Et si Obama acceptait une forme d’annexion de la Crimée par la Russie ?

L’évolution de la situation en Ukraine depuis quelques jours est difficilement prévisible. Et une crise semblable constitue un test pour le président Barack Obama, dont la gestion du conflit pourrait avoir des conséquences majeures sur la réalisation de ses ambitions et de ses objectifs en matière de politique étrangère.

Demonstration Held In New York Against Russia's Recent Moves Against Ukraine
Photo : Kena Betancur / Stringer / Getty Images

L’évolution de la situation en Ukraine depuis quelques jours est difficilement prévisible. Et une crise semblable constitue un test pour le président Obama.

Sa gestion de celle-ci pourrait en effet avoir des conséquences majeures sur la réalisation de ses ambitions et de ses objectifs en matière de politique étrangère.

En réagissant de manière exagérée face à une affaire dans laquelle les États-Unis n’ont aucun intérêt, le président américain démontre cependant pour le moment qu’il est un joueur d’échecs bien tendre face à Vladimir Poutine.

L’efficacité limitée de toute mesure de rétorsion contre Moscou

Dès vendredi, Barack Obama a averti Moscou qu’une éventuelle intervention de ses forces armées en Ukraine aurait un coût.

Or, les mesures de rétorsion dont dispose l’administration américaine sont très limitées.

Les options évoquées sont l’annulation du déplacement du président pour le sommet du G8 prévu à Sotchi, en juin ; le rétablissement du G7 et, donc, l’exclusion de la Russie d’une enceinte informelle de discussions internationales ; la suspension des négociations en cours sur un accord commercial ; ou encore le déploiement de navires de guerre en mer Noire.

Des options similaires avaient été présentées au président Bush en 2008, lors de l’intervention militaire de la Russie en Géorgie. Des navires américains avaient alors parcouru la mer Noire ; les discussions sur une coopération russo-américaine dans le domaine du nucléaire civil avaient été interrompues ; les relations avec l’OTAN avaient été suspendues ; et l’armée américaine avait même rapatrié à Tbilissi les forces géorgiennes présentes en Irak.

Quel fut le résultat ? Certes, les troupes russes ne sont pas entrées dans la capitale géorgienne. Mais en ne quittant pas les zones qu’elles auraient dû évacuer conformément à l’accord de cessez-le-feu, elles sécurisent depuis six ans l’indépendance de facto des deux provinces rebelles d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud.

De plus, dès 2009, le relatif isolement diplomatique de Moscou avait pris fin. Nouvellement élu à la Maison-Blanche, Barack Obama faisait du renouveau de la relation entre Washington et Moscou l’une des priorités de sa politique étrangère.

Ainsi, le cas de la Géorgie démontre que l’efficacité de toute mesure de rétorsion envisagée par Washington sera au mieux incertaine, pour ne pas dire nulle. Et cela, sans compter que Vladimir Poutine est prêt à accepter d’éventuels coûts à ses décisions s’il estime que celles-ci servent les intérêts nationaux et que Barack Obama ne jouit pas d’une crédibilité extraordinaire lorsqu’il s’agit de sévir face à des dirigeants un brin fortes têtes.

Le président russe n’a certainement pas oublié que son homologue américain a renoncé à faire respecter ses «lignes rouges» en ne lançant pas d’opération militaire contre le régime de Bachar Al-Assad, qui a usé d’armes chimiques contre sa population en août 2013.

L’Ukraine ne doit pas détourner Obama de ses objectifs de politique étrangère

Si Barack Obama semble être dans l’incapacité de faire plier Vladimir Poutine en ce qui a trait au dossier ukrainien, il serait bien avisé de ne pas provoquer un refroidissement dans la relation entre les États-Unis et la Russie.

Washington doit en effet compter sur la coopération de Moscou dans des dossiers bien plus importants : la Syrie, la lutte contre la prolifération et la réduction des arsenaux nucléaires, la Corée du Nord, l’Iran ou encore l’Afghanistan.

L’Ukraine n’est membre ni de l’Union européenne ni de l’OTAN. Il n’y a donc aucune raison à ce que le président Obama prenne le risque d’un quelconque affrontement avec Moscou.

Pour cette dernière, l’Ukraine — et encore plus la Crimée — est, au contraire, d’une importance majeure d’un point de vue historique et stratégique, ainsi que par la présence de fortes minorités russophones.

Qui plus est, malgré les actuelles manifestations de soutien et les appels à une intervention russe de la part des populations de l’est et du sud de l’Ukraine, il n’est pas acquis qu’une forme d’occupation ou d’annexion de la part de Moscou soit facilement acceptée. Un fond nationaliste ainsi que des tensions entre les différentes communautés pourraient en effet être des sources de problèmes sérieux pour les forces russes.

Washington serait donc bien avisée de considérer sérieusement les paramètres d’une influence russe acceptable en Ukraine — incluant même une forme d’annexion de la Crimée — en échange de la coopération constructive de Moscou sur les dossiers évoqués plus haut.

Tel est le prix, modeste, que Barack Obama doit accepter de payer pour obtenir des résultats sur les principaux enjeux de sa politique étrangère.

 

Julien Tourreille
Directeur adjoint de l’Observatoire sur les États-Unis
Chaire @RDandurand @UQAM
Suivez-le : @JTourreille

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5 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Ukraine et Québec même combat?

J’imagine déjà un Québec post-référendaire où une grande partie de la région de Montréal et de l’ouest du Québec refuseraient net de faire partie de la nouvelle Républik du Kébek et demanderaient l’aide du fédéral et de l’ONU pour continuer de demeurer dans le monde civilisé…

Vous voulez dire que Harper ferait ce qu’il reproche à Poutine?
Et que les Québécois valent moins que les Ukrainiens?

@l’auteur

Petite faute dans le verbe: « le relatif isolement diplomatique de Moscou avais (sic) pris fin »

Que faisait « The coalition of the willing en Irak? ». Que feraient les américains si un changement de régime à Cuba menaçait la base de Guantanamo? Combien de marines y seraient dépêchés? Quels seraient les motifs invoqués par le Pentagone pour son intervention? L’occupation par Theodore Rossevelt et sa guerre contre l’Espagne d’alors? À qui appartenait la Crimée depuis le XIXe siècle? Pour aider les Palestiniens en territoires occupés, qu’attend l’Europe pour sortir des ses « gonds »?
La géopolitique est une science bien amusante.

Quel dommage que toute cette histoire. Vraiment on se retrouve comme en 1914 ou en 1939. On dirait que personne n’a rien appris….Et pourquoi, juste une idée comme ça, l’Ukraine, en pleine faillite… ne ….vendrait pas la Crimée et les zones russophones à,la Russie ? Contre, je sais pas moi, 70 milliards d’euros ? Assez pour faire vivre le reste pendant 20 ans ? Quoi, si le peuple est souverain dans son rejet du président pro-russe, pourquoi les russophones ne le seraient-ils pas moins dans leur rejet des nouvelles autorités de Kiev ? Et à quoi s’attend Kiev en tant qu’allégeance et support des populations russophones ? Mais là, comme dans tous les nationalismes, QC compris, l’espace dédié à la réelle résolution des problèmes est limité par celui de l’amour propre, de l’orgueil….Vraiment dommage.