Et le français, SVP ?

Les questions linguistiques sont une tradition électorale au Canada, mais cette année le thème tarde à s’imposer, malgré une année riche en rebondissements sur la situation du français au pays.

Igor Levin / Getty Images ; Freepix / Montage L'actualité

L’auteure est professeure de science politique au Collège militaire royal et à l’Université Queen’s, à Kingston en Ontario. Spécialiste de politique canadienne, ses recherches portent sur les langues officielles, le fédéralisme et la politique judiciaire.

Entre « l’affaire Lambropoulos » — du nom de la députée fédérale libérale de Saint-Laurent, qui avait dit en comité parlementaire ne voir aucune preuve du déclin du français à Montréal —, le dépôt à l’Assemblée nationale de la Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français, ainsi que la controverse sur le fait que la gouverneure générale Mary Simon ne maîtrise pas les deux langues officielles du Canada, la dernière année a été riche en rebondissements dans le dossier linguistique au pays. 

L’espace médiatique qu’a pris cet enjeu laissait présager que la lutte électorale se jouerait en partie sur le terrain de la protection de la langue française. 

Pourtant, les partis ont fait peu de cas de la question jusqu’à maintenant. Mais au moins, la dynamique a changé de façon remarquable dans le Nord de l’Ontario, vendredi dernier, avec le passage de Jagmeet Singh à Sudbury. 

C’est une région où les néo-démocrates pourraient obtenir des sièges supplémentaires, les circonscriptions provinciales de Sudbury et de Nickel Belt étant toutes les deux acquises au NPD de l’Ontario. Le manque d’action du gouvernement provincial auprès de l’Université Laurentienne, qui a procédé au licenciement de plus de 200 employés et à l’abolition de la majeure partie de ses programmes en français après s’être déclarée en situation d’insolvabilité financière cet hiver, mine aussi l’humeur de la région. 

Or, en point de presse à l’Université de Sudbury — établissement d’enseignement vu par plusieurs comme la planche de salut de l’accès à l’éducation postsecondaire en français dans la région —, le chef néo-démocrate a déclaré qu’il souhaitait « sauver la Laurentienne » plutôt que de soutenir la fondation d’une institution pleinement francophone à l’Université de Sudbury. Une déclaration qui en a fait sursauter plus d’un, surtout considérant que le NPD déclarait ouvertement ce printemps son appui à l’Université de Sudbury, un établissement faisant autrefois partie de la fédération constituant l’Université Laurentienne, mais qui s’est fait larguer par cette dernière dans le sillon des compressions de l’hiver dernier.  

Les libéraux ont rapidement flairé dans cette bévue un clivage à exploiter. Lundi après-midi, Justin Trudeau s’est présenté à son tour à l’Université de Sudbury, aux côtés de sa ministre des Langues officielles, Mélanie Joly, pour annoncer que son gouvernement soutiendrait une solution « par et pour » les francophones à Sudbury, faisant allusion aux demandes d’autonomie institutionnelle favorisant l’Université de Sudbury plutôt que le sauvetage de l’Université Laurentienne.

Du même souffle, il a promis qu’il doublerait et pérenniserait le programme d’appui aux institutions postsecondaires francophones en situation minoritaire, bonifiant un financement de l’ordre de 121,3 millions de dollars déjà annoncé dans le dernier budget. 

Cette annonce faite dans le Nord de l’Ontario a résonné aux quatre coins du pays. En effet, plusieurs autres établissements d’enseignement supérieur francophones, dont le Campus Saint-Jean à Edmonton, ainsi que l’Université de Moncton et l’Université Sainte-Anne, dans les Maritimes, sont en déficit structurel depuis des décennies. Alors que les libéraux ont vu leur avance s’effriter dans l’est du pays et qu’ils tentent de reprendre pied dans la capitale albertaine, d’où ils ont été chassés en 2019, cette promesse de soutien financier accru semble avoir un but stratégique clair. 

Le chef conservateur Erin O’Toole a tôt fait d’entrer dans la danse avec une vidéo, en français seulement, où il rappelle sa promesse de moderniser la Loi sur les langues officielles. Ce dossier ainsi que l’importance de mieux protéger le français font consensus chez les trois partis, à quelques détails près. Les conservateurs sont les seuls à proposer la création d’un tribunal des droits linguistiques, à l’instar du Tribunal des droits de la personne. Les libéraux, pour leur part, promettent de protéger dans la loi le Programme de contestation judiciaire. 

Ce programme a permis à de nombreuses causes de droit linguistique de faire leur chemin jusqu’en Cour suprême, mais il s’est attiré les foudres du Bloc québécois après qu’il eut financé la Commission scolaire English-Montreal dans sa contestation de la Loi sur la laïcité de l’État — un enjeu qui a fait son apparition au face-à-face de TVA, jeudi soir. La plateforme libérale est aussi la seule qui soit chiffrée jusqu’à maintenant ; on constate que le parti veut se donner les moyens de ses ambitions. Libéraux et néo-démocrates s’entendent aussi sur la nécessité d’assurer que les juges de la Cour suprême du Canada seront bilingues, une question sur laquelle les conservateurs ne se sont pas avancés. 

Comme aimait le rappeler Brian Mulroney, il existe une centaine de circonscriptions où vit une population francophone importante. D’autre part, il y a une vingtaine de circonscriptions où les Anglo-Québécois ont un poids démographique non négligeable, dont quatre où ils sont majoritaires, et où l’appui de tous les partis envers une asymétrie des langues officielles au profit du français suscite actuellement la crainte. 

Les anglophones et les francophones en situation minoritaire, comme le reste des Canadiens, ne sont pas des électeurs à enjeu unique, mais le soutien du fédéral envers les langues officielles a une saillance particulière au sein de ces communautés. La survie de leurs établissements en dépend. Pour ces électeurs, il est rassurant que les langues officielles aient enfin trouvé leur place dans cette élection, même tardivement. Le débat du 15 septembre sur la question, le premier en son genre, leur permettra de consolider leur opinion avant le vote. 

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Oui, et les questions autochtones? Idem, pas un son, silence radio complet, et la réconciliation des libéraux a pris le bord vu son échec à délivrer après ses promesses vides des dernières élections. Ça me dit que les francophones et les autochtones devraient s’allier au lieu de se chamailler et brasser la cage à Ottawa et à Québec. Trudeau aime bien diviser pour régner et les conservateurs aussi, donc si on s’unit, on fait un pied de nez aux politiques de division (wedge politics).

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