Fatima Houda-Pepin et la ligne de parti

En politique, l’expression d’une dissension légitime prend des airs de délinquance scandaleuse, alors même que ce devrait être la chose la plus normale du monde.

Photo: Jacques Boissinot/Presse canadienne
Photo: Jacques Boissinot/Presse canadienne

L’actualité politique québécoise a été en partie monopolisée la semaine dernière par le bras de fer opposant Philippe Couillard et sa députée Fatima Houda-Pepin, qui a osé contredire publiquement son collègue Marc Tanguay et ouvrir une brèche dans l’apparente unanimité libérale sur la question de la Charte des valeurs. (Il n’y a pas réellement d’unanimité au PQ non plus, quand on sait ce que pensent les anciens et plusieurs jeunes péquistes.)

En conformité avec l’approche libérale que le PLQ a adoptée sur la question identitaire, M. Tanguay considérait que rien ne devrait empêcher des femmes portant le tchador de siéger à l’Assemblée nationale si elles y sont élues. Mme Houda-Pepin suggère plutôt que l’interdiction du tchador à l’Assemblée nationale est une nécessaire restriction d’ordre public, par ailleurs compatible avec le libéralisme défendu par le PLQ.

Ce sont deux positions a priori défendables, qui n’ont rien de choquant en elles-mêmes. La crise est évidemment née du fait que Mme Houda-Pepin ait contredit la ligne de parti dictée par la direction du PLQ. Et il est bien connu que, tant au Québec qu’au Canada, les députés ne sont pas censés déroger à la discipline de parti.

Dans ce contexte, l’expression d’une dissension légitime prend des airs de délinquance scandaleuse, alors même que ce devrait être la chose la plus normale du monde dans une démocratie mature.

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Il existe quelques justifications pour la discipline de parti, qui ne sont pas toutes également convaincantes. (À mon sens, la plus pertinente est celle voulant que les députés aient une certaine «obligation démocratique» de suivre la ligne de parti, puisque les électeurs votent généralement pour le parti avant de voter pour le candidat. Mais cette justification soulève évidemment le problème de l’oeuf et de la poule.)

Mon collègue Stéphane Gobeil a aussi publié il y a quelques semaines un billet intéressant dans lequel il défendait la ligne de parti en tant que rempart contre des lobbies qui, autrement, ne feraient qu’une bouchée de législateurs isolés. Stéphane référait au contexte américain, où les législateurs ont une grande liberté de déroger à la ligne dictée par le leadership de leur parti, ce qui les rendrait plus vulnérables face à certains groupes d’intérêts. Ce n’est pas faux.

Cela dit, au risque de défendre une «vision superficielle de la démocratie bien-pensante», il me semble que cette approche accorde trop d’importance à un mécanisme particulier de résistance aux lobbies, et trop peu à la représentativité de nos instances démocratiques. Par peur de voir quelques législateurs tomber sous l’emprise de groupes d’intérêts, on sape l’expression légitime de la dissidence et, avec elle, une part de la légitimité des institutions censées incarner la diversité de l’opinion publique.

Il est certainement vrai que l’adoption d’une position commune peut donner lieu à des débats animés au sein du caucus d’un parti politique, et que toutes les opinions s’expriment alors librement. Mais cette démocratie confidentielle — inaccessible à l’électorat et absente des débats publics — ne peut pas remplacer la démocratie officielle. Tôt ou tard, les citoyens n’accepteront plus qu’on leur dise que leur opinion a été relayée lors d’une réunion à huis clos mais que, n’ayant pas suscité l’adhésion générale, elle sera exclue des échanges politiques à venir. Ils voudront, légitimement, que leur opinion trouve sa place dans le débat public, à défaut de quoi c’est l’appareil démocratique lui-même qui sera remis en cause.

Dans ce contexte, deux options semblent possibles.

La première préserverait notre mode de scrutin actuel — le scrutin uninominal à un tour, qui favorise lourdement le bipartisme — mais elle assouplirait significativement la ligne de parti. Le résultat serait une politique comportant sans doute deux partis principaux, opposés sur quelques questions de principe, mais dont les représentants seraient libres d’exprimer une plus grande diversité de positions. C’est le modèle américain, notamment, où on retrouve au sein d’un même parti des politiciens affichant des tendances diverses : du Tea Party aux Blue Dogs, en passant par des Républicains pro-choix, des Démocrates pro-guerre et quelques «mavericks» imprévisibles.

L’autre option consisterait à réformer notre mode de scrutin — probablement pour y ajouter un élément de proportionnalité, ou du moins le vote préférentiel — et permettre l’émergence de plusieurs partis politiques viables, modernes et plus représentatifs de la nouvelle diversité idéologique. (Quelqu’un d’autre intéressé par des Libéraux verts?) Le scrutin proportionnel est en vigueur dans plusieurs pays d’Europe. Il a pour effet de constituer des assemblées législatives réellement représentatives de l’opinion publique, sans compter qu’il rend la discipline de parti largement caduque.

J’ai personnellement une préférence pour la seconde option. Ce n’est pas la première fois que j’écris sur le sujet, ni la dernière. Mais, dans un cas comme dans l’autre, ces réformes enrichiraient notre politique de perspectives et de nuances qui lui font actuellement défaut. Il manque d’air dans notre démocratie.

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Vous dites: Le scrutin proportionnel envigueur dans plusieurs pays d’Europe a pour effet de constituer des assemblées législatives réellement représentatives de l’opinion publique. Ce n’est pas tout-à-fait vrai quand on y constate des coalitions aberrantes entre la gauche et l’extrême droite, à cheval sur le centre, avec des perspectives de gouvernement beaucoup trop courtes pour entreprendre quelque chose d’utile. Il vaut peut-être mieux encourager les coalitions au sein de grands partis, à condition bien sûr qu’on puisse y tenir des débats ouverts. Ce qui n’est pas présentement le cas. La dernière rencontre du conseil national du PQ est éloquente à cet égard. Il en est de même au PLQ. « Toé, tais-toé! » semble être la règle, alors que même les jeunes libéraux, les jeunes péquistes, pourtant naturellement enclins à brasser la cage, rentrent facilement dans le rang et se taisent.
Ce qui manque, ce n’est pas un gouvernement plus représentatif, mais c’est l’engagement politique des citoyens et le courage de soutenir son opinion. Les débats dans les partis ressemblent à ces débats entre spin doctors « représentatifs » à Radio-Canada, répétant toujours les mêmes lignes, les mêmes cassettes. Soporifique.

Je crois que tous ces systèmes sont dépassés.
Et puisque c’est la ligne du parti qui prime,il n’y a plus de raisons pour voter pour des Béni-oui oui ( La voix de son maître )
Avant et lorsque les moyens de communication étaient très rudimentaires et qu’il fallait attendre longtemps avant que des renseignements ou des situations particulières ne parviennent a l’autre bout du pays , nous avions besoins de porte-paroles qui prennent contact avec les sphères supérieures dirigeantes pour nous porter la bonne nouvelles et transmettre nos doléances .
Maintenant que les dirigeants des partis politiques prennent des décisions qui nous impliquent tous sans nous demander notre avis en tant que citoyens, à qui servent tous ces élus qui n’ont plus plus que la liberté de dire : A VOS ORDRES SIRE »?

D’accord avec les commentaires précédents. Je crois qu’il est grand temps de moderniser nos structures gouvernementales archaïques et dysfonctionnelles. C’est faisable, sans même toucher à la constitution. Dans un premier temps nous devrions tous essayez d’ être plus honnête intellectuellement. Nous ne vivons pas dans une »démocratie », mais bien dans une monarchie parlementaire, au provincial comme au fédérale. Nos institutions sont quand même assez bien organisées, tout n’est pas mauvais. Nous avons besoin d’un changement relativement simple dans la »structure » de notre gouvernance. Des modèles existent. On doit pouvoir s’imaginer la vie politique sans la domination des partis et de leur chefs. Ce qu’on veut c’est la démocratie des idées, des politiques (visions, choix, valeurs, etc.) qui favorise toujours le bien commun. Il faut commencer à parler de parlements constituents (citoyen) que le député représenterais à l’Assemblée Nationale. La structure actuel dominée par la confrontation des partis politiqes et le pouvoir quasi absolut du Premier Ministre est figée dans le temps. Cette situation favorise la corruption, l’innefficacité, l’innégalité, le manque de créativité…Quelque chose doit changer pour que puisse se pousuivre l’évolution de la démocratie. À l’avenir, il doit y avoir une partcipation institutionalisée de citoyens biens informés auquel le député sera redevable. Le statut quo nous garantie un avenir des plus sombre.