La campagne que vous n'avez pas vue
Élections 2018

La campagne que vous n’avez pas vue

Pendant que les chefs sillonnaient le Québec, la bataille faisait rage dans les quartiers généraux des partis pour déterrer des informations compromettantes sur les candidats adverses, cibler les électeurs sur les réseaux sociaux, influencer les perceptions les soirs de débat, et faire dérailler les plans des autres formations. L’actualité a eu un accès exclusif auprès de ces travailleurs de l’ombre pendant deux mois. Reportage au cœur des opérations qui ont décidé du sort de la dernière campagne.

Chapitre 1
La précampagne

La première réunion de l’équipe de choc — surnommée le war room dans les partis — n’est commencée que depuis 10 minutes au siège du PLQ, dans Griffintown, à Montréal, lorsque la discussion bifurque sur la façon de coincer le chef de la Coalition Avenir Québec, François Legault. Il est 7 h en ce lundi 13 août, et même si la campagne ne démarre que dans 10 jours, la quinzaine de stratèges libéraux sont déjà en mode « réaction rapide ».

Dans les jours précédents, le PDG d’Hydro-Québec a émis des doutes sur la rentabilité du projet éolien Apuiat, sur la Côte-Nord, piloté par les Innus et la société Boralex. Et François Legault a pris fait et cause pour lui. « On va répliquer que Legault a une position antiéconomique envers les régions, que ça va nuire à des milliers de travailleurs et à leurs familles », explique Daniel Desharnais, directeur de cabinet adjoint de Philippe Couillard. Pendant la campagne, ce stratège dans la quarantaine dirige le petit groupe « InTact » (« information tactique »), un commando de 12 personnes qui déterrent les informations compromettantes dans les campagnes adverses, fouillent les antécédents judiciaires des candidats et élaborent les tactiques de communication. Des gens discrets. Peu de personnes ont accès à leur réunion quotidienne, qui se tient à l’aurore.

« On va acheter de la pub ciblée sur Facebook pour faire passer notre message dans les cinq circonscriptions de la Gaspésie et de la Côte-Nord où l’éolien est important », dit Maxime Roy, 38 ans, qui dirige le volet numérique de la campagne libérale. « On devrait faire sortir nos députés de ces régions-là pour attaquer Legault et l’inviter à débattre pendant la campagne. » Il réfléchit quelques secondes : « On enregistre une pub pour les radios locales ? » Le directeur général du parti, le vétéran Sylvain Langis, qui tient les cordons de la bourse, donne le feu vert.

Le directeur de la campagne, Hugo Delorme, un grand mince dans la trentaine, interpelle Josée Lévesque au téléphone. L’organisatrice en chef se trouve en Estrie, où la bataille contre la CAQ promet d’être épique. « Est-ce qu’on peut mobiliser sur la Côte-Nord ? demande-t-il. Si Legault se rend là-bas, est-ce qu’on peut avoir du monde qui manifeste ? » La voix de Josée Lévesque grésille dans l’appareil : « On peut organiser ça. » Parfait, répond Hugo Delorme. « Et s’il n’y va pas, on dit qu’il se cache encore ! »

Un petit silence permet à chacun de prendre une bouchée du pain aux bananes qu’a cuisiné Brigitte Fortier, responsable des événements spéciaux. Sur l’immense écran qui permet de communiquer avec la moitié de l’équipe restée à Québec, la gâterie fait des jaloux. « Demain, on va en avoir nous aussi ! » rigole une bénévole de la capitale.

Le war room du PLQ. (Photo : Rodolphe Beaulieu)

Cette équipe et les conseillers qui accompagnent le chef en tournée représentent le cœur de l’organisation qui tente de procurer un deuxième mandat à Philippe Couillard, et ainsi marquer l’histoire. Une cinquième victoire en six élections générales depuis 2003 ferait du PLQ la force politique la plus dominante du Québec depuis l’Union nationale, entre 1936 et 1960.

Le début de la campagne est crucial, estime-t-on au quartier général. « Je dois casser la vague de Legault dès le départ, explique Charles Robert, directeur des relations avec les médias. Si j’y arrive, je peux avoir un avantage sur le terrain, avec ma machine et mes bénévoles dans les circonscriptions serrées, parce que la CAQ a moins de bénévoles. Dans une bataille qui se gagne par 200 votes, ça compte. »

À la permanence de la CAQ, près du pont Victoria, dans le sud-ouest de Montréal, Brigitte Legault, organisatrice en chef, et Martin Koskinen, directeur de cabinet de François Legault, sont bien décidés à passer à l’histoire à leur façon, en hissant au pouvoir un nouveau parti pour la première fois depuis 1976. Brigitte Legault, 38 ans, connaît bien le libéral Hugo Delorme, puisqu’ils ont tous deux grandi dans le système politique des jeunes libéraux fédéraux. « Je vais le manger tout cru ! Il n’a pas assez d’expérience », s’amuse-t-elle.

Le samedi 11 août, leur machine se met en marche. Près de 1 500 bénévoles sont mobilisés dans les 125 circonscriptions pour faire du porte-à-porte et des appels afin d’alimenter la Coaliste, la base de données élaborée pour un coût de 500 000 dollars. « On veut savoir où sont nos sympathisants, mais aussi s’assurer que nos bénévoles comprennent l’application mobile », explique Brigitte Legault, la petite fourmi de la CAQ, qui travaille sans relâche depuis 2011 pour asseoir l’organisation sur des bases solides.

Dans le local des candidats de Laval, derrière un centre commercial, une cinquantaine de personnes font connaissance autour de Timbits et de café en attendant les directives de Daniel Lebel, adjoint à la mobilisation pour les régions de Laval et d’Abitibi. « Est-ce qu’on est prêts ? On va savoir ça aujourd’hui ! » lance-t-il de sa grosse voix avant de donner le go à ses équipes de porte-à-porte. « Des bénévoles, il faut envelopper ça dans la ouate, c’est précieux. Ils peuvent partir quand ils le veulent », raconte Daniel Lebel en les regardant se diriger vers leurs voitures avec des centaines de dépliants destinés aux familles, tel un père qui regarde ses oisillons quitter le nid. Beaucoup donnent du temps pour la première fois de leur vie.

Le groupe « InTact » du PLQ est un commando de 12 personnes qui déterrent les informations compromettantes dans les campagnes adverses, fouillent les antécédents judiciaires des candidats et élaborent les tactiques de communication.

Dans la circonscription de Mille-Îles, dans l’est de Laval, le candidat Mauro Barone grimpe au pas de course les marches des maisons cossues du quartier Val-des-Brises sous un soleil de midi qui fait perler son front. Son neveu Emmanuel, téléphone en main, vérifie dans la Coaliste les adresses où le candidat doit se rendre et les endroits à éviter — les maisons que les organisateurs estiment réfractaires à la CAQ.

Chaque équipe de bénévoles a son trajet, établi en fonction du profil sociodémographique des résidants. « Je sais qu’on fait ça pour être plus efficaces, mais si c’était juste de moi, je cognerais à toutes les portes pour jaser ! » dit Mauro Barone. En cette belle journée, ce verbomoteur au début de la cinquantaine n’a pu s’empêcher de frapper à quelques portes imprévues. « Ne le dites à personne ! » me lance-t-il avec le sourire.

Manifestement, la CAQ lui a prévu des arrêts chez tous les électeurs d’origine italienne. « Qui habite ici ? » demande-t-il chaque fois à son neveu. Le candidat tente alors de deviner, en fonction du nom, de quel coin de l’Italie est originaire son prochain interlocuteur. Très souvent, il vise juste et se trouve un lien de parenté, même éloigné. « Les Italiens, au Québec, on se connaît tous un peu, même si on ne se connaît pas ! » dit-il en rigolant.

Son père a fait fortune dans la construction. « Je suis chanceux, je viens d’une famille honnête qui a fait de l’argent. Je suis là pour aider ceux qui ont eu moins de chance que moi », dit souvent Mauro Barone aux électeurs, avant de leur laisser son numéro de cellulaire, au cas où ils auraient des questions.

La communauté italienne, depuis longtemps fidèle aux libéraux, hésite à appuyer son chef, un ancien ministre péquiste. « Je me fais massacrer sur le terrain parce que les anglophones pensent que Legault a des intentions cachées en faveur de la souveraineté. Je dis et redis que je suis moi-même un ancien libéral, que je fais confiance à mon chef et qu’il n’y aura pas de référendum, mais ça reste un handicap. » Mauro Barone touche toutefois une corde sensible lorsqu’il dit que le Québec a besoin de changement et qu’il faut baisser les taxes et les impôts.

Galya Bravo, bénévole pour Québec solidaire. (Photo : Rodolphe Beaulieu)

L’opération de la CAQ prend fin vers 14 h 30. Plus de 5 300 données — noms de sympathisants et de non-sympathisants, enjeux locaux, numéros de téléphone, adresses courriel, etc. — ont été ajoutées dans la Coaliste. « On a identifié 1 500 sympathisants, c’est correct. On a eu quelques bogues avec le système, qu’il faudra corriger avant la prochaine grande opération, le 3 septembre », explique une semaine plus tard Brigitte Legault. « Le 3, c’est la fête du Travail, est-ce une bonne date pour avoir du monde ? » relance Caroline Dussault, l’une des organisatrices. « On est en campagne électorale, on s’en fout des congés ! » répond Brigitte Legault du tac au tac.

Tous les partis doivent relever des défis de recrutement de bénévoles : les gens accordent moins de temps à la politique et l’âge moyen des bénévoles grimpe. Dans les circonscriptions qui en comptent moins, la CAQ a recours à des entreprises privées afin de multiplier les appels de pointage et entrer les informations dans sa base de données. « Tout ce qu’on recueille comme information, c’est ce que le citoyen veut bien nous donner. On est très prudents pour respecter la vie privée », dit Brigitte Legault.

Québec solidaire, à la caisse moins garnie que les autres partis, procède autrement. La formation de gauche a ciblé quelques circonscriptions stratégiques et y a déployé ses organisateurs d’expérience. Josée Vanasse, 71 ans, qui a aidé Amir Khadir à l’emporter en 2008 dans Mercier et qui a contribué à la victoire de la députée fédérale néo-démocrate Hélène Laverdière en 2011, dirige la campagne de Vincent Marissal dans Rosemont. Alexandre Boulerice lui a d’ailleurs laissé plusieurs de ses bons organisateurs pour donner un coup de main. Les militants de Projet Montréal sont aussi nombreux auprès de QS dans Rosemont, où le chef du PQ, Jean-François Lisée, tente de se faire réélire. Josiane Brochu, qui a piloté la campagne de Manon Massé en 2014, a été jumelée à la candidate Catherine Dorion dans Taschereau, à Québec. « On a mis du monde qui a gagné dans des circonscriptions qu’on peut gagner », raconte Stéphanie Guévremont, responsable des relations avec les médias.

QS s’est inspiré de la campagne du démocrate Bernie Sanders aux États-Unis pour créer la plateforme Mouvement, qui permet aux militants d’organiser des activités dans leur quartier sans l’intervention du parti. Ce logiciel permet également à un membre, avec l’accord de la direction, de faire des appels n’importe où au Québec sans avoir à se déplacer dans un local électoral. Le logiciel fournit même quelques pistes de conversation.

Une force de frappe qui permet à des dizaines de personnes de participer à des opérations téléphoniques éclair dans une circonscription clé, alors qu’il serait impossible d’installer rapidement 60 personnes au même endroit avec des lignes téléphoniques. « On est capables de lancer un blitz en quelques heures. Aucun autre parti ne peut en faire autant », explique Stéphanie Guévremont.

Chapitre 2
Le déclenchement

Dans la salle de réunion de l’équipe numérique du Parti québécois, une pièce sans âme aux murs gris avec des tables et des chaises pliantes louées, les sept spécialistes — six gars et une fille — enregistrent une moyenne d’âge de 24 ans. Le « vétéran » qui dirige le groupe, Yanick Grégoire, a 30 ans.

Pour s’amuser, les « geeks du PQ », comme ils se surnomment, allument une ampoule rouge au-dessus de la porte de leur local lorsqu’ils sont en réunion ou qu’il y a une tempête à gérer sur les réseaux sociaux — un bonjour spécial à la candidate Michelle Blanc. « La lumière rouge, ça fait plus sérieux ! » lance Yanick Grégoire, qui en est à sa troisième élection générale.