Et vous, combien d’esclaves possédez-vous ?

La question peut sembler brutale mais à la lumière des statistiques récentes sur l’esclavage moderne, elle est nécessaire. Effectivement, près de 30 000 000 de personnes sont considérées comme vivant en condition d’esclavage. On estime par ailleurs que près de 700 000 personnes par année font l’objet de traites entre pays.

Si les causes de l’esclavage sont faciles à identifier (l’extrême pauvreté et le manque d’éducation), les solutions sont peu nombreuses hormis la sensibilisation. C’est pour cela que l’organisme Slavery Footprint a élaboré un questionnaire qui nous permet de déterminer combien de personnes en situation d’esclavage travaillent pour nous procurer les objets qu’on utilise. Les résultats, stupéfiants, nous obligent à une réflexion approfondie sur nos habitudes de consommation.

On oublie souvent que le travail forcé concerne des millions de personnes, qui se font kidnapper, qui sont vendues par leur famille ou encore qui sont induites en erreur et qui se retrouvent à travailler dans des ateliers de production clandestins ou dans des exploitations agricoles, notamment. Souvent, elles ne reçoivent pas de salaire, quelquefois une maigre pitance. Le travail forcé concerne également les « aides familiales » engagées par de riches familles occidentales : en provenance le plus souvent des pays africains et d’Asie du Sud-Est, ces personnes, engagées comme domestiques ou comme bonnes d’enfants, travaillent dans des conditions inimaginables. Elles doivent en effet être disponibles 24 heures par jour, sont souvent battues et surtout, privées de tout contact avec quiconque à l’extérieur de la famille.

L’esclavage moderne prend aussi d’autres formes. La plus courante est l’esclavage sexuel. Des millions de personnes, surtout des femmes et des enfants, sont forcés de se prostituer dans des réseaux internationaux. Cette forme de prostitution, souvent liée au tourisme sexuel, est en croissance depuis les années 1990, avec l’arrivée de nouveaux pays issus de l’effondrement de l’URSS, dont l’économie en déconfiture a forcé des milliers de jeunes femmes à tenter leur chance à l’Ouest. Bien souvent, cependant, elles sont tombées entre des mains criminelles qui leur ont promis des emplois de domestiques, alors qu’en réalité, c’est la prostitution qui les attendait.

Il y a également de nombreuses personnes qui sont touchées par la servitude pour dettes : dans les pays où il est à peu près impossible d’emprunter de l’argent dans une institution financière, des millions de personnes se tournent vers des organisations criminelles pour payer une facture d’hôpital, un investissement agricole, l’éducation d’un enfant. En échange de l’argent ainsi obtenu, la personne – et souvent, ses enfants et ses petits-enfants – est tenue de travailler pour son débiteur jusqu’à ce que celui-ci juge que la dette est remboursée. Évidemment, ce terme est rarement atteint puisque des intérêts, fort élevés, se rajoutent année après année sur la somme empruntée. Si certains pays durement touché par ce phénomène ont voté des lois pour rendre cette pratique illégale (dont l’Inde en 1975 et le Pakistan en 1992), cette législation est très difficile à appliquer, surtout dans les régions rurales ou dans les zones où le gouvernement est peu présent.

À ces données déjà effarantes, il faudrait ajouter près de 160 000 000 d’enfants entre 5 et 14 ans qui sont forcés de travailler – cela représente un enfant sur six dans le monde –, la plupart du temps à temps plein, et les mariages forcés qui impliquent habituellement des jeunes filles qui sont obligées de s’unir à des hommes beaucoup plus âgés et qui vivent souvent dans des conditions de servitude.

On enseigne aux écoliers qu’une famille romaine, dans l’Antiquité, possédait en moyenne quatre esclaves. Hélas, Slavery Footprint nous apprend que nous en « possédons » encore davantage aujourd’hui.

Karine Prémont
Professeur de science politique au Collège André-Grasset
Chercheure en résidence, Observatoire sur les États-Unis

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Il ne faudrait pas oublier les millions de travailleurs qui doivent consacrer une part de plus en plus grande de leur travail pour assurer un niveau de vie et une pension plus que confortable à nos hauts fonctionnaires et députés