spécial Élections », montrait que Bertrand est la circonscription qui va le plus mal au Québec depuis 20 ans.

Est-ce un hasard ?

Lorsqu’on superpose les résultats des dernières élections à notre classement de la santé économique et sociale des circonscriptions depuis 1996, on constate que celles qui souffrent le plus ont massivement voté pour le changement, alors que ce n’est pas le cas pour les circonscriptions dont le sort des résidents s’améliore depuis 20 ans.

Parmi les 37 circonscriptions qui stagnent ou déclinent le plus depuis 1996, 55 % ont changé de couleur politique le 1er octobre — 20 sur 37.

À l’inverse, sur les 35 circonscriptions qui se portent le mieux, seulement 28 % ont changé de parti le 1er octobre — 10 sur 35.

Parmi les circonscriptions qui vont mal, six sont considérées comme des bastions libéraux où la démographie fait en sorte qu’une défaite du PLQ est presque impossible en raison de la concentration du vote anglophone ou allophone. Si on raffine les résultats et que l’on exclut ces châteaux forts du calcul, c’est 65 % des circonscriptions qui vont mal au Québec depuis deux décennies qui ont changé de camp (20 sur 31) .

Dans le cas des circonscriptions qui vont mieux depuis 1996, il y a également six bastions rouges. Si l’on exclut ces six comtés libéraux inamovibles de ce palmarès, c’est 10 sur 29 (34 %) qui ont changé de camp.

Dans un sens comme dans l’autre, la volonté de changement a frappé deux fois moins fort dans les circonscriptions dont le destin social et économique s’améliore depuis 1996.

Une situation qui sourit d’ailleurs à Québec solidaire. J’y reviendrai plus loin.

Il est rare qu’un seul facteur explique les résultats électoraux à la grandeur du Québec, particulièrement lorsqu’il s’agit d’un tremblement de terre comme celui du 1er octobre. Il faut donc être prudent. Toutefois, quelques données peuvent éclairer le débat.

Le sondeur interne de la CAQ, Youri Rivest, ancien vice-président de CROP aujourd’hui à la tête de son propre cabinet de consultants, Synopsis, expliquait récemment dans Le Devoir que la victoire de François Legault était celle du « Québec moyen », en se basant sur les données du plus récent recensement de Statistique Canada.

Il écrit :

« Le Parti libéral est devenu essentiellement le parti des riches et surtout des non-francophones. Le Parti québécois est devenu le parti des électeurs qui dépendent le plus des transferts gouvernementaux, tandis que Québec solidaire est le parti des locataires, souvent de jeunes étudiants. La CAQ aura réussi de son côté à se brancher solidement sur le Québec moyen. »

Une conclusion intéressante qui braque les projecteurs sur les endroits où les partis ont fait élire des députés, le « où ». Notre enquête à L’actualité, basée sur les données des cinq derniers recensements et sur l’évolution des circonscriptions selon 14 indicateurs afin de comprendre leur progression ou leur déclin, aide à saisir le « pourquoi ».

Pourquoi le « Québec moyen » avait le goût de donner un grand coup de barre ?

Il y a la fatigue d’avoir le même parti au pouvoir depuis longtemps, c’est une évidence, mais plusieurs députés du PQ, qui ne souffraient pas de cette usure, ont aussi été battus.

Dans certains coins du Québec, la grogne dépassait largement le gouvernement libéral sortant. Aux nouvelles, les manchettes sur la pénurie de main-d’œuvre et la bonne tenue de l’économie s’enchaînent, mais dans la vie quotidienne, la majorité des Québécois ne le ressentent pas. L’inquiétude prend toute la place.

Selon un sondage Angus Reid publié le 1er août dernier, 60 % des Québécois affirment qu’il est de plus en plus difficile de maintenir le rythme de vie de la classe moyenne dans leur collectivité.

La génération X, les 35-55 ans, notamment, se sent prise dans un étau, comme nous le décrivions dans un récent dossier de couverture. Au boulot, le patron en demande plus, mais le salaire ne suit pas. À la maison, avec les enfants, c’est la course du lever au coucher. Et il y a papa et maman qui prennent de l’âge et dont la santé fragile requiert davantage d’attention.

La santé économique et sociale d’une collectivité dicte les enjeux locaux : des villages ferment des écoles, faute de jeunes, alors que d’autres, en croissance, doivent les loger dans des roulottes temporaires, faute de places. Dans certains coins de la province, la fréquentation des banques alimentaires grimpe, alors qu’ailleurs c’est la valeur des logements qui bondit.

De l’inquiétude à l’angoisse, puis de la frustration à la colère, la palette des sentiments est vite franchie. Dans plusieurs circonscriptions, les citoyens souffrent en silence. C’est le Québec des oubliés. Les bonnes nouvelles à la télé cachent leur réalité. L’élection du 1er octobre, à certains endroits de la province, sonnait comme un cri de détresse. Un cri qu’il vaut mieux tenter de comprendre, de documenter, que de repousser.

Ce n’est pas propre au Québec. Tout l’Occident est dans le même bateau. La planète change rapidement, les frontières physiques et numériques sont plus poreuses que jamais. Les repères s’effondrent. Le sentiment de décrochage de la société ressenti par beaucoup de citoyens, même s’il est moins fort au Québec en raison de notre filet social plus généreux, existe ici aussi.

Au moment de faire leur choix dans l’isoloir, les électeurs ont été nombreux à se demander : est-ce que ça va mieux chez moi, dans mon coin, depuis quelques années ? Sans avoir toutes les données que nous avons amassées et analysées pendant des semaines, les électeurs sont en mesure de le sentir.

Par exemple, pour revenir à la circonscription de Bertrand, elle forme, avec ses voisines de Saint-Jérôme et d’Argenteuil, un secteur où de manière générale les habitants n’ont pas vu leur niveau de vie progresser à la vitesse de celui du reste du Québec. Dans cette « troisième banlieue de Montréal », après Laval et la couronne nord, la tension augmente depuis deux décennies. La CAQ l’a emporté, y compris dans Argenteuil, pourtant un terreau peu fertile pour elle.

Est-ce que la précarité de ces collectivités depuis quelques années pourrait avoir incité les citoyens à regarder ailleurs, à la recherche d’une nouvelle offre politique ? Difficile de trancher avec certitude, mais c’est plausible.

Dans la vaste majorité des circonscriptions, la CAQ, sans attache historique, sans passif, en a profité pour offrir quelque chose de différent, de nouveau, à des électeurs qui, libérés de la question nationale, pouvaient l’essayer et voir si leur sort pouvait s’améliorer un peu dans les prochaines années.

À l’inverse, les quartiers jadis populaires qui s’embourgeoisent et qui se retrouvent dans le haut du classement des circonscriptions, comme Mercier, Sainte-Marie–Saint-Jacques, Gouin, Hochelaga-Maisonneuve, Laurier-Dorion et Rosemont, à Montréal, et Taschereau, à Québec, ont connu une formidable progression de leur niveau de vie depuis 1996. La pauvreté est encore présente, aucun doute, mais dans l’ensemble, ces circonscriptions progressent. Les indicateurs sont au vert.

Oui, lecteurs attentifs, ce sont toutes des circonscriptions remportées par Québec solidaire dans les dernières années ou raflées le 1er octobre dernier!

Parmi les 35 circonscriptions qui se portent mieux depuis 1996, seulement dix ont changé de couleur politique au dernier scrutin. QS en a remporté quatre.

Par contre, Québec solidaire n’a remporté aucune des 37 circonscriptions qui vont mal ou déclinent. Les autres gains de QS, Sherbrooke, Jean-Lesage et Rouyn-Noranda–Témiscamingue, sont dans le milieu du peloton.

Et leurs prochaines cibles, comme Verdun et Saint-Henri-Sainte-Anne, figurent aussi dans le classement des circonscriptions dont le sort s’améliore depuis 1996.

La CAQ a fait des gains dans 6 circonscriptions sur les 35 qui s’améliorent rapidement depuis 20 ans, mais a surtout fait le plein des endroits qui stagnent ou vont mal: elle a gagné 18 des 20 changements d’allégeance politique dans ces 37 circonscriptions.

Bref, le cri de détresse des circonscriptions en difficulté s’est davantage adressé à la Coalition Avenir Québec, alors que le changement proposé par QS a surtout séduit les endroits qui s’améliorent.

Il ne s’agit pas ici d’être réducteur. Les résultats de QS et de la CAQ témoignent d’une progression de leur vote à la grandeur du Québec. Mais pas au point de faire des gains de la même ampleur partout.

Clairement, François Legault a reçu le mandat de s’occuper des régions qui souffrent. Il devra les écouter et tenter de répondre à leurs attentes.