Entrevues de fin d’année du premier ministre Harper : la vérité torturée

Les entrevues de fin d’année du premier ministre sont très frustrantes parce qu’il tient surtout à imposer sa vision de la réalité, passer un message et, généralement, se donner le beau rôle, dit Manon Cornellier.

En politique, c’est un véritable rituel. Quand l’année achève, le premier ministre accorde une série d’entrevues durant lesquelles il peut donner sa version des faits.

Stephen Harper a maintenu la tradition, mais en la transformant. Il choisit ses interlocuteurs et en boude plusieurs.

Pour quiconque suit de près l’actualité politique, ces entrevues de fin d’année sont très frustrantes parce que le premier ministre tient surtout à imposer sa vision de la réalité, passer un message et, généralement, se donner le beau rôle. L’honnêteté intellectuelle n’est pas toujours au rendez-vous.

Combien de fois Jean Chrétien a-t-il nié avoir promis d’abolir la TPS ? Ce n’est pas dans mon programme, disait-il. Ce n’était pas écrit, c’est vrai, mais lui l’avait promis de vive voix dans maintes assemblées politiques.

M. Harper souffre du même travers. Cette année, il a accordé deux entrevues télévisées : une, en anglais, au réseau Global et l’autre, en français, au réseau TVA. (À la presse écrite, il a réservé ses entretiens à La Presse et à Postmedia News. Je vous laisse le soin de les lire.)

Il n’a pu éviter les questions sur l’affaire Wright-Duffy et tout le scandale au Sénat. Sa version des faits n’a pas changé. Il a toujours exigé que le sénateur Duffy rembourse ses dépenses injustifiées et a toujours cru que cela fut fait, que M. Duffy avait payé de sa poche. Quand il a appris qu’il avait eu l’aide de son chef de cabinet, il a, dit-il, ressenti toute une gamme d’émotions : «colère, trahison, manque de respect, déception».

Mais en tant que chef, a-t-il poursuivi, il avait la responsabilité d’agir. En examinant d’abord le processus de prise de décisions dans son bureau pour éviter que pareille affaire ne se répète. Puis, en sanctionnant les responsables, qui ne sont toujours, selon lui, que MM. Wright et Duffy.

Mais alors, a-t-il accepté avec regret la démission de son chef de cabinet Nigel Wright, comme il l’affirmait en mai, ou l’a-t-il congédié ? Il a esquivé la question. «J’ai décidé que M. Wright n’allait plus travailler pour moi», a-t-il répondu à Pierre Bruneau, de TVA. En acceptant sa démission ou en l’exigeant ? On ne le sait toujours pas.

Par ailleurs, personne ne lui a demandé pourquoi il avait épargné d’autres participants aux tractations entre MM. Wright et Duffy — en particulier le sénateur Irving Gerstein, qui est aussi le grand patron du Fonds PC Canada.

Réforme du Sénat

Le plus étonnant ont été ses réponses sur la réforme de la Chambre haute. Quand il était minoritaire, a-t-il dit, l’opposition bloquait ses projets de loi. Une fois majoritaire, a-t-il affirmé à TVA, «ce sont les provinces» qui se sont mis sur son chemin en allant «devant les tribunaux».

Pardon ? Dès son arrivée au pouvoir en 2006, M. Harper a tenté, au moyen d’un simple projet de loi, de modifier la durée du mandat des sénateurs et leur mode de sélection. Aussitôt, des provinces ont protesté, affirmant qu’une modification constitutionnelle exigeant leur appui était nécessaire. Plusieurs ont immédiatement demandé à M. Harper de demander son avis à la Cour suprême. Il a refusé, trop heureux à l’époque d’utiliser le blocage des partis d’opposition comme arme électorale.

Une fois majoritaire, il est revenu à la charge avec un nouveau projet de loi. Le Québec a rapidement demandé l’avis de sa Cour d’appel. (Qui a rendu son avis en octobre. Selon elle, l’accord de la majorité des provinces est nécessaire pour procéder aux changements envisagés et l’unanimité des provinces est essentielle pour abolir la Chambre haute.) Ottawa n’a pas attendu cette décision pour se tourner vers la Cour suprême au début de 2013.

Par conséquent, si rien ne bouge présentement, c’est parce qu’on attend la décision de la plus haute cour du pays que le fédéral a lui-même sollicitée. On n’en serait pas là si M. Harper s’était adressé à elle dès que les provinces le lui ont demandé. Il aurait aujourd’hui sa réponse, et les négociations autour d’une réforme seraient peut-être déjà amorcées, en autant qu’il ait voulu en tenir. Voilà la réalité… mais ne comptez pas cependant sur M. Harper pour l’admettre.

Pour ma part, j’ai toujours soupçonné que la réforme qu’il désirait vraiment au début de son règne a perdu de son attrait quand il a pris plaisir à contrôler le Sénat. Sinon, comment expliquer qu’il se soit ainsi traîné les pieds ?

Mais il persiste à dire qu’une réforme est nécessaire, qu’une assemblée non élue n’a plus sa place à notre époque et que s’il est impossible de procéder, l’abolition deviendra la seule solution.

Commerce

M. Harper a aussi affirmé, sur les ondes du réseau Global, qu’à son arrivée au pouvoir, le Canada n’avait d’accords commerciaux qu’avec cinq pays — les États-Unis n’étant pas le moindre. Aujourd’hui, a-t-il répété sur les ondes de TVA, le Canada a «des ententes avec 42 pays qui représentent plus de la moitié de la production mondiale».

Ce chiffre — 42 pays avec qui nous aurions des ententes commerciales — fait sourciller. Pour y arriver, M. Harper compte tous les membres de l’Union européenne. Mais selon les données fournies par le site du ministère des Affaires étrangères, du Commerce et du Développement, il n’y a que 13 pays avec qui nous avons des ententes en vigueur et un autre avec qui l’accord final a été signé en novembre. Tous les autres font encore l’objet de pourparlers, Europe comprise.

La raison est simple. L’entente signée à la mi-octobre, à Bruxelles, par M. Harper et le président de la Commission européenne, Jose Manuel Barroso, n’était qu’un accord de principe. Il faut encore le traduire en termes légaux, ce qui donne toujours lieu à d’autres négociations, et celles-ci ne sont pas terminées.

Pensions

On a aussi droit à des affirmations étonnantes au sujet de l’avenir financier des futurs retraités. M. Harper reste ferme : pas question d’augmenter les contributions de tout le monde au Régime de pensions du Canada (RPC) pour prémunir une minorité contre une retraite difficile. Selon lui, le gouvernement offre déjà, en plus du régime public et de la Sécurité de la vieillesse, plusieurs véhicules permettant aux gens d’épargner.

Et «il ne faut pas exagérer», a-t-il dit à Jacques Bourbeau. «Les besoins de base des Canadiens âgés sont largement comblés par les programmes de soutien gouvernementaux, et le Canada a un des plus bas taux de pauvreté au monde chez les personnes âgées. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas faire mieux, mais c’est la situation.»

Selon lui, beaucoup de Canadiens sont bonne posture pour faire face à la retraite. «Le groupe le plus préoccupant, dit-il, est celui composé de gens relativement à l’aise, mais qui n’économisent pas. Ils ont l’occasion de le faire. La solution n’est donc pas d’augmenter les contributions de tous au RPC, mais d’essayer de trouver une façon d’amener ces gens à faire les économies dont ils auront besoin.»

Il n’a jamais évoqué tous ces gens qui, par manque de moyens, n’arrivent pas à économiser suffisamment. Comme si cela n’existait pas. Si le tiers des Canadiens bénéficient d’un fonds de pensions au sein de leur entreprise, les autres travailleurs dépendront, pour leurs vieux jours, des rentes du RPC, de la Sécurité de la vieillesse et de leurs économies.

Or, ce n’est qu’une minorité qui contribue à un REER, et seulement une fraction qui fait les contributions maximales permises. Par manque de moyens, dans bien des cas.

 

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En quelques sortes, ce qui ressort de tout cela, c’est que le Canada serait gouverné à la perfection, s’il n’y avait dans le Parlement aucune opposition et si toutes les provinces avaient à leur tête des assemblées conservatrices de préférence avec des élus agréés au préalablement par le bureau de premier ministre.

Voilà qui reflète en tous points ma vision des choses. Je vais attendre que la neige cesse de tomber, mais immédiatement après cela, je vais derechef me mettre en marche afin de m’enrôler dans les troupes conservatrices.

Je ne sais s’il faut rire ou pleurer de tout cela. J’ai plutôt pris le parti de m’en amuser. Toujours est-il que monsieur Harper démontre avec brio que le pouvoir a du bon, qu’il est bon de l’exercer et encore plus bon de le conserver. Demandez à Vladimir Poutine s’il n’est pas lui aussi de cet avis ! Pensez-vous qu’Angela Merkel se lasse d’être conduite et reconduite au sommet de la Fédération Allemande ? Et que dire de Robert Mugabe qui exerce le pouvoir presqu’encore sans partage depuis presque 33 ans.

Bref, si la tendance se maintient, Stephen Harper pourrait sans problème gouverner le Canada jusqu’au moins 2030 voire 2035 et demeurer à la tête d’un gouvernement majoritaire au moins jusqu’à cette date-là. À ce moment-là, Justin Trudeau sera devenu certainement arrière grand papa. Et pas moins de 3 ou 4 présidents des États-Unis se seront succédés à la Maison-Blanche.

Qu’importe tout cela puisque avec ou sans retraite, nous habitons tous et toutes bien le plus grand meilleur pays au monde. — Quelqu’un pas d’accord avec ça ?

Je ne m’attardera pas sur les premiers paragraphes, qu’un politicien améliore la réalité à son avantage, en 2013, je ne crois qu’il s’agit d’un comportement inusité. Mais je m’intéresse à vos derniers paragraphes, je les reprends : « Selon lui, beaucoup de Canadiens sont bonne posture pour faire face à la retraite. «Le groupe le plus préoccupant, dit-il, est celui composé de gens relativement à l’aise, mais qui n’économisent pas. Ils ont l’occasion de le faire. La solution n’est donc pas d’augmenter les contributions de tous au RPC, mais d’essayer de trouver une façon d’amener ces gens à faire les économies dont ils auront besoin.»

Il n’a jamais évoqué tous ces gens qui, par manque de moyens, n’arrivent pas à économiser suffisamment. Comme si cela n’existait pas. Si le tiers des Canadiens bénéficient d’un fonds de pensions au sein de leur entreprise, les autres travailleurs dépendront, pour leurs vieux jours, des rentes du RPC, de la Sécurité de la vieillesse et de leurs économies. »

Donc si je vous comprend bien, il faut aider tout le monde car une minorité n’économise pas assez et aider un autre groupe qui n’arrive pas à économiser. Pour le premier groupe, je ne vois pas pourquoi les fourmis devraient aider les cigalles! Dans le cas du second groupe, des baisses d’impôts et de taxes pourraient leur libérer de l’espace pour économiser pour leur vieux jours. Dans ce dernier cas, on peut dénoncer ce choix politique, mais il est cohérent avec une philosophie conservatrice.