Ma journée dans le bus de Québec solidaire

Visite d’une usine à pain, d’un verger bio ou de la laiterie Coaticook : notre chroniqueur Mathieu Charlebois n’a reculé devant rien et a embarqué à bord de l’autocar de campagne de Québec solidaire. Reportage. 

Photo : Antoine Bordeleau

Avouons-le d’emblée : si je voulais vivre l’expérience typique du bus électoral, embarquer dans la caravane de Québec solidaire n’était pas un bon choix.

De la même façon que tu ne vas pas au Toqué ! si tu veux comprendre le monde de la restauration rapide, il te manque un bout de l’affaire quand tu te joins à un exercice médiatique où il n’y a pas vraiment de médias.

Privée d’une dimension que l’on croirait pourtant essentielle, la tournée de QS est-elle un BLT sans bacon ? Je suis allé voir.

Il y a le bus… et le bus

Quand on m’a dit que Québec solidaire avait un autobus électoral, j’ai immédiatement pensé qu’il s’agissait d’un véhicule de la ligne 97 Mont-Royal. J’avais tort. On parle ici d’un bel autobus orange qu’on voit arriver de loin, orné des grosses faces de Manon Massé et Gabriel Nadeau-Dubois et d’une petite blague à l’arrière.

Si tu te fais renverser par un autobus orange fluo, c’est probablement de ta faute.

L’intérieur est un peu moins extravagant. C’est un simple autocar aménagé pour faciliter le travail.

Manon Massé se prépare pour le débat en anglais avec Jérémie Bédard-Wien, l’attaché de presse de Québec solidaire. Première question : « Do you think English is an official language in Quebec ? » (C’est une question piège.)

À l’arrière du véhicule, on trouve le « divan populaire », garni de coussins portant le slogan de la campagne. Pour des gens que plusieurs voient comme des suppôts du marteau et de la faucille, les solidaires sont vraiment les rois du produit dérivé. Chandails, macarons, affiches, sous-verres : j’ai vu des groupes de rock partir en tournée avec moins de « merch » que la troupe orange.

Pour l’instant, ce divan est populaire chez les coussins.

Pendant ce temps, il est toujours impossible de se procurer quoi que ce soit à l’effigie de François Legault. Suggestion pour l’équipe caquiste : un chandail sur lequel un Legault habillé comme Uma Thurman dans Kill Bill coupe dans la fonction publique avec son sabre. Je vous offre l’idée gratuitement.

Quand on parle des journalistes qui sont (ou ne sont pas) dans l’autobus de QS, on s’imagine que c’est d’une place dans l’orange-mobile dont il est question. Or, la réalité est bien plus banale. La réalité est un autocar comme on en voit tous les jours.

Si l’ennui était un moyen de transport : le bus des médias.

Avez-vous votre billet ?

Avant de poser ses fesses et son ordinateur portable dans le bus des médias d’un parti, chaque journaliste doit payer. Pour ma journée dans l’autocar, L’actualité a donc dû briser son petit cochon.

En échange, les journalistes promettent… rien. Ils ne promettent rien, posent les questions qu’ils veulent et publient les textes qu’ils veulent. C’est pas mal le concept même du journalisme.

Les employés solidaires ont bien tenté de me corrompre avec des sucreries, mais ils ont rapidement constaté que je tenais à mon indépendance : je n’ai pris qu’un seul morceau de chocolat, alors que j’aurais facilement pu en prendre deux ou trois.

Les amis improbables

Les chefs des quatre grands partis sont protégés en tout temps par des agents de la Sûreté du Québec. Manon Massé est donc suivie par trois gaillards en veston partout où elle va. Partout, même lorsqu’elle visite un verger bio, où les herbes hautes offrent une cachette parfaite à un éventuel tireur d’élite.

« O.K., ça va, c’était juste un écureuil. 10-4. »

Trois policiers qui passent un mois avec des gens de Québec solidaire, c’est une cohabitation improbable, une situation digne du setup d’une blague de Gilles Latulippe. Et pourtant, la bonne entente règne. Les trois hommes avec un écouteur dans l’oreille rigolent avec les professionnels de la manif qu’ils ont la tâche de protéger.

Comme quoi quand on enlève les gaz lacrymogènes du chemin, c’est plus facile de rire ensemble.

Secrètement, on espérait tous qu’ils assignent à la chef solidaire un nom de code funky, comme « L’agent orange » ou « Harfang des neiges One ». Platement, ils ont choisi de l’appeler « Madame ». Une occasion manquée.

Seul, mais pas vraiment

Les journalistes qui étaient du voyage en début de campagne sont tous partis, la plupart avec l’intention de revenir pour le sprint final. Si vous vous demandez pourquoi, essayez de vous souvenir de la dernière fois que vous avez déboursé de l’argent pour de l’information, et ça vous donnera un bon indice.

Est-ce dire que la conférence de presse du jour allait se tenir dans le néant, les mots de Manon Massé lâchés dans le vide des paysages de l’Estrie, sans aucun tympan pour les entendre ? Pas du tout.

Des journalistes de TVA et de La Voix de l’Est étaient sur place, notamment. Parce que l’autobus n’est qu’une des façons de couvrir une campagne, et ce n’est peut-être même pas la meilleure.

Les partis aiment tenir leurs conférences de presse dans des endroits liés au sujet du jour. Annonce sur la SAQ ? Décor de vignoble. Ça fait de belles images, et ça inspire des questions aux journalistes. Pour le meilleur et pour le pire.

Début septembre, François Legault est allé promettre des mesures de huit millions de dollars pour les maraîchers québécois dans les serres d’un producteur bio. Nombre de mesures prévues pour le bio : zéro. Nombre de journalistes qui l’ont remarqué : au moins un.

Si un politicien fait tomber un arbre et qu’aucun média n’est là pour l’entendre, fait-il du bruit ?

La conférence de presse n’était pas le premier arrêt de la journée. Juste avant, la caravane s’est arrêtée chez un autre agriculteur bio qui laisse ses champs en friche et vante les louanges de la biodiversité. C’est terriblement Québec solidaire, vous me dites ? On ne choisit pas les arrêts au hasard, que je vous réponds.

Nombre d’électeurs convertis pendant cette demi-heure dans le plus beau des paysages : un seul. Ce n’est donc pas pour ça qu’on s’est arrêtés. Quoi que si c’est ça la technique de Québec solidaire, une électeur à la fois, pas étonnant qu’ils ne soient que trois députés.

Avant de quitter, la chef solidaire lance une question : « Mettons que demain y a un gouvernement solidaire [allô la question hypothétique !], tu as besoin de quoi ? »

Sans médias, en tête à tête avec leur hôte, Manon Massé et son candidat de Brome-Missisquoi se font parler achat de terres agricoles, zonage, marketing de produits locaux et techniques pour planter des vignes. Plus tard, ils se feront expliquer par un propriétaire du verger comment le caca des poules laissées en liberté dans le verger fertilise naturellement les pommiers.

Autant de sujets dont on ne vous parlera pas dans votre bureau de l’Assemblée nationale.

Le pain de foule

Après un repas dans l’endroit le plus QS auquel vous pouvez penser…

Vous dire si les agents de la SQ étaient heureux de manger une salade de quinoa au seitan…

… la caravane a pris la direction d’une usine de pain, pour une visite guidée.

Pour s’éviter « un moment Gilles Duceppe », Manon Massé m’a fait promettre de ne pas diffuser de photos d’elle dans l’habit obligatoire pour la visite. En lieu et place, voici donc une photo de moi. Libre à vous d’y « photoshopper » le visage de Manon Massé.

Adieu, carrière politique future. (Photo : Sandrine Corbeil)

Voici où on mélange les farines, voici le four où l’on cuit le pain, la trancheuse, la machine qui met le pain dans les sacs, la porte où sortent les 180 000 pains (!) produits chaque semaine… Manon Massé a des questions sur un peu tout, de l’origine du blé à la durée de repos de la pâte.

Le pain, c’est intéressant, mais aurait-elle le même enthousiasme dans, disons… une usine de plaquettes de freins ?

« J’aurais beaucoup de questions ! J’adore la mécanique ! »

Mais quand même, ça ne peut pas TOUJOURS être intéressant.

« Ça fait 12 ans que je fais ça, et je ne sais pas si j’ai déjà trouvé quelque chose de plate. Peu importe ce que je visite, je m’intéresse surtout aux gens. »

Les gens, c’est donc ça le truc. Les gens, comme cette dame qui mettait les pains au four, et à qui elle a demandé si la chaleur était difficile à supporter. Ces gens qu’on ne croisera pas dans les couloirs de l’Assemblée nationale.

Les Québécois sont-ils nés pour un petit pain ? Pas du tout, explique notre guide. Ils sont nés pour un pain au moins large de même.

Bain de foule et doigts collants

Depuis le matin, Manon Massé a accumulé avec sincérité les clichés solidaires comme « Merci de vous occuper de la nature » ou « Nourrir le Québec, c’est quand même pas rien ». « Merci d’avoir fait mon éducation », répond-elle à un homme qui lui a dressé un portrait plus que complet d’un problème assez précis dans sa vie de camionneur. On l’ajoute à la liste.

Nous sommes devant la laiterie Coaticook, et la politicienne doit apprendre comment discuter avec des citoyens tout en mangeant un cornet de crème glacée. C’est plus difficile qu’on le croirait.

Manon Massé nage dans ce bain de foule avec aisance et les doigts collants. Je l’ai vue discuter avec deux cégépiens prêts à poser des affiches, un couple avec des enfants, quatre jeunes qui vont voter pour la première fois et une dame venue faire dédicacer son exemplaire de Parler vrai.

Mais je l’ai surtout vue parler avec une femme indécise, saisir son intérêt pour l’environnement, lui faire une solide présentation sur le sujet et conclure la vente en lui présentant son candidat local. Boum. Un vote de plus.

***

En 2018, a-t-on encore besoin que les politiciens brûlent de l’essence pendant un mois comme si les icebergs ne fondaient pas assez vite ?

Oui. J’irais même plus loin : vous VOULEZ que les chefs le fassent.

Vous voulez que, pendant un mois, ils regardent par la fenêtre du bus et ne soient pas capables de se retenir de dire à voix haute : « Mon Dieu que c’est beau !» Vous voulez qu’ils voient la forêt, les lacs, les villages, les villes, les montagnes et l’interminable défilé d’épinettes sur le chemin vers l’Abitibi.

Vous voulez surtout qu’ils se fassent parler de mille sujets insolites et sérieux, par des gens de mille horizons différents. Vous voulez qu’au moment de s’asseoir dans la chaise du premier ministre ils aient la tête pleine de tous les gens qui peuplent le Québec.

***

Quelle est la plus belle chose que Manon Massé a vue depuis que son autobus s’est mis en marche ? Un rassemblement d’environ 50 personnes, à Témiscaming. Y a rien là, 50 personnes ? Petite règle de trois : il y a 2 300 habitants à Témiscaming et 1,7 million à Montréal, alors 50 personnes à Témiscaming, c’est…

(sort son boulier, calcule l’hypoténuse, se rend compte que ça n’a pas rapport, retiens deux…)

… l’équivalent 35 000 personnes à Montréal !

« J’ai été impressionnée ! raconte Manon Massé. C’était multigénérationnel, il y avait des familles, c’était vraiment de toute beauté à voir. »

Et c’est pour ça qu’on envoie nos politiciens sur les routes du Québec pendant un mois, que des caméras les suivent ou pas : pour voir le monde. Juste pour voir le monde.

Elles sont là où l’on vend la meilleure crème glacée au Québec, mais ces deux jeunes filles n’en ont que pour Manon Massé. Où s’en va notre belle jeunesse ?

 

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7 commentaires
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«Vous voulez surtout qu’ils se fassent parler de mille sujets insolites et sérieux, par des gens de mille horizons différents. Vous voulez qu’au moment de s’asseoir dans la chaise du premier ministre, ils aient la tête pleine de tous les gens qui peuplent le Québec.»

Ah oui tellement, c’est bien vu ! Merci de votre contribution.

Avec un tel article sur Manon, on continue à pelleter des nuages et faire que ce parti boosté au promesses coûteuses et douteuses divisent le vote progressiste. Je n’en reviens pas comme la Charte des valeurs à PET leur sert » » Trois députés seulement élus en valent autant que 20, 28 ou 60.??? Quelle visibilité à l’encontre d’une saine démocratie, ce parti nuisible suscite d’articles, de débats ou de scoops
inutiles. Bref, devenons tous des petits partis au Québec et on aura une plus grande visibilité que les grands, parce que les médias de masse les auront petit à petit appauvris. Tous pour un est la nouvelle devise d’un petit Québec qui pourtant peine à sortir de ce carcan canadien. Et avec QS il va encore y demeurer longtemps et longtemps..! Vive le PLQ qui a tjr soutenu ce petit parti insiginifiant.ù1

C’est drôle quand même de constater que la campagne de QS n’attire pas de journalistes sur une base régulière. Peut-on ensuite s’étonner du fait qu’on laisse pas mal le champ libre à Manon Massé (et Françoise David auparavant) lors des débats. Taper sur le clou de QS serait pourtant tellement facile, mais c’est une pure perte de temps. On tape sur le meneur, et encore plus dans cette campagne car les propositions caquistes sont pratiquement aussi sérieuses et solides que celles de QS !!!

J’ai voté QS lors des trois (3) dernières élections provinciales; cette fois-ci j’ai une petite hésitation stratégique (QS ou PQ) parce que je voudrais surtout que la CAQ perde ma circonscription (Montarville) et ne puisse pas former un gouvernement majoritaire. Or, ce qui me fait pencher pour QS, c’est le fait éminemment subjectif que votre article m’a fait rigoler un bon coup, en ce jeudi avant-midi 20 septembre, 10 h 15.

Merci pour votre article

Gilles Rivet
450 449 3335