Face au KKK: le combat de Jerry Mitchell

En ce jour d’investiture présidentielle, symbolique à plus d’un titre mais notamment parce que c’est également le jour de commémoration de Martin Luther King, parlons de Jerry Mitchell.

Jerry W. Mitchell est un journaliste d’enquête au Clarion-Ledger, un journal publié à Jackson au Mississippi. On parle de lui comme d’une « balle perdue », d’un « traître blanc » à expulser sur un rail avec du goudron et des plumes ou encore du « Simon Wiesenthal du Sud ». Il y a de nombreux héros de la bataille pour les droits civiques dans le Sud, MLK en fait partie. Jerry Mitchell lui serait un des « Justes ». Depuis 1989, méticuleusement, recoupant les informations, avec ténacité, il a permis de mettre derrière les barreaux quatre membres du KKK pour des meurtres commis entre 1963 et 1966. (1)

* Byron De La Beckwith, pour l’assassinat de Megar Evers

* Sam Bowers, responsable de l’attentat contre Vernon Dahmer

* Bobby Cherry, pour l’attentat à la bombe de 1963 contre une église de Birmingham

* Edgar Ray Killen, pour sa participation à l’assassinat de James Chaney, Andrew Goodman et Schwerner (immortalisés dans Mississippi Burning)

On comprend donc qu’il ait reçu la médaille du courage Ralph McGill, et qu’il collectionne les récompenses.

Depuis 1989, Mitchell est une équipe de « Cold case » à lui tout seul. Il ne correspond pourtant pas forcément à l’idée que l’on pourrait se faire d’un chasseur du Klan : c’est un « blanc chrétien pratiquant typique du Sud travaillant pour un journal qui, à une époque a été tellement pro-ségrégation qu’il produisant des éditoriaux contre les adversaires du lynchage » selon les termes mêmes de Mother Jones. Le Clarion-Ledger, longtemps la voix du Klan, a opéré un virage au début des années 1970 sous l’impulsion Rea Hederman (aujourd’hui à la célèbre New York Review of Books) et lorsque Mitchell est arrivé au Clarion-Leger, le tournant avait été pris : c’est lorsque le rédacteur en chef lui a demandé de couvrir en 1989 la première de Mississippi Burning dit-il, que lui a accompli sa propre révolution. Il sortira dès le mois de septembre 1989 ses premiers papiers d’enquête, sur le rôle de la Commission de la souveraineté, un organe créé en 1956 pour promouvoir la ségrégation. (2)

Mais ce n’est que lorsque Beckwith sera inculpé en 1990 (il sera condamné en 1994) que Mitchell finira par avoir les coudées franches pour poursuivre ses enquêtes.

Joe Treen raconte d’ailleurs comment Mitchell procède avec les membres du KKK : il les rencontre, les écoute, les fait parler. C’Est ainsi qu’en 1999, Cherry, l’un des suspects de l’attentat à la bombe contre une école de Birmingham (tuant quatre petites filles), accepte de rencontrer Mitchell pendant plusieurs heures. Il explique alors au journaliste qu’il a un alibi, qu’il était à la maison, qu’il regardait de la lutte à la télévision ce soir là. Mitchell fait par la suite des recherches sur l’horaire de télévision, dans les archives du Birmingham News d’abord, puis auprès des réseaux ensuite. Simplement pour vérifier qu’il n’y a pas d’erreur : il n’y a pas eu de lutte diffusée cette nuit là. Ni d’ailleurs dans les mois précédents. C’est l’article écrit à partir de ces éléments qui a permis de rouvrir le cas – clôt en 1965 – et en mai 2002, Cherry était condamné à la prison à perpétuité.

Ainsi, le rôle de Mitchell dans la mémoire de cette période a été crucial, plus de trente ans après les faits.

 

 

(1) Symboliquement, pour la première fois qu’une femme, Myrlie Evers, n’appartenant pas au clergé, prononcera la prière publique d’ouverture : elle est la veuve de Medgar Evers, assassiné au Mississippi en 1963 par un membre du KKK, deux fois acquitté – avant d’être finalement condamné… trente ans plus tard.

(2) La « Mississippi State Sovereignty Commission » était une administration fédérée donc une agence publique, dirigée par le gouverneur du Mississippi. Entre 1956 et 1977,  la Sov-Com avait ainsi pour rôle officiel de protéger la souveraineté du Mississippi, notamment de l’ingérence fédérale. Officieusement, elle avait pour objectif de promouvoir la ségrégation raciale et l’image de l’État. Pour ce faire, elle avait été dotée de pouvoirs d’enquêtes considérables, et de moyens d’écoute et de surveillance. Ses archives ont été rendues progressivement publiques à partir de 1998.

 

Élisabeth Vallet
Professeure associée au département de géographie de l’UQAM et directrice de recherches à la Chaire Raoul-Dandurand

Twitter @geopolitics2020

 

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