Erin O’Toole dépassé par sa droite ?

Les résultats du scrutin du 20 septembre confirment qu’une certaine frange de la droite canadienne ne s’identifiait plus à Erin O’Toole. A-t-elle trouvé refuge dans le Parti populaire de Maxime Bernier ?

Dave Chan / Getty Images ; Maxime Bernier / Facebook / Montage L'actualité

L’auteur est étudiant au baccalauréat en études internationales et corédacteur en chef de La Revue du CAIUM.

Si tous les votes pour le Parti populaire du Canada (PPC) étaient allés au Parti conservateur du Canada (PCC), la formation d’Erin O’Toole aurait fait élire 20 députés supplémentaires. Elle aurait ainsi ravi 13 sièges aux libéraux, 6 au NPD et 1 au Bloc québécois. À titre d’exemple, dans la circonscription britanno-colombienne de Nanaimo–Ladysmith, détenue par le député vert Paul Manly, le vote pour le Parti populaire a été suffisant pour barrer la route au candidat conservateur, procurant alors la victoire à la néo-démocrate Lisa Marie Barron. Dans d’autres circonscriptions, mais dans des circonstances semblables, cinq députés conservateurs se sont fait montrer la porte et l’ancien maire de Trois-Rivières Yves Lévesque (qui se présentait pour la deuxième fois sous la bannière conservatrice) n’a pas été élu. 

Les choses auraient-elles été différentes sans le Parti populaire du Canada ? Oui, du moins en théorie. En pratique, c’est plus compliqué.

Le calcul politique ne se résume pas à additionner les suffrages des deux formations. Aller en ce sens reviendrait à simplifier la base électorale du PPC, qui est certes conservatrice, mais pas exclusivement. En réalité, il est difficile de déterminer quels électeurs habitués à voter pour les conservateurs ont plutôt choisi le parti de Maxime Bernier en 2021. 

Un bloc hétéroclite

Entre 2019 et 2021, le Parti populaire a presque triplé ses appuis. Or, les votes additionnels qu’il a récoltés ne viendraient pas uniquement des conservateurs. John Wright, premier vice-président de la maison de sondage Maru Public Opinion, a suivi la trace de la montée du PPC dans les sondages. Il estime qu’environ le tiers des votes accordés au Parti populaire du Canada proviendraient d’électeurs habituellement conservateurs.

En appliquant cette hypothèse aux résultats, la formation d’Erin O’Toole aurait remporté cinq sièges supplémentaires. Ce calcul ne tient toutefois pas compte des autres voix comptabilisées pour le Parti populaire. Quoi qu’il en soit, force est de constater que la formation de Maxime Bernier ne s’est pas abreuvée exclusivement de conservateurs. Il y a autre chose.

John Wright soutient que 10 % des électeurs du PPC préfèrent habituellement les libéraux. Et un sondage interne du Parti conservateur a conclu que 25 % des électeurs potentiels du PPC avaient voté en 2019 pour… le Parti vert. Une donnée qui a de quoi surprendre.

Plusieurs experts affirment de surcroît qu’une part considérable de l’électorat de Maxime Bernier n’a pas l’habitude de voter. Ce constat n’est pas étonnant dans la mesure où celui-ci se réclame de l’idéologie « antisystème », donc farouchement opposée aux institutions démocratiques. Pour beaucoup de ces électeurs, le 20 septembre dernier prenait la forme d’un baptême électoral. 

À cette tendance s’est greffée la pierre angulaire de la campagne de Maxime Bernier : l’opposition aux mesures sanitaires. Et il avait peut-être raison, électoralement du moins, d’exploiter cet enjeu, puisque ça s’est avéré très polarisant, et ce, dans toutes les franges de l’électorat.

À plus d’une reprise, Bernier a présenté les mesures sanitaires tels le passeport vaccinal et la vaccination obligatoire comme les symboles d’un gouvernement qui se métamorphoserait en dictature avide de restrictions ad vitam æternam. L’institut Maru situe à 35 % la proportion de Canadiens qui sont d’avis que l’État les prive de leurs droits et libertés. 

Dans le même ordre d’idées, la montée du Parti populaire dans les sondages a coïncidé avec les décisions des provinces de l’Ontario, de l’Alberta et de la Saskatchewan d’imposer un passeport vaccinal, alors que 30 % des Canadiens s’y opposent. En ce qui concerne la crise sanitaire, les électorats des différents partis ne constituent pas des blocs monolithiques, ce qui peut expliquer que des électeurs habitués de voter pour les autres formations aient préféré le PPC cette fois-ci. 

Réalignement conservateur ?

Lors de la course à la chefferie du Parti conservateur, Erin O’Toole se présentait comme le porte-étendard de la frange plus à droite de la formation. En campagne électorale cependant, il a amorcé un léger virage à gauche, ce qui en a certainement désenchanté plus d’un. En le voyant entretenir le doute sur les armes à feu et la vaccination, se déclarer pro-choix et lever le drapeau blanc au sujet de la tarification du carbone, nul doute que l’aile plus conservatrice du parti s’est sentie trahie. 

C’est ici qu’entre en ligne de compte la plateforme du Parti populaire, fidèlement alignée sur ses valeurs libertariennes : contre toute intervention de l’État, notamment en matière de changements climatiques, de mesures sanitaires et de législation sur les armes à feu, contre différentes formes d’immigration, bref, de quoi séduire les conservateurs désabusés par les manœuvres centralisatrices de leur chef. 

Signe de désenchantement, l’appui aux conservateurs en Alberta est passé de 69 % en 2019 à 55 % cette année. En Saskatchewan, cette proportion a baissé de 64 % à 59 %. La relative domination des tories est toujours présente, mais elle a indubitablement perdu des plumes. Interprétons cependant les chiffres de l’Alberta avec prudence, la province étant la proie d’une violente quatrième vague de COVID-19 qui a engendré la pire crise hospitalière de son histoire. Cette situation a fait chuter la popularité du premier ministre conservateur, Jason Kenney, et a fait augmenter celle du NPD albertain.

John Wright ajoute que la situation sanitaire pourrait avoir dissuadé une partie de l’électorat de voter en Alberta : « Les électeurs plus âgés, majoritairement conservateurs, sont moins susceptibles d’aller voter en temps de pandémie, alors que pour les électeurs du PPC, cela ne pose pas de problème. » 

Le soir du vote, les libéraux ont fait des percées dans Calgary Skyview et Edmonton-Centre, tandis que les néo-démocrates ont fait un gain dans la circonscription voisine d’Edmonton Griesbach. Dans le cas des deux dernières, l’écart entre les conservateurs et la victoire était inférieur aux appuis au Parti populaire.

L’opération de recentrage exécutée par O’Toole, combinée à l’attraction croissante du Parti populaire, a inévitablement créé un vacuum à combler sur l’échiquier politique. La consécration de la force d’un nouveau parti, ou du déclin d’un autre, ne peut se faire en un seul scrutin. L’exercice doit plutôt s’échelonner sur plusieurs années pour déterminer lequel saura le mieux tirer avantage de la situation.

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D’après moi, selon la vue du lecteur, SA Droite (à Erin O’Toole) – ¨Erin O’Toole dépassé par SA droite ?¨ – serait de l’autre côté, l’autre droite !!! Pour un gars de la gauche centrale, ça peut devenir mêlant.

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Ça ne me surprend pas du tout que l’appui au PPC vienne a partie des Verts car ce parti soi-disant écologiste comporte aussi une frange anti-gouvernements puisqu’anti pipelines et anti pétrole, donc contre ce que les gouvernements font (comme acheter des pipelines et subventionner les énergies fossiles) ou ne font pas (respecter leurs promesses). Être vert ça ne veut pas dire nécessairement à gauche, loin de là et il y a un éventail de gens qui sont préoccupés par l’environnement.

Ajoutez à ça la campagne désastreuse de la cheffe des Verts et ses prises de position qui favorisaient la division plutôt que le rassemblement, et ceux qui ont déchanté sont allés placer leur X ailleurs et le PPC correspond certainement à certaines de ces valeurs anti autorité. Les Verts ne pourront pas revenir dans la faveur des citoyens avant longtemps car beaucoup de gens ont perdu confiance dans cette formation et se sont tournés vers d’autres partis. Le PPC peut s’en réjouir et dire merci à Mme Paul.

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