États-Unis: les inquiets s’organisent

On les surnomme les «rêveurs». Des centaines de milliers d’étudiants sans papiers, immigrés aux États-Unis lorsqu’ils étaient enfants, pourraient être déportés si Donald Trump tient sa promesse d’abolir un programme d’Obama qui les protège. Mais la résistance s’active.

Photo: Ana Nance / Redux
(Photo: Ana Nance/Redux)

Mayra Martinez a le regard lumineux, le sourire facile. Mais depuis l’élection-surprise de Donald Trump à la présidence des États-Unis, cette pétillante jeune femme aux longs cheveux foncés vit dans la peur.

Le futur locataire de la Maison-Blanche a promis de mettre un terme à des programmes qui permettent à des centaines de milliers de sans-papiers, comme elle, de poursuivre des études postsecondaires sans craindre d’être expulsés du pays. «C’est très angoissant», dit Mayra Martinez, 21 ans, d’un ton dépité.

Née au Mexique, Mayra n’avait que cinq ans lorsque ses parents ont déménagé clandestinement leurs pénates à Chicago. Malgré son statut de sans-papiers, elle a pu fréquenter gratuitement, et en toute légalité, l’école publi­que de son quartier jusqu’à la fin du secondaire, comme le permet une loi fédérale. Mais elle n’a pu compter sur l’aide de l’État pour poursuivre son parcours scolaire. En Illinois, comme dans beaucoup d’autres États, la loi interdit formellement d’injecter des fonds publics dans l’éducation des sans-papiers au-delà de la 12e année (l’équivalent d’une 5e secondaire au Québec). Première de classe depuis son enfance, et parfaitement bilingue, Mayra Martinez s’est donc tournée vers un établissement privé, l’Université Loyola, à Chicago, qui lui a accordé une bourse d’études.

En vertu du programme DACA (pour Deferred Action for Childhood Arrivals), décrété par le président Obama en 2012, Martinez a aussi obtenu un permis de séjour temporaire et un permis de travail, renouvelable tous les deux ans.

«Ça m’a permis de régulariser ma situation, d’obtenir mon permis de conduire et de trouver mon premier boulot officiel», dit fièrement Mayra Martinez, qui œuvre au sein des affaires liées à la diversité et au multiculturalisme de son université, dans un bâtiment historique en briques rouges bordant le lac Michigan.

Mais une ombre plane désormais sur son boulot, et plus largement sur son avenir aux États-Unis, puisque Donald Trump a promis d’abolir le programme DACA.

Sans papiers, Mayra Martinez craint l’expulsion. (Photo: coll. privée)
Sans papiers, Mayra Martinez craint l’expulsion. (Photo: coll. privée)

Mayra Martinez est loin d’être la seule dans cette situation. Quelque 800 000 «rêveurs» — soit l’équivalent de près de quatre fois le nombre d’étudiants universitaires québécois —, comme on surnomme ces étudiants sans papiers arrivés clandestinement alors qu’ils étaient enfants, craignent maintenant la déportation.

«Je ne suis pas seulement inquiète, je suis terrifiée», admet Aurora Chang, professeure à la Faculté de l’éducation de l’Université Loyola et spécialisée dans les questions d’immigration. «Je me préoccupe du sort de tous les sans-papiers, mais surtout de ceux qui bénéficient du DACA. On leur a vendu un rêve qui pourrait maintenant se retourner contre eux.»

Pour obtenir leur permis de séjour temporaire, les «rêveurs» ont dû fournir beaucoup d’informations personnelles qui, craignent-ils, pourraient faciliter leur expulsion. Les services d’immigration ont promis de ne pas transmettre ces renseignements aux services frontaliers. Mais de nombreux avocats spécialisés en immigration conseillent désormais à leurs clients de rester dans l’ombre. Et d’éviter de s’inscrire au programme DACA s’ils ne l’ont pas encore fait, par crainte de donner des munitions à d’éventuelles escouades de déportation.

«C’est exactement pour cette raison que beaucoup d’immigrants avaient déjà refusé d’adhérer au DACA. C’est tragique!» dit la professeure Aurora Chang.

Celle-ci est elle-même originaire d’une famille guatémaltèque débarquée clandestinement en Californie, dans les années 1980. Chang n’avait alors que cinq ans. Elle a mis de nombreuses années avant de se rendre compte qu’elle n’était pas tout à fait une élève comme les autres. «En 10e année, j’ai remporté un concours national en raison de mes bonnes notes, raconte-t-elle. Mais mon directeur d’école m’a dit que je ne pouvais accepter le prix à cause de mon statut de clandestine. C’est à ce moment que j’ai pris conscience de mon identité d’immigrante.»

Elle a fini par obtenir sa citoyenneté américaine, puis a mené des études de doctorat avant d’obtenir un poste à l’Université Loyola. Depuis cinq ans, elle concentre ses travaux sur le sort des sans-papiers, dont le nombre a explosé ces dernières années à Chicago. «C’est devenu en quelque sorte ma vocation.»

Aux yeux du président désigné Donald Trump et d’une partie de ses partisans, accorder des permis de résidence et de travail, même temporaires, aux étudiants clandestins serait injuste pour les millions d’autres personnes qui tentent légalement d’obtenir leur citoyenneté américaine.

Cet argument souffre d’un vice de taille, selon Chang. Car les «rêveurs», dit-elle, n’ont pas choisi d’immigrer ici. Arrivés au pays en bas âge, ils ne peuvent moralement être condamnés pour le choix de leurs parents.

C’est aussi le message qu’a relayé le maire de Chicago, Rahm Emanuel, au président désigné, lors d’une rencontre à la Trump Tower, à New York, en décembre dernier. «Nous devrions accepter ces étudiants plutôt que les sacrifier», soutient cet ancien chef de cabinet du président Obama. Comme d’autres maires de grandes villes, Emanuel promet que Chicago sera un «sanctuaire» pour les immigrés clandestins, que sa ville ne collaborera pas avec les services d’immigration pour faciliter des expulsions.


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Quelques jours après l’élection présidentielle, les dirigeants de quelque 400 universités, dont les prestigieuses Harvard, Yale et Stanford, ont aussi lancé un vibrant appel à Trump. «L’Amérique a besoin de talents, et ces étudiants, qui ont été élevés et éduqués aux États-Unis, font déjà partie de notre pays», ont écrit, dans une déclaration commune, les dirigeants de ces établissements.

Signataire de cette lettre, l’Université Loyola multiplie les gestes d’appui aux étudiants clandestins, à qui elle a notamment remis, cette année, une dizaine de bourses d’études complètes. Les 16 000 étudiants de l’établissement ont aussi accepté de verser une taxe spéciale de 2,50 $ par trimestre pour financer les bourses des «rêveurs».

Quelque 300 professeurs, étudiants et employés de l’Université ont suivi une formation, intitulée Share the Dream (partager le rêve), pour soutenir les sans-papiers.

La professeure Aurora Chang espère même ouvrir un centre de ressources et de recherche consacré aux étudiants sans papiers. «Ce n’est que le début de notre lutte, lance-t-elle. Il faut contre-attaquer à tous les niveaux. Sensibiliser les étudiants dans nos classes, écrire aux législateurs. Et rappeler, sans cesse, les contributions exceptionnelles des étudiants sans papiers dans ce pays.» Nombre d’entre eux étudient pour devenir médecins, dentistes, ingénieurs, avocats, architectes ou enseignants. Beaucoup occupent déjà un emploi et ont fondé leur propre famille. La professeure se dit estomaquée par le taux élevé d’abstention lors des élections présidentielles, particulièrement chez les Noirs et les Hispaniques. «Je comprends ce qui cause l’apathie des gens, mais c’est une attitude gravement irresponsable, parce que ça entraîne des conséquences sérieuses pour d’autres», s’insurge-t-elle.

Mayra Martinez n’en est que trop consciente. Même si elle n’a toujours pas de passeport américain, elle a pu visiter sa famille au Mexique pour la première fois, l’été dernier, grâce à son permis de séjour temporaire. Si Trump abolit le DACA, elle ne pourra plus sortir du pays, de crainte de ne jamais pouvoir y remettre les pieds. Ses perspectives d’emploi seront réduites, puisqu’elle ne pourra plus obtenir de permis de travail. «Dans ce cas, pourquoi poursuivrais-je mes cours à l’université? Je me pose la question…» Elle réfléchit aussi, parfois, à ce que serait sa vie si elle devait être déportée.

«Je me sens forte. Mes expériences, mon éducation me permettraient d’aller refaire ma vie n’importe où», dit-elle d’une voix douce. Mais c’est à Chicago qu’elle désire poursuivre sa vie — elle adore la danse et les tacos et rêve d’habiter une grande maison avec plusieurs chiens.

En entrevue au magazine Time, qui l’a élu personnalité de l’année, le président désigné a laissé planer un doute sur son désir d’expulser les «Dreamers». «On va trouver un arrangement qui va rendre les gens heureux et fiers», a affirmé Donald Trump.

Le flou de sa formulation n’a guère rassuré les groupes de défense des sans-papiers. «Avant que les gens tombent dans le panneau et pensent que Trump “faiblit”, ils devraient se souvenir que nous avons déjà joué dans ce film», a déclaré Frank Sharry, directeur du groupe de réforme de l’immigration America’s Voice. Au Congrès, des républicains se préparent déjà à lutter pour que Trump maintienne la ligne dure en matière d’immigration lors de sa campagne.

Mayra Martinez se tient aussi sur le qui-vive. «Si Trump va de l’avant et veut nous enlever nos droits, je ne tomberai pas sans livrer bataille», promet-elle.

 


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5 commentaires
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À mon avis Mme Martinez s’ inquiète absolument pour rien ! Probablement qu’ il y aura des sans abris à qui on va leur montrer le chemin du retour dans leur pays mais ce sera de nouveaux sans papiers qui n’ ont pas d’ affaire aux U.S.A Je pense que dans l’ esprit de Trump il veut tout simplement mettre fin à ce phénomène de l’ immigration illégale des mexicains ! Donc cessez de diaboliser le président élu comme si c, était le diable en personne et attendez donc voir ce qu’ il fera avant de vous énerver !!!!

au lieu de s’organiser « après » comme les femmes feront le 21 janvier ils auraient du s’organiser « avant ». Trop tard les dés sont lancés.

Tous ceux qui ont regardé au moins une fois l’émission de télé-réalité The Apprentice de Donald Trump savent qu’il va jouir de la peur qu’il inspire par ses politiques. Je trouve qu’on accorde trop d’importance à ses paroles. Même s’il est le président, il ne peut pas tout faire tout seul. Plusieurs de ses promesses et menaces se heurteront au monde concret des intérêts commerciaux : besoin de la main-d’œuvre, manque de rentabilité des mines et des manufactures, par exemple.

Ne lui faisons pas plaisir en tremblant devant lui comme faisaient les « apprentis »!

Je souhaiterais bien ne pas le diaboliser, mais il parle comme un diable, il agit comme un diable pour ensuite laisser entendre que non, « …ça ne va pas être si pire… » Quel est le vrai Donald Trump?
Je pense qu’il n’a pas la noblesse de cœur et d’âme pour être un président qui ne sera pas seulement obsédé par l’idée d’être admiré et, malheureusement, craint….

On parle bien d’illégaux ici? Des ILLÉGAUX???

Et on voudrait que Trump viole les lois de la Constitution Américaine pour faire plaisir à des ILLÉGAUX???

Tant qu’à y être, donnons l’exemple: pourquoi ne pas ouvrir nos propres frontières québécoises et canadiennes aux illégaux nous également?

Quand on pense qu’ici, on trouve que 50,000 immigrants par année est un nombre trop imposant…