Farce monumentale au parc Jean-Drapeau

Un rapport produit par le Bureau de l’inspecteur général de Montréal révèle de graves anomalies dans l’octroi des contrats de réfection du parc Jean-Drapeau. L’administration Coderre doit s’interroger sérieusement sur l’autonomie confiée à la société qui gère cet espace, dit Brian Myles.

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Photo : Cédric Thévenet/CC BY-SA 3.0

Le rapport produit par le Bureau de l’inspecteur général de Montréal (BIG) sur de graves anomalies dans l’octroi des contrats de réfection du parc Jean-Drapeau se lit comme un jugement. Une conclusion s’impose : la Société du parc Jean-Drapeau (SPJD) et le Quartier international de Montréal (QIM) sont mûrs pour un ménage printanier.
Politique

L’inspecteur Denis Gallant recommande à la SPJD de résilier quatre contrats, pour un total de 7,75 millions de dollars, puisqu’ils ont été accordés n’importe comment. Il est trop tard pour résilier huit autres contrats, étant donné que les travaux ont été réalisés.

Si l’affaire se retrouvait devant les tribunaux, les 12 contrats seraient déclarés nuls en raison d’«irrégularités majeures», estime Denis Gallant.

Dans cette histoire, les dirigeants de la SPJD ont abdiqué de leurs responsabilités en sous-traitant le processus d’octroi des contrats du projet Horizon 2017 au QIM.

À leur tour, le QIM et son directeur général, Clément Demers, ont bafoué la loi sur l’octroi des contrats dans le monde municipal pour mener des appels d’offres dirigés. Leur but ? Favoriser le cabinet chéri du QIM : Daoust-Lestage. À peu près tous les projets d’envergure du QIM ont été confiés à cette boîte d’architecture et de design urbain.

C’est comme si un petit réseau d’affaires avait procédé à une privatisation déguisée de la Société du parc Jean-Drapeau, pour accorder des contrats à des entreprises triées sur le volet — dans un souci, paraît-il, d’obtenir des ouvrages de meilleure qualité.

Il n’y a qu’un grand gagnant dans cette affaire, et c’est le QIM. L’organisme sans but lucratif, à qui l’on doit la réalisation du Quartier des spectacles (avec Daoust-Lestage), a empoché 1,1 million en honoraires sur les 2,4 millions dépensés à ce jour dans le projet Horizon 2017, lequel vise à embellir le parc Jean-Drapeau en prévision du 375e anniversaire de Montréal et du 50e anniversaire d’Expo 67.

Le QIM a facturé 100 % de ses honoraires, alors qu’à peine 12 % du projet avait été réalisé, constate le Bureau de l’inspecteur général de Montréal (BIG). Ce gestionnaire du projet a imposé «des exigences inusitées dans le monde municipal, ce qui a pour effet de mettre à mal la liberté de concurrence, l’égalité des chances et l’obtention du meilleur produit au meilleur prix», affirme le rapport du BIG.

Sous l’impulsion de Clément Demers, le QIM a transformé la loi 102 en farce. Le QIM a utilisé un système de pondération tronqué, ce qui a permis d’écarter des soumissionnaires de qualité à l’étape technique. Il a écourté les délais de publication des appels d’offres afin de créer de fausses urgences. Il a fixé un prix minimum, très avantageux par rapport aux coûts normaux d’un projet. Il a mis, dans l’appel d’offres, des critères pointus qui ont limité l’ouverture du marché et avantagé Daoust-Lestage, etc. Il ne faut plus laisser Clément Demers s’approcher d’un contrat public.

La SPJD, qui a approuvé la méthode du QIM, a également ses torts. Lundi, le maire Denis Coderre a indiqué que le directeur général de la société, Daniel Blier, n’avait plus sa confiance. Il devrait démissionner, ne serait-ce parce qu’il a cautionné des pratiques intolérables pendant plus de quatre ans. Le conseil d’administration, qui n’a pas su veiller au grain, devrait procéder lui aussi à un sérieux examen de conscience.

Les anomalies précèdent la nomination de Daniel Blier, en septembre 2012. Dès le départ, la SPJD a accordé — pour un million de dollars — le premier contrat pour Horizon 2017 au QIM sans procéder à un appel d’offres, sans évaluer les coûts au préalable et sans tenir compte des recommandations du Vérificateur général de la Ville de Montréal, qui avait critiqué les méthodes d’attribution des contrats à la SPJD par le passé. En agissant de la sorte, la SPJD «n’a pas protégé l’intérêt des contribuables», estime le BIG.

Par hasard, l’homme qui a engagé la SPJD sur le mauvais chemin avec le QIM est un témoin-vedette de la commission Charbonneau. Le directeur général de l’époque était Christian Ouellet. C’est à ses états de service qu’il devait sa nomination à la Société du parc Jean-Drapeau. Christian Ouellet a été directeur général d’Union Montréal de 2004 à 2008, et patron de Bernard «Monsieur 3 %» Trépanier.

À la commission Charbonneau, il s’était autoproclamé «kingpin» des élections, dans un témoignage dépourvu de toute modestie. Il avait fait preuve d’un curieux sens de l’éthique, même pour l’époque et le terreau plutôt relâchés de l’hôtel de ville au temps de l’administration Tremblay-Zampino.

Christian Ouellet ne voyait aucun problème à cumuler les fonctions de directeur général d’Union Montréal et de consultant pour Roche, un cabinet qui cherchait à percer le marché montréalais et qui est aujourd’hui ciblé par l’UPAC. Tout un rempart d’intégrité.

L’administration Coderre doit s’interroger sérieusement sur l’autonomie confiée à la Société du parc Jean-Drapeau. Le chef de Projet Montréal, Luc Ferrandez, suggère d’ailleurs de rapatrier ses activités et ses budgets au sein de la direction des grands parcs et des grands événements.

Le dossier d’Horizon 2017 démontre que le mariage d’une société paramunicipale à un organisme à but non lucratif est désastreux. On ne devrait pas engloutir des fonds publics dans de telles entités, qui échappent aux normes les plus élémentaires de transparence et de reddition de comptes.

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À propos de Brian Myles

Brian Myles est journaliste au quotidien Le Devoir, où il traite des affaires policières, municipales et judiciaires. Il a aussi été affecté à la couverture de la commission Charbonneau. Blogueur à L’actualité depuis 2012, il est également chargé de cours à l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). On peut le suivre sur Twitter : @brianmyles.

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Et l’autre qui disait la transparence coûte trop chère… Cessons ces commissions et le financement de comité de surveillance des dépenses publiques….

Laissons au PRIVÉ la gestion et l’auto-régulation sera BEN PLUS RENTABLE… Vive le privé et à bas le public et les syndicats. Et le troupeau applaudi les solutions simples.

Le systéme financier, en ces temps de très faibles croissances mondialement généralisés, PRÉFÈRE culpabiliser les États et leur population paresseuse et leur imposer la RIGUEUR de rembourser leurs dettes… C’est à dire leur argent….

Je n’arrive pas à me décider si je veux voir le jour où ces histoires d’appels d’offres truquées et autres formes de corruption prendront fin.

D’un côté c’est rassurant de voir que les gens fautifs se font pincer, mais de l’autre : si ça venait qu’à arrêter on ne peut pas du tout être certain que la corruption sera chose du passé.

Brian Myles, je voudrais vous féliciter pour cet article. Lorsque je le lis, je vois que vous avez bien saisi l’ampleur des dégats causés par ce clan de rapaces. Vous me trouvez un peu agressif ? Eh bien, il y a une raison… je fais parti d’une centaine d’employés dont la vie a été chamboulée lorsque l’administration Tremblay, de concert avec Jean Charest et une loi spéciale, ont permis à cette gang de la SPI de prendre le contrôle du site. Une seule gang pour mieux gérer disait-on. En fait, une seule gang pour mieux profiter. Juste des souris, plus de chat pour veiller. Cette idée avait germer en 1993 et il a fallu 11 ans pour qu’elle aboutisse. 11 années difficiles à vivre. Finalement, en 2004 les jardiniers, gardiens des jardins des floralies et les autres cols bleus de divers métiers on perdus leur place sur les Iles, évincés par la paramunicipale. Pour la première fois, en 2014 j’y suis retourné. 10 ans se sont écoulés. Quelle déception. Les jardins pour lesquels j’ai donné le meilleur de mes années ont bien piètre allure. De la façon dont a été géré l’horticulture a probablement été géré le reste. Pas pour le profit du contribuable de toute évidence. Cette journée de 2004, ce n’est pas le public qui a donné la gestion du Parc des Iles à la SPI, c’est la gang à Tremblay qui se l’ont approprié. Un vol d’Iles ?
Merci encore, c’est le premier article cohérent que j’ai pu lire à ce jour sur ce complot. J’ai été bien surpris de ne pas voir plus de membres de la gang à la commission Charbonneau. Mais comme ils n’avaient pas vraiment de compte à rendre…
Max Cloutier, horticulteur au parc des Iles de 1999 à 2004.

Max Cloutier, votre commentaire est touchant, quoique bien triste. La fonction publique, lorsque bien gérée, est la force invisible qui rend notre monde vivable et sain.

Merci de m’avoir lu. Je fais parti du passé. Voyons le présent. Ils ont des amis qui veulent bouffer le Jardin Botanique. SVP, surveillez ce dernier rempart horticole. Un des plus beau jardin botanique au monde. Ce serait vraiment dommage qu’une paramunicipale dévore ce joyau. Si l’entretien des ex-jardins des floralies est abstrait pour cette gang, pourquoi ils comprendraient la gestion d’un jardin botanique ? Un jardin botanique N’A PAS à être rentable, ni une patinoire, ni une bibliothèque. On paie des taxes et on se paie ce luxe. Un jour, l’administration nous fait venir à l’auditorium question de nous jaser de l’approche client. Je suis d’accord avec cette approche. Mais pour en arriver là, la gestion a fait un voyage de un million de dollars pour faire le tour des JB du monde et en revenir avec ça. Pour 100000, je leur aurais dit (lol). Quelle tristesse quand on sait comment on est serré budgétairement au Jardin. Max.