Élections fédérales : quatre partis, quatre stratégies

La prochaine campagne électorale n’est pas encore lancée, mais on sent que les formations politiques font le plein de munitions pour un été bien chargé. Le corédacteur en chef de La Revue du CAIUM, Édouard Beaudoin, analyse les effectifs et les stratégies des partis fédéraux.

Montage L'actualité

Le vieil adage « Si tu veux la paix, prépare la guerre » ne pourrait être plus d’actualité pour les troupes de Justin Trudeau. Naviguant depuis plus d’un an entre les écueils d’une Chambre des communes minoritaire, le premier ministre compte bien profiter de l’unilatéralisme partisan provoqué par la pandémie pour former un gouvernement majoritaire — à l’instar de certains de ses homologues provinciaux —, ce qui lui donnerait davantage de marge de manœuvre pour diriger un Canada postpandémique.

Offensives libérales

La recette libérale s’avère fort simple sur papier. D’emblée, le parti ne compte pas ignorer le Bloc québécois (BQ) comme il l’a fait en 2019. Cette stratégie d’évitement, qui lui a probablement coûté une majorité parlementaire, se basait sur un calcul électoral élémentaire : en laissant le Bloc et les conservateurs se quereller, les libéraux croyaient profiter de la division du vote pour remporter des sièges cruciaux. Ils n’avaient pas prévu que le Bloc connaîtrait une forte campagne, comme ce fut le cas.

Lors du congrès libéral d’avril 2021, Justin Trudeau a plutôt ressorti un argument familier dans son parti : mieux vaut des Québécois au gouvernement que dans l’opposition. En pleine pandémie, cette idée a du poids. « Pendant que le Bloc fait semblant d’être le seul parti qui peut parler au nom des Québécois, nous, on livre la marchandise pour les Québécois », a ajouté Trudeau. Ce discours, que l’on risque d’entendre à profusion dans les mois à venir, traduit bien l’appel des libéraux aux Québécois : rendez votre vote utile. Force est de constater que le premier ministre sera moins permissif à l’égard du chef bloquiste, qu’il a déjà qualifié de vecteur « d’intolérance et de haine » et à qui il a reproché, plus tôt cette année, de ne pas reconnaître le racisme systémique.

La machine libérale compte aussi tirer profit de l’Ontario et de l’impopularité de son premier ministre, Doug Ford. Depuis quelque temps, le dirigeant conservateur est la cible de tirs fusant de toutes parts, ses adversaires l’accusant d’improviser une réponse à la crise sanitaire. Sa gestion de la pandémie, désapprouvée par 65 % des Ontariens, constitue une occasion en or pour le Parti libéral du Canada (PLC) de faire le plein de sièges dans cette province, d’autant plus que les sondeurs notent une forte montée des appuis au Parti libéral ontarien, pourtant presque rayé de la carte en 2018 lors de l’élection de Ford.

Enfin, le PLC a bien l’intention de jouer dans la cour du Nouveau Parti démocratique (NPD) en faisant campagne à gauche de l’échiquier politique, dans le but de rendre la formation néo-démocrate quasi obsolète. Cette stratégie se base sur un constat : lorsque la faveur néo-démocrate augmente, la popularité des libéraux diminue, laissant le champ libre au Bloc et aux conservateurs. Les militants réunis virtuellement au congrès libéral ont ainsi voté pour inclure dans la plateforme électorale de leur parti la création d’un revenu minimum universel et le remplacement du chemin de fer national par un réseau à grande vitesse. Ils ont aussi déterminé que c’est à 70 ans — et non plus 75 — que les aînés devraient avoir accès à la bonification de 10 % des fonds de pension pour la vieillesse (l’application de cette mesure est prévue en 2022). Bien que non contraignantes pour le parti, ces propositions laissent présager un possible virage à gauche, avec les yeux rivés encore une fois sur l’Ontario, mais également sur la Colombie-Britannique, où les appuis au NPD sont solides, fortifiés par la popularité du premier ministre néo-démocrate de la province.

Luttes conservatrices

Erin O’Toole affronte les chefs des autres partis, mais aussi sa base électorale, ainsi qu’un caucus déchiré par l’héritage socialement conservateur de ses prédécesseurs. En effet, depuis son couronnement à la tête du parti, en août 2020, O’Toole a eu maille à partir à plusieurs reprises avec la frange plus conservatrice de sa formation sur des sujets clivants comme l’avortement et les changements climatiques. Son récent plan environnemental est une audacieuse tentative de faire oublier le fait que les militants du parti réunis en congrès en mars 2021 ont refusé de reconnaître l’existence des changements climatiques. Le plan d’Erin O’Toole laisse conséquemment présager une certaine trêve politique sur la question environnementale, au moment où la Cour suprême vient de confirmer la constitutionnalité de la taxe sur le carbone.

Par ailleurs, rappelons que la députée saskatchewanaise Cathay Wagantall a également semé la discorde dans le parti lorsqu’elle a déposé un projet de loi visant à interdire les avortements sexo-sélectifs. Forcé de prendre position, le chef conservateur a annoncé qu’il voterait contre ce projet de loi, tout en permettant un vote de conscience de son caucus.

O’Toole devra faire fi de ces dissensions internes et assumer auprès de l’électorat ses positions légèrement plus progressistes. Il y a fort à parier que la formation conservatrice souhaite un retour à la normale en Ontario et en Alberta, où le premier ministre Kenney enregistre le pire taux d’approbation au pays — 23 % — au sujet de la gestion de la pandémie. Une situation catastrophique pour les conservateurs albertains, qui avaient jusqu’à tout récemment le vent dans les voiles dans cette province.

De plus, comme il s’agira de sa première campagne électorale à titre de chef conservateur, O’Toole devra impérativement se faire connaître davantage et démontrer en quoi il propose une solution de rechange sérieuse à Justin Trudeau, sans toutefois tomber dans l’opposition constante envers le premier ministre. En ce sens, il affirmait en mars dernier que le parti « ne pourrait gagner s’il continue à compter sur les ratés de Justin Trudeau », dans un plaidoyer en faveur du changement pour sa formation.

Voyants au rouge chez les orange

Autrefois dans l’opposition officielle et une force politique majeure au Québec, le Nouveau Parti démocratique d’aujourd’hui bat de l’aile. Sous Jagmeet Singh, il n’a jamais su séduire l’électorat de la Belle Province — seul Alexandre Boulerice y a été élu — et de toute évidence, la tendance ne s’inversera pas de sitôt. 

De passage à l’émission Tout le monde en parle le 28 mars 2021, le chef néo-démocrate en a laissé plus d’un perplexe au sujet des propos controversés du professeur Amir Attaran. Rappelons qu’un député de la formation avait félicité le professeur pour son tweet qualifiant le Québec d’Alabama du Nord. De plus, le NPD s’est opposé à l’effort bloquiste de mettre sur pied une déclaration de revenus unique pour le Québec, une demande pourtant chère au premier ministre François Legault.

Signe additionnel que le NPD tourne le dos au Québec, lors de son congrès national d’avril 2021, des militants ont soumis une motion désavouant officiellement la Loi sur la laïcité de l’État. Cela s’accorde avec l’opposition personnelle du chef néo-démocrate à cette loi québécoise et a comme bienfait d’éliminer tout doute quant à la position du parti, dont certains critiquaient le double discours tenu durant les débats en français et en anglais des dernières élections. Reste qu’il semble que la formation de Jagmeet Singh fera campagne sans le Québec.

À l’échelle nationale, la situation du NPD est également peu enviable. Incapable de franchir le cap du 20 % des intentions de vote, Jagmeet Singh devra démontrer en quoi son parti se distingue de celui de Justin Trudeau, qui semble le dépasser par la gauche. Dans cette optique, le chef néo-démocrate s’est lancé dans une charge à fond de train contre son adversaire libéral, accusant ce dernier de ne travailler que pour les élites, laissant les moins nantis à l’abandon. Dans la foulée, il a vanté les exploits de son parti quant à la bonification de la PCU. Le congrès national du NPD nous permet de brosser un portrait des enjeux primordiaux pour ce parti : assurance médicaments, salaire minimum à 20 $, aide additionnelle aux citoyens, etc.

Course à la pertinence

Yves-François Blanchet compte bien reproduire les exploits de sa dernière campagne électorale, où il avait triplé la députation du Bloc québécois, notamment en abordant le thème de l’autonomie du Québec. La prochaine période électorale sera cependant sans doute des plus ardues ; avec la vaccination qui s’accélère et une relance du pays qui s’annonce colossale, Blanchet devra démontrer en quoi un vote pour le Bloc est encore pertinent. Le discours autonomiste qui lui avait souri il y a moins de deux ans a été depuis lors monopolisé par la CAQ de François Legault, qui s’est faite incisive à plusieurs reprises envers son homologue fédéral, notamment pendant la pandémie. Cette position revendicatrice, avec les succès mitigés qu’elle a connus, remet alors en question le bien-fondé du ton analogue adopté par le chef bloquiste. L’équilibre proposé par le Bloc était intéressant pendant les années libérales au Québec, mais risque d’être caduc avec un premier ministre qui a pris à bras-le-corps le rôle de chien de garde des valeurs québécoises auprès du gouvernement fédéral.

Il y a fort à parier que la recette de 2019 sera réutilisée dans une future valse électorale, en y incluant notamment les questions de la réforme de la Loi sur les langues officielles, des coupes à l’Université Laurentienne en Ontario et de la protection du français en général, en plus de la revendication d’un transfert des fonds en santé sans condition. Blanchet devra cependant faire attention dans ses critiques de la campagne de vaccination, puisque cette stratégie a eu peu de résultats lorsque Doug Ford et Erin O’Toole l’ont appliquée.

Si la campagne de vaccination se poursuit sans embûches, il est presque certain que les libéraux de Justin Trudeau déclencheront des élections cet automne, dans le but de surfer sur la vague de l’opinion publique favorable à cet effort d’immunisation sans précédent. Même si aucun coup de départ n’a encore été donné, les partis tâtent le terrain et mobilisent leurs effectifs. Désireux de retrouver la paix majoritaire, Justin Trudeau se prépare à toute une guerre.

La version originale de cet article a été publiée sur le site de La Revue du Comité des Affaires internationales de l’Université de Montréal (CAIUM). Édouard Beaudoin, étudiant au baccalauréat en études internationales, est corédacteur en chef de La Revue du CAIUM.

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