Élections : le bulletin de la troisième semaine

De A pour Justin Trudeau à E pour Andrew Scheer, notre chef du bureau politique, Alec Castonguay, évalue la troisième semaine des chefs en campagne.

Photo : Daphnée Caron

Déjà plus de la moitié de la campagne électorale est derrière nous. J’ai volontairement retardé mon bulletin de la troisième semaine pour y inclure le premier débat des chefs télévisé hier soir à TVA.

Allons-y. 

Justin Trudeau et le Parti libéral du Canada

Photo : La Presse canadienne

A

Le chef libéral a connu un bon débat des chefs, esquivant les coups et égratignant ses adversaires Andrew Scheer et Yves-François Blanchet. L’exercice est toujours périlleux pour un premier ministre sortant, qui doit défendre un bilan tout en attaquant ses rivaux. Il s’en est bien tiré, sans dommage. Le prochain premier ministre sera lui-même ou Andrew Scheer, de sorte que la mauvaise performance du chef conservateur ne peut que l’aider.

Si sa maîtrise de la langue française était plus précise, il aurait marqué davantage de points hier.

Ce débat clôture une très bonne semaine pour le Parti libéral. La première de la campagne où il n’est pas sur la défensive, mais à l’offensive. Le début de la campagne libérale avait été marqué par le retour de l’affaire SNC-Lavalin au-devant de la scène, puis par l’épisode du blackface. Rien du genre cette semaine. Il quitte donc le bas du classement.

Le chef libéral a rencontré Greta Thunberg avant la marche de Montréal sur le climat, un bon coup. Participer à cette marche gigantesque était un choix risqué pour un premier ministre qui se fait souvent reprocher l’achat du pipeline Trans Mountain, mais c’était la bonne décision de se joindre aux marcheurs et à la jeunesse québécoise.

Le PLC a multiplié les annonces en matière d’environnement toute la semaine, ce qui lui permet de montrer à quel point sur ce plan, Justin Trudeau est différent d’Andrew Scheer.

Le dévoilement de la plate-forme électorale des libéraux, encore bien ancrée à gauche, contenait quatre surprises intéressantes :

  • L’imposition d’une redevance de 3 % aux géants américains du web (les Apple, Google et Facebook de ce monde) sur la publicité mise en ligne au Canada, à l’image de la France, qui mène la charge au plan international. L’imposition de la TPS sur les services d’écoute en continu, comme Netflix et Spotify, est également au menu. Il est temps que ces géants paient leur part.
  • L’engagement de nommer 245 nouveaux juges et 450 procureurs pour réduire les délais en matière de justice. C’est une mesure importante pour éviter que trop d’accusés échappent à la justice grâce à l’arrêt Jordan.
  • Une modification de la loi sur les langues officielles pour mettre au pas Air Canada et rendre obligatoire la nomination de juges bilingues à la Cour suprême.
  • La promesse d’offrir l’aide juridique aux victimes d’agression sexuelle. C’est un coup de pouce intéressant.

Il y avait toutefois une mauvaise surprise dans le cadre financier libéral : l’ampleur des déficits à venir. Le ratio dette-PIB a beau se maintenir au meilleur niveau des pays du G7, il se dégage de la plateforme libérale une impression que l’équipe Trudeau est incapable de faire des choix. Comme si toutes les dépenses étaient bonnes. Faut-il vraiment offrir 2000 $ à des familles pour faire du camping dans les parcs nationaux canadiens? Est-ce le rôle du gouvernement? Aucun parti ne promet le retour à l’équilibre budgétaire dans le prochain mandat, mais un peu de retenue n’aurait pas fait de tort.

Yves-François Blanchet et le Bloc québécois

Photo : La Presse canadienne

B

Le chef du Bloc québécois a connu un excellent débat des chefs à TVA. Certainement le meilleure de la soirée, un titre qu’il partage avec Justin Trudeau. Nettement avantagé par sa maîtrise de la langue française, il a réussi à montrer que le Bloc québécois est encore un parti sur lequel il faut compter. Il serait un redoutable parlementaire à la Chambre des communes.

Jagmeet Singh et lui ont bien joué les rôles d’opposition pour lesquels ils auditionnent pendant cette campagne. Sa réplique à Andrew Scheer sur son « inutilité » depuis quatre ans comme chef de l’opposition parce qu’il n’était pas au gouvernement, afin de clore l’argument sur l’inutilité du Bloc, était parfaite.

Seul bémol : son ton professoral, presque pontifiant parfois, a pu déplaire à plusieurs téléspectateurs. Yves-François Blanchet, surnommé le « goon » du temps où il était député du PQ, a la peau sensible. Il n’aime pas la critique. Que ce soit avec les journalistes, les chroniqueurs, les animateurs ou ses adversaires, il n’aime pas être remis en question. Il devra toutefois s’habituer s’il souhaite faire une longue carrière politique à la tête du Bloc. La critique, c’est aussi présent dans ce métier que l’air qu’on respire. Il s’est tout de même bien contenu lors du débat pour ne pas sortir de ses gonds.

Sa bonne performance sera-t-elle suffisante pour faire décoller le Bloc dans les intentions de vote, alors que les récents sondages montraient que le parti était de retour à la case départ de la campagne, après une courte embellie dans la semaine précédente? Sa prestation aura certainement permis de solidifier la base du parti, et couplé à la difficile soirée d’Andrew Scheer avec qui il partage un important bassin d’électeurs nationalistes, cela pourrait lui donner l’élan dont il a besoin dans les prochains jours.

Jagmeet Singh et le NPD

Photo : La Presse canadienne

C

Le chef du NPD a connu un débat tout à fait correct à TVA, mais probablement insuffisant pour dynamiser sa campagne au Québec. Il a été sympathique, à l’aise en français, mais confus sur certains sujets, notamment sa critique du nouvel accord de libre-échange avec les États-Unis.

Il a toutefois bien réussi à expliquer que sur les enjeux moraux et sociaux, comme l’avortement, le mariage gai, les droits des LGBTQ ou l’aide médicale à mourir, il est au diapason de la société québécoise. Bien des électeurs l’ont probablement compris pour la première fois hier.

Le reste de la semaine de Jagmeet Singh est toutefois une perte presque nette dans la campagne, à moins que vous viviez en Colombie-Britannique. Le NPD a moins de moyens financiers que les libéraux ou les conservateurs pour se promener à travers le pays, mais était-ce nécessaire de passer huit jours (8 !) consécutifs dans cette province de l’ouest, à faire des annonces parfois très locales?

La Colombie-Britannique est le théâtre d’une rude bataille à trois dans la région de Vancouver et près de Victoria, où le Parti vert pourrait faire des gains et menacer le statut de troisième parti du NPD aux Communes. C’est pourquoi Singh y passe autant de temps.

Or, ça chauffe aussi ailleurs. Parlez-en à sa candidate Nima Machouf, dans Laurier-Sainte-Marie, au cœur de Montréal, où un sondage dévoilé cette semaine montre que le NPD est lointain troisième et pourrait perdre ce siège important aux mains du libéral Steven Guilbeault, largement en tête dans les intentions de vote.

Finalement, je note l’excellente réaction de Jagmeet Singh au Marché Atwater, le jour du débat des chefs, mercredi, lorsqu’un passant lui a demandé pourquoi il ne retirait pas son turban. Calme, posé, souriant… au point où l’homme a fini par lui souhaiter de gagner!

Elizabeth May et le Parti vert du Canada

Photo : La Presse canadienne

 C –

Elizabeth May n’était pas invitée au débat des chefs de TVA, mais elle a tout de même fait sa première apparition de la campagne au Québec dans la dernière semaine, participant à la marche sur le climat et enregistrant l’émission Tout le monde en parle. Il était temps. Une moitié de campagne électorale sans mettre les pieds au Québec, alors que l’enjeu de l’environnement est l’une des priorités des électeurs d’ici, c’était franchement gênant.

Elizabeth May a été attachante à Tout le monde en parle, même si son français (qui s’améliore) n’est pas encore à la hauteur.

La chef des verts est toutefois encore et toujours incapable d’expliquer sa promesse de cesser l’importation de pétrole étranger afin de n’approvisionner le Canada qu’en pétrole canadien, et ce, sans construire davantage de pipelines pour l’acheminer ou sans augmenter le transport par trains. Les experts le disent, c’est tout simplement impossible.

L’idée du Parti vert de créer une « taxe sur les robots » pour forcer les entreprises qui remplacent un travailleur par une machine à payer au gouvernement l’équivalent de l’impôt sur le revenu de la personne licenciée est saugrenue. Non seulement c’est difficilement applicable, mais il faudrait envoyer un mémo aux verts : le Canada n’a pas de problème d’emploi, il a une pénurie de main-d’œuvre. Le taux de chômage est à un creux historique. Les machines ne remplacent pas les humains, elles comblent le manque d’humains. Il faut au contraire améliorer la productivité des entreprises et les encourager à se moderniser.

L’ancien directeur parlementaire du budget fédéral, Kevin Page, a accordé un F à la plateforme électorale et au cadre financier des verts. C’est simple : les colonnes de chiffres ne balancent pas. Et promettre 65 milliards de dollars de nouvelles dépenses dès la première année d’un gouvernement vert, c’est fort le café.

Avec les marches sur le climat partout au pays, cela aurait dû être LA semaine d’Elizabeth May. Ce ne fut pas le cas. Si le nom de la formation politique n’était pas le Parti vert, ils seraient à 3 % dans les sondages, pas à 10 ou 12 %… 

Andrew Scheer et le Parti conservateur

Photo : La Presse canadienne

E

Ouch.

Par où commencer.

Disons par le débat des chefs de TVA. Il est souvent hasardeux de déterminer un vainqueur, puisque les électeurs jugent les chefs avec des attentes différentes. L’exercice a toutefois fait un perdant : Andrew Scheer.

La confrérie du commentariat politique a l’habitude de décréter qu’il n’y a pas eu de K. O. lors d’une telle joute oratoire, référant sans cesse au débat mythique de 1984 entre Brian Mulroney et John Turner comme étant la mesure étalon du knock-out. Peut-être. Mais depuis ce débat historique, jamais nous n’avons été si près d’un K.O. technique qu’hier soir lors des 15 premières minutes où Andrew Scheer a été mitraillé de coups par ses adversaires sur l’avortement et les droits des gais. Le chef conservateur ne faisait que répéter sa phrase apprise par cœur, sans répliquer, attendant que la cloche sonne la fin du round. Sonné, il a disparu du débat pendant de longues minutes ensuite, incapable de retrouver un niveau de français correct. Le reste du débat y est passé. Il n’a pas été en mesure de se relever.

Si seulement c’était le seul mauvais moment de la semaine…

Le chef conservateur a connu un passage très ordinaire à Tout le monde en parle, passant l’entièreté de l’entrevue sur la défensive, sans être en mesure de bien expliquer ce qu’il offre aux Québécois.

Vendredi, pendant que des centaines de milliers de personnes marchaient pour le climat dans les grandes villes du pays, Andrew Scheer annonçait de nouvelles routes. Il aurait été hypocrite qu’il participe à ces rassemblements, mais devait-il annoncer du pavage en même temps? Ça et un majeur en l’air…

Moins de 48 heures plus tard, il était aux côtés de Jason Kenney en Alberta pour faire la promotion de son pipeline de pétrole vers l’est, avec son corridor énergétique. Je comprends que seulement 9 % des électeurs conservateurs estiment que l’environnement est la priorité de la campagne, mais encore une fois, le timing était plutôt ordinaire.

Autre dossier : pourquoi annoncer à Montréal sa volonté d’instituer une enquête publique sur l’affaire SNC-Lavalin? C’est certainement l’endroit où une telle promesse a le moins de traction au pays.

Promettre de retourner aux nominations partisanes au Sénat, en y nommant des organisateurs, des collecteurs de fonds ou des anciens candidats ou députés déchus… Pourquoi? Juste… Pourquoi? Le Sénat actuel, plus indépendant et moins partisan, fonctionne plutôt bien. Pourquoi ce retour en arrière?

Parlant de retour en arrière, le Parti conservateur souhaite diminuer de 25 % (1,5 milliard de dollars par année) l’aide canadienne aux pays pauvres, jouant ainsi dans les platebandes de Maxime Bernier. Rappelons que le Canada consacre à peine 0,27 % de son PIB à l’aide internationale, alors que la cible de l’ONU, à laquelle Ottawa a adhéré, est de 0,7 %. La compression conservatrice ramènerait le pays à son niveau de contribution de… 1965.

Rappelons que l’aide étrangère est une mesure à moyen et long terme qui permet d’améliorer la vie des populations pauvres, ce qui tend notamment à ralentir la migration vers les pays riches de personnes à la recherche d’un meilleur sort. Moins d’argent, ça veut également dire moins de vaccinations, plus de femmes qui meurent lors de l’accouchement, moins d’éducation pour les enfants, moins d’aide alimentaire dans les régions touchées par la famine… Il n’y a qu’un mot pour décrire cette idée : cheap.

Cerise sur le sundae : le chef conservateur a annoncé qu’il rendrait publics le cadre financier de ses promesses électorales et l’entièreté de sa plateforme le 11 octobre prochain seulement, soit la veille du long week-end de l’Action de grâce. C’est donc dire que les électeurs qui ont écouté le débat des chefs à TVA, et qui écouteront ceux des 7 et 10 octobre à Radio-Canada n’auront pas le portrait complet du plan conservateur.

D’accord, je m’arrête ici…

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Encore lors du débat d’hier, plusieurs chefs de partis ont reproché à monsieur Trudeau de creuser le déficit.

La question du déficit revient régulièrement et elle n’est pas simple, car la manière de calculer les déficits varie d’un pays à l’autre malgré des efforts d’harmonisation. Les déficits comme tels sont utiles, encore faut-il regarder en quoi toute forme de déficit trouve son utilité. Si l’argent est adéquatement dépensé. S’il n’est pas possible sur divers postes de faire des économies sans nuire aux services rendus à la population.

En 2017, le déficit fédéral ne représentait qu’à peine 0,31% du PIB. C’est très peu. En avions-nous vraiment besoin ?

Associé au déficit se trouve l’endettement. Pour les États l’endettement est au niveau des investissements dans les infrastructures. Le professeur Fortin qui en sait long sur ces questions pourrait certainement nous apporter un article concluant pour en bien comprendre les tenants et les aboutissants.

Ce qui doit être surveillé, c’est la dette par habitant (per capita), qui place le Canada dans le peloton de tête de l’endettement. Dans un système comme le nôtre, nous devons surveiller la dette fédérale qui croit continuellement et la dette des provinces qui croit également. Techniquement, il faut les cumuler pour saisir pleinement la situation.

Bien que la province du Québec soit devenue un modèle (même mondial) sur ce plan ; malgré des excédents budgétaires, nous continuons de nous endetter sur nos infrastructures et les infrastructures qui sont cofinancées par le fédéral ajoutent de la dette ; dettes qui s’ajoutent au déficit public.

Ainsi la dette cumulée au Canada va-t-elle osciller entre 35000 et plus de 50000$/habitant comme en Ontario. Ce sont des sommes considérables. Chaque bébé qui naît au Canada est théoriquement redevable de cela, même la personne la plus pauvre du pays doit à ses créanciers tout autant. Ceci influe sur la fiscalité et toutes formes d’évitement fiscal. En moyenne chaque Canadien devait en 2017 près de 41000$.

La situation devient plus critique encore, lorsqu’on cumule les dettes des municipalités ou celle de grandes entreprises nationalisées comme Hydro-Québec. Au Québec la dette cumulée d’un Québécois avoisinerait 65000$ à laquelle s’ajouterait presque 19000$ (notre part de la dette fédérale). C’est beaucoup d’argent et cela ne nous rend pas plus riches pour autant.

Tout ceci est-il réellement soutenable dans le temps ? La situation ne tient que par la grande faiblesse des taux d’intérêt. Si ce n’est que ces taux très bas entraînent aussi des taux d’épargne extrêmement bas. En plus de ne pas favoriser l’épargne, cela soutient le niveau élevé de la dette des ménages.

Au même instant, il y a urgence de financer la transition énergétique. Donc encore plus d’endettement.

Un retour à des taux d’intérêts plus convenables supérieurs d’au moins 2% de plus que l’inflation pourrait avoir des conséquences désastreuses pour plusieurs pays, le Canada avec son niveau élevé de dette per capita pourrait être du lot.

En période de prospérité économique le recours au déficit public est rarement concluant. Les déficits publics gagneraient à très être ciblés et de courte durée (maximum deux ans).

Ce n’est pas innocent si Maxime Bernier notamment, souhaite en plus de l’élimination du déficit, obtenir un niveau d’inflation nul en soutenant constamment notre économie par des gains substantiels de productivité. Peut-être cela va-t-il à contrecourant. Pourtant une gestion vertueuse des affaires publiques n’est pas contraire à toute forme de prospérité.

Nota : Les chiffres pouvant varier selon les bases de données. Ces chiffres sont produits à titre indicatif seulement.

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Hein?! Trudeau veut nommer 450 procureurs ? Les procureurs fédéraux ne font que les dossiers de drogue et de lois fédérales, très peu de poursuites au Code criminel… Ce sont les procureurs provinciaux (sauf dans les territoires) qui sont surchargés avec les infractions criminelles… Est-ce que le fédéral veut empiéter sur le travail des procureurs provinciaux ?

Le moins qu’on puisse dire c’est que le PM sortant n’est pas fort en droit criminel… Après avoir tenté d’influencer la Procureure général pour ordonner aux procureurs fédéraux de donner un « break » à SNCL, il voudrait nommer des procureurs provinciaux ? Ou veut-il remplacer les procureurs fédéraux qui lui ont tenu tête ?

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