Exploration d’Old Harry : un mythe de toute pièce ?

Québec et Terre-Neuve se disputent-ils vraiment les hydrocarbures enfouis sous Old Harry ? Pas sûr du tout !

Dans bien des villages côtiers de l'île de Terre-Neuve, rien ne laisse croire qu'on se lancera sous peu dans l'exploration d'Old Harry. Il s'agirait d'un mythe créé de toutes pièces au Québec. (Photo : Valérian Mazataud)
Dans bien des villages côtiers de l’île de Terre-Neuve, rien ne laisse croire qu’on se lancera sous peu dans l’exploration d’Old Harry. Il s’agirait d’un mythe créé de toutes pièces au Québec. (Photo : Valérian Mazataud)

À Trout River, minuscule village de 700 habitants blotti au creux d’une anse à l’entrée du parc national du Gros-Morne, sur l’île de Terre-Neuve, c’est aux jeunes qu’incombe la corvée de sortir les prises de la cale des bateaux pour les jeter dans les bacs : turbot, sébaste, hareng. Les plus vieux restent peinards sur le quai, à peser les arrivages. Ces pêcheurs connaissent-ils Old Harry ? « Qui ça ? » demande candidement, du fond de la cale, un des plus jeunes.

Le village voisin de Woody Point est encore plus petit, avec moins de 300 habitants. Raymond Cusson, ancien conseiller municipal, a entendu parler de pétrole dans les dernières années. Mais ce sont surtout les projets de fracturation hydraulique dans le parc national du Gros-Morne — désigné site du patrimoine mondial de l’Unesco en 1987 — qui l’ont convaincu de se joindre à la Coalition Saint-Laurent, regroupement qui demande un moratoire sur ce type de travaux dans le golfe. « Si vous faites une revue de presse dans les médias de Terre-Neuve, vous ne trouverez pas grand-chose [à propos d’Old Harry], dit-il. Les nouvelles, elles nous viennent du Québec ! »

À Stephenville, le centre industriel de Baie-Saint-Georges, à 165 km à peine d’Old Harry, le maire, Tom O’Brien, a certes applaudi, en février 2014, à l’installation dans sa ville de Pennecon Energy, une entreprise de services pétroliers et gaziers. Mais c’est la plateforme de forage Hebron, dans l’Atlantique Nord, qui a attiré le groupe de Saint-Jean, Terre-Neuve. « Old Harry n’est pas un sujet dont nous discutons, dit le maire. Je n’ai même pas rencontré son promoteur. »

Rien à faire : on a beau sillonner la côte ouest de long en large, on ne trouve nulle part d’intérêt pour Old Harry, ce dôme de sel de la taille de l’île d’Orléans, situé à cheval sur la limite entre le Québec et Terre-Neuve. Pourtant, voilà plus de sept ans que les élus québécois préviennent que Terre-Neuve s’apprête à siphonner les hypothétiques ressources qui dorment sous Old Harry, et qu’il faut donc appuyer sur l’accélérateur.

Après Pauline Marois et François Legault, Philippe Couillard a repris l’idée à son compte. À l’occasion d’un passage aux Îles-de-la-Madeleine en mai 2014, le premier ministre a souligné que Terre-Neuve semblait « aller de l’avant pour exploiter un gisement qu’on partage géographiquement ».

En réalité, les Terre-Neuviens regar­dent plutôt vers les gisements pétrolifères de l’Atlantique Nord, que prisent les Exxon, Chevron et autres géants de l’industrie : plus de 400 puits y ont déjà été forés. Avec une production de près de 200 000 barils par jour (13 % du brut produit au Canada), Terre-Neuve joue maintenant dans la cour des grands… et a bien d’autres chats à fouet­ter que de prêter l’oreille aux sup­po­si­tions de la modeste Corridor Resources, de Hali­fax, qui possède les permis d’exploration d’Old Harry. Et quand la classe politique de Terre-Neuve parle d’étendre l’effort d’exploration au-delà de la côte est, c’est la riche côte du Labrador qu’elle évoque surtout.

« Au Québec, on s’est monté un grand bateau avec Old Harry, estime Sylvain Archambault, porte-parole de la Coalition Saint-Laurent. On a construit ce mythe que Terre-Neuve veut nous voler ce pétrole-là et qu’il faut donc aller vite. Pourtant, les Terre-Neuviens sont loin d’avoir le pied sur l’accélérateur ! »

Voilà bientôt 30 ans que Terre-Neuve a signé un accord avec Ottawa pour sonder en mer : aucun puits n’a encore été creusé dans sa portion du golfe Saint-Laurent. Quant à Old Harry, cela fait plus de 14 ans que Corridor Resources souhaite y forer un premier puits… sans succès, faute de financement. Difficile de voir là un quelconque empressement.

Sur la plage de West Bay, Bill O’Gorman, sexagénaire qui pêche le pétoncle depuis 30 ans, est sûr de son fait : « Québec va y aller avant nous, parce qu’il veut son industrie ! »

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Eh ben!
Y’a 2 milliards de barils qui dorment là, et personne sur le tas?

C’est la compagnie Corridor qui affirme qu’il y a 2 milliards de barils (en fait, ils disent plutôt 5 milliards !!), mais ces évaluations n’ont été validées par AUCUNE firme d’évaluateurs indépendants. Depuis 14 ans, Corridor cherche sans succès un appui financier pour y forer un premier puits (coût $55 millions) et personne ne se pointe. Aucune compagnie comme Shell, Exxon, Husky ou autres majors qui n’hésitent pas à dépenser des milliards en exploration dans l’Atlantique. Cette absence totale d’intérêt des compagnies d’envergure en dit long sur le potentiel réel de Old Harry !!
« …On s’est monté un bien grand bateau »