Entrevue avec Justin Trudeau : «Si j’étais PM…»

À un an des élections fédérales, le chef libéral Justin Trudeau publie un livre dans lequel il lève le voile sur son enfance au 24 Sussex, sa vision du pays et la foi catholique de son père, entre autres sujets. L’actualité l’a rencontré à Montréal, le 10 octobre.

Le chef du Parti libéral du Canada, Justin Trudeau. (crédit photo: Jean-François Bérubé)
Le chef du Parti libéral du Canada, Justin Trudeau. (crédit photo: Jean-François Bérubé)

À un an des élections fédérales, le chef libéral Justin Trudeau, 43 ans, publie un livre dans lequel il lève le voile sur son enfance au 24 Sussex (la résidence officielle du premier ministre), la foi catholique de son père, sur sa vision du pays et le type de premier ministre qu’il souhaite devenir. «C’est facile de diviser les gens sur l’identité, la culture ou les régions. Mais ils veulent autre chose et c’est le message du livre», dit l’auteur de Terrain d’entente (Éditions La Presse).

L’actualité a rencontré Justin Trudeau à Montréal, le 10 octobre.

* * *

Les gens ont l’impression de vous connaître. Vous êtes littéralement né au 24 Sussex quand votre père était premier ministre. Que reste-t-il à dire dans une biographie ?

Je veux démontrer que j’ai eu une vie avec des éléments exceptionnels, mais que les gens peuvent aussi se reconnaître en moi. L’essentiel, c’est de mettre ces chances au service de quelque chose de plus grand que soi.

Certains vous comparent à une rock star. Cela ne donne-t-il pas l’impression que vous n’avez pas le sérieux nécessaire pour être premier ministre ?

Je suis un contraste avec M. Harper, qui ne se laisse jamais aller. Il a plus de difficultés avec l’entregent. Les gens ne sentent pas qu’il se préoccupe de bien les représenter. C’est pourtant la responsabilité de base d’un politicien. Il faut écouter, avoir de l’empathie et de la compassion. Être une personne en qui les gens ont confiance. Je préfère être vrai, avec des défauts, mais aussi montrer de la passion.

Les magazines artistiques vous consacrent des pages. À quel point cela vous aide-t-il comme politicien ?

C’est la politique au XXIe siècle. Les gens sont connectés aux réseaux sociaux. Ils ont l’impression d’avoir le droit d’être proches des personnes en position d’autorité ou qu’ils voient à la télévision. Le public a déjà une idée de qui je suis. Ils savent déjà que j’ai perdu mon petit frère [Michel, dans une avalanche en 1998], que j’ai perdu mon père [Pierre Elliott Trudeau]. Ils savent que j’ai épousé Sophie Grégoire, que j’ai fondé une famille… Ce ne sont pas des choses de vedettes. Ils se reconnaissent dans ces expériences pas si loin des leurs. Mais les gens ne sont pas niaiseux. Si on capte l’attention et qu’il n’y a pas de substance ensuite, qu’il n’y a pas de vision ou de capacité d’amener le pays dans une meilleure direction, ils vont dire « qu’il reste à la télé, on n’en veut pas au parlement ».

Que dirait Pierre Elliott Trudeau de son fils politicien ?

Que je travaille extrêmement fort, mais d’une manière différente. Mon père avait moins d’entregent. Il était moins un homme de terrain. Ce qui l’a amené en politique, ce sont les idées, les principes et les philosophies —, ce qui a mené, par exemple, au bilinguisme, au multiculturalisme et à la Charte canadienne des droits et libertés. Moi, ce qui m’allume, c’est le désir de servir les gens. Notre but est le même : bâtir un monde meilleur. Ma manière est beaucoup plus près des gens, moins philosophique.

Vous dévoilez une facette de votre père qu’on connaît moins : sa foi catholique. Êtes-vous croyant ?

Je suis croyant. C’est bien de savoir que, dans les moments difficiles, je peux demander de l’aide et du courage à Dieu. J’ai besoin de sentir qu’il y a quelque chose de plus grand que nous. Qu’il y a un but à cette vie. Mais comme bien des Québécois, je me suis éloigné du dogmatisme et de la rigidité de l’Église catholique. Enfant, j’allais à l’église toutes les fins de semaine avec mon père. On lisait la bible le dimanche soir. On récitait nos prières tous les soirs de la semaine. Quand j’ai eu 18 ans, j’ai dit à mon père que je demeurais croyant, mais que je ne trouvais pas mes réponses dans l’Église. Que ce n’était pas un prêtre qui allait me dire comment agir. Maintenant, pour Pâques ou à Noël, j’aime bien avoir ces moments à l’église. Mes enfants sont baptisés et je veux qu’ils se retrouvent un peu là-dedans. Mais ça ne fait plus partie de ma vie au quotidien.

Pensez-vous que le nom Trudeau est un avantage ou un désavantage au Québec ?

Ça dépend des personnes. Pour certaines, les attentes sont basses ou alors la perception est négative en raison de ce qu’elles ont vécu avec mon père. Mon défi a toujours été de faire connaître mes valeurs, mes principes et mes idées. Il y a de plus en plus de gens au Québec qui viennent me voir en disant qu’ils n’étaient pas d’accord avec mon père, mais qu’ils sont d’accord avec ma façon d’agir. Ça vient me chercher. Ça me touche.

Vous parlez dans votre livre de votre mère, Margaret, et de sa bipolarité. Quelles incidences sa maladie mentale a-t-elle eues sur vous, sur la manière dont vous percevez ces difficultés que beaucoup de gens vivent ?

J’étais bien avancé dans la vingtaine quand j’ai réalisé que ma mère souffrait d’une maladie mentale. C’est elle, un jour, qui m’a dit qu’elle s’était coupé les cheveux court pendant une dépression quand j’étais jeune. Et j’ai dit « vraiment ? Une dépression ? » Je n’avais pas compris qu’il y avait quelque chose de grave et que ce n’était pas seulement parce qu’elle était malheureuse. Je me rends compte à quel point c’est important d’être ouvert, de comprendre, et d’accepter notre responsabilité en tant que société. On doit s’occuper des gens qui souffrent de maladie mentale comme on s’occupe de ceux qui souffrent des reins ou qui se cassent un bras.

On est à un an des élections. Quel en sera l’enjeu principal ?

L’économie. Les gens en arrachent. Le niveau d’endettement est élevé. Ils pensent à leur fonds de pension. On voit que la prochaine génération n’aura peut-être pas les mêmes chances et la même qualité de vie que nous. Notre pays est bâti sur la promesse que chaque génération va mieux réussir que la précédente. Il y aura deux visions pendant la campagne. Le Parti conservateur voudra réduire les impôts. Je veux bien, mais on ne peut régler les problèmes auxquels on se heurte avec des baisses d’impôt. Il faudra des investissements dans les infrastructures, dans l’éducation, etc.

Pouvez-vous me donner un exemple de politique publique qui aiderait la classe moyenne ?

Les investissements en éducation. Le gouvernement fédéral, tout en respectant les champs de compétence des provinces, se doit d’être un meilleur partenaire dans tout le parcours éducatif des Canadiens. Il doit être plus actif avec les provinces. Il faut assurer un financement adéquat à nos écoles, mais aussi au niveau universitaire, pour la formation de la main-d’œuvre, les métiers spécialisés… La sécurité d’emploi ne vient plus d’une entreprise en particulier, mais de nos acquis individuels. De notre capacité d’apprendre et d’évoluer.

L’autre domaine, ce sont les infrastructures. S’assurer que les gens peuvent se rendre de la maison au travail dans un délai raisonnable. Le transport collectif est important, mais aussi les routes, les ponts…

La perception du Parti libéral du Canada, surtout au Québec, est celle d’un parti centralisateur, qui a souvent eu maille à partir avec le gouvernement du Québec. Quelle est votre vision du fédéralisme ?

Il faut une collaboration. Le premier ministre du Canada devrait s’asseoir au moins une fois par an avec tous les premiers ministres des provinces. J’aime beaucoup l’approche de M. Couillard [le premier ministre du Québec], qui a montré un désir de travailler avec Ottawa sur des défis économiques. Quand on regarde les dernières décennies, si le Parti libéral fédéral a été perçu comme centralisateur, c’est parce qu’il y avait un contexte fédéraliste contre souverainiste. Ça faisait l’affaire de certains de dire que le gouvernement fédéral était uniquement préoccupé par son pouvoir.

En 2006, il y a eu un débat sur la reconnaissance du Québec comme nation. Vous étiez contre. Pourquoi ?

C’était une question tellement évidente que je ne voyais pas pourquoi d’autres devraient nous dire que nous sommes une nation. Le Québec est une nation. Mais quand on commence à formaliser cette reconnaissance, quelles incidences ça aura sur les autres nations, comme les Premières Nations ou la nation acadienne ? Je voyais que les gens étaient, à ce moment, surtout préoccupés par l’économie, la santé et l’éducation, alors que les chicanes identitaires emballaient les journalistes et les politiciens. J’avais peur qu’on plonge dans un marasme constitutionnel. Peut-être que j’ai été trop influencé par des chicanes antérieures, parce qu’il n’y a pas eu beaucoup de dégâts après coup.

Vous êtes pour le pipeline Keystone XL, contre Northern Gateway. Quelle est votre position sur Énergie Est ?

L’une des grandes responsabilités du premier ministre canadien a toujours été l’exploitation et l’exportation de nos ressources. Qu’on parle de fourrures à l’époque, ou de grains, il faut trouver des marchés. Au XXIe siècle, cette responsabilité vient avec une préoccupation pour l’environnement. Il faut aussi s’assurer de l’acceptabilité sociale d’un projet dans les collectivités. Opposer l’environnement et l’économie, ça ne marche pas. Les gens savent très bien qu’on a besoin de pétrole et qu’il faut exploiter nos ressources, mais ils sont inquiets parce que le gouvernement est plus préoccupé par l’intérêt à court terme, purement économique, que par l’intérêt à long terme des prochaines générations. Il y a énormément de travail à faire pour rassurer les gens, leur dire que mon gouvernement va respecter la science, écouter les experts. Dans le cas d’Énergie Est, je suis ouvert, mais j’espère que TransCanada a appris des leçons des autres, comme Enbridge en Colombie-Britannique. Les entreprises ne doivent pas s’attendre à ce que les gouvernements donnent simplement des permis. Elles doivent convaincre les collectivités.

 Votre position sur la mission canadienne de combat en Irak a été durement critiquée par certains ténors libéraux. Avez-vous pris une mauvaise décision ?

Non. On a appuyé la mission de non-combat et le Canada doit en faire plus, par exemple avec de l’aide médicale, de l’appui logistique ou de la formation sur le terrain. Mais de là à passer à des attaques, à des frappes aériennes ? Le premier ministre devait démontrer que c’est justifié, que c’est une bonne utilisation de nos ressources. Il a voulu en faire un enjeu partisan. Son argumentaire était que « les djihadistes sont dangereux et méchants ». Nous sommes d’accord. Il disait ensuite : « Il faut faire quelque chose. » Très bien. Mais cette chose n’est pas de lancer des bombes.

La couverture de l'autobiographie de Justin Trudeau (Éditions La Presse)
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« Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi, car on s’attendait de voir un auteur, et on trouve un homme. » — Blaise pascal

Cette citation de Blaise Pascal, s’accorde plutôt bien avec la personne de Justin Trudeau. On s’attendait peut-être à trouver un politicien avide d’exercer le pouvoir. Une sorte de « clone » peut-être d’un père qui sut en imposer à ses contemporains. On croyait peut-être trouver une sorte d’idéologue emblématique d’une forme de néo-libéralisme nord-américain plus radicalisé. On s’imaginait trouver un acteur qui en toute fin postulerait pour « le » rôle.

Lorsqu’on s’aperçoit que Justin Trudeau est d’abord un homme, un être humain qui a à cœur de donner aux canadiennes et au canadiens un bon gouvernement respectueux de tout un chacun. Qui souhaite sincèrement se mettre pour le meilleur au service de ses concitoyens.

Je pense que nous devrions d’ores et déjà estimer Justin Trudeau tel un successeur patent à Stephen Harper.

L’entrevue par A. Castonguay de Justin Trudeau me le fait apprécier à sa plus juste valeur.
Merci.

C’est quoi sa juste valeur ? Comment peut-on croire en un individu qui ne lance que des phrases creuses ?

Ce n’est pas en insultant les autres que vous réussirez en élever le débat. Combien le Parti libéral vous donne pour défendre Trudeau ? Et le respect de l’opinion des autres, vous connaissez ?

Je ne peux pas croire que Justin pourrait un jour devenir Premier ministre du Canada, mais si les Québécois ont été assez imbéciles pour élire Couillard au Québec, je crois bien que tout est possible. Trudeau n’est qu’une image qui surfe sur la vague de l’impopularité de Harper. Au Canada, on est bien mal pris. On en a marre de Harper, Trudeau n’est qu’une coquille vide. Mulcair n’a pas, ni l’expérience, ni la prestance pour devenir Premier ministre du Canada. C’est triste à constater, mais Trudeau pourrait bien gagner par défaut. Espérons seulement qu’il formera un Gouvernement minoritaire. Ça évitera probablement qu’il donne le feu vert à la légalisation de la consommation de drogues.

Le NPD est probablement assez populaire pour empêcher les Libéraux de former un Gouvernement majoritaire. Sans compter que lors d’un éventuel débat, la balloune libérale va se dégonfler.

Les Québécois sont maintenant des imbéciles simplement parce qu’ils…ne pensent pas comme vous et qu’ils ont DÉMOCRATIQUEMENT élu un autre parti que celui devant lequel vous vous agenouillez.

Eh ben…ça en fait tout un troupeau d’imbéciles ne trouvez-vous pas?

C’est sûr qu’organisé comme ça, le Québec ne sera jamais un pays et il vivra encore longtemps aux crochets de l’Alberta.

C’est bien beau d’avoir une belle personnalité et être proche des gens mais pour gouverner ça prend des idées et on doit pouvoir proposer aux électeurs un programme politique concret et réaliste. Il ne fait pas l’ombre d’un doute qu’avec Justin Trudeau on reste sur son appétit! Ses commentaires à TLMEP étaient souvent pathétiques, surtout sur les questions concrètes comme la présence internationale du Canada ou l’oléoduc Trans Canada vers l’est… Ces questions étaient quand même assez faciles et pas compliquées mais les réponses révélaient plus de cafouillages que de substance. Mais Trudeau peut compter sur le fanatisme idéologique des troupes du PM Harper et ses publicités négatives qui vont vraisemblablement l’aider car s’il y a quelque chose qui unit la majorité des Canadiens, c’est qu’on ne veut plus d’un gouvernement Harper et/ou néo-conservateur – ça été assez désastreux jusqu’à présent, on ne va pas en remettre!