Campagne électorale : le bulletin de la première semaine

Notre chef du bureau politique, Alec Castonguay, analyse les premiers jours de la campagne électorale pour chacun des partis.

Photo : Daphnée Caron

Il y a maintenant sept jours que les politiciens sillonnent le pays — certains plus que d’autres. Les campagnes électorales ont souvent trois temps forts: la première semaine, la dernière semaine et les débats des chefs au milieu.

Il est temps de jeter un premier regard sur cette course. Voici, comme à la petite école, mon bulletin pour chacun des partis.

Jagmeet Singh et le NPD

Photo : La Presse canadienne

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Le chef néodémocrate aime le monde et ça parait. Justin Trudeau et lui sont les chefs qui semblent avoir le plus de plaisir à faire campagne, n’hésitant pas à sortir de la bulle contrôlée des rassemblements partisans afin d’aller à la rencontre des citoyens, ce qui les expose à un niveau de risque politique plus élevé — on ne sait jamais sur qui on va tomber — mais qui leur permet d’afficher un dynamisme que les autres leaders n’ont pas. Jagmeet Singh mange de la poutine en public, danse avec des passants et joue à l’homme fort dans une foire avec son gros marteau qui a fait sonner la cloche.

À le regarder aller, on ne dirait pas que le NPD est menacé d’extinction au Québec et réduit à peau de chagrin dans le reste du pays. Son plaisir sera-t-il contagieux jusque dans les intentions de vote? Ou est-ce que les Canadiens ont déjà cessé d’écouter le NPD ? En 2018, lors de la campagne au Québec, le PQ avait connu une bonne course, sans toutefois faire bouger l’aiguille des sondages.

La plateforme du NPD pour le Québec est complète et audacieuse pour un parti pancanadien. On y reconnait la marque de l’organisateur et stratège Raymond Guardia, l’un des architectes de la vague orange de 2011, qui a repris du service il y a quelques semaines. Certains observateurs doutent de ce virage pro-Québec, comme s’il s’agissait d’une nouveauté. Or, le respect des particularités québécoises est plus prononcé au NPD depuis la Déclaration de Sherbrooke, adoptée par le parti en… 2005, il y a près de 15 ans. Depuis les années de Jack Layton, même si le parti a encore de grands projets pancanadiens, il manifeste une meilleure compréhension de la nation québécoise dans ses politiques.

Seule ombre au tableau : il manque de français dans la caravane du NPD. Le discours de Jagmeet Singh lors du lancement de la campagne, à London, en Ontario, ne contenait que 15 % de français. Samedi, les deux annonces du parti se sont déroulées exclusivement en anglais.

De passage à Brampton vendredi dernier, Jagmeet Singh a promis d’aider à la construction d’un nouvel hôpital dans cette région en ébullition démographique. Or, c’est clairement de compétence provinciale et le gouvernement fédéral ne peut y jouer aucun rôle direct. Étrange.

Yves-François Blanchet et le Bloc québécois

Photo : La Presse canadienne

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Le chef du Bloc québécois est un bon communicateur et il est visiblement à l’aise en campagne électorale. Sa stratégie qui consiste à ne pas trop parler de souveraineté pour se coller davantage au populaire gouvernement Legault a obtenu un coup de pouce inespéré du premier ministre du Québec, qui a lancé les hostilités sur la loi 21 dès le jour 1 de la campagne. Yves-François Blanchet n’en demandait pas tant.

Est-ce que l’enjeu des signes religieux sera électoralement payant pour le Bloc québécois ? Le jury continue à délibérer. Le sujet de la laïcité, aussi émotif soit-il, arrive généralement loin dans la liste de priorités des électeurs. Si c’était à ce point une carte gagnante, Pauline Marois aurait été première ministre plus de 18 mois. Ce pourrait être particulièrement vrai quand vient le temps de voter au palier fédéral.

Un nouveau sondage Léger-Journal de Montréal, réalisé après la sortie de François Legault et rendu public lundi, montre que les Québécois sont partagés quant à sa volonté que le gouvernement fédéral s’abstienne de se joindre à une contestation devant les tribunaux de la loi 21 « directement ou indirectement ».

Près de 44 % des Québécois estiment que ce dossier est la responsabilité exclusive du gouvernement du Québec et que le fédéral ne doit pas se joindre à une éventuelle contestation judiciaire, alors que 43 % des répondants pensent au contraire qu’Ottawa a le droit d’intervenir. C’est donc très partagé.

Les hommes sont plus enclins à penser comme François Legault (55 %) que les femmes (34 %). Chez les francophones, 52 % pensent que le fédéral ne doit pas intervenir, alors que 36 % n’y voient aucun problème si cette avenue se concrétise. Visiblement, on peut être d’accord avec la loi 21 et juger que le fédéral pourrait avoir son mot à dire dans quelques années.

Le Bloc québécois tente parfois de manufacturer des coups d’éclat, au risque qu’ils tombent à plat. Une indignation sur commande qui fonctionne moins bien qu’il y a quelques années. Par exemple, vendredi dernier, Yves-François Blanchet a fait des sorties bien senties contre le pipeline Énergie-Est et la construction d’un aéroport à Saint-Roch-de-l’Achigan… Or, ces deux projets n’existent plus et ne sont pas sur le point d’être réanimés.

Les attaques d’Yves-François Blanchet contre Justin Trudeau en matière d’environnement sonnent creuses, étant donné qu’il a été ministre de l’Environnement dans le gouvernement de Pauline Marois (2012-2014), au moment où le gouvernement péquiste a lancé l’exploration pétrolière du bijou qu’est l’île d’Anticosti et a approuvé le projet de cimenterie McInnis en Gaspésie, le projet industriel le plus polluant des récentes années au Québec.

Justin Trudeau et le Parti libéral du Canada

Photo : La Presse canadienne

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Le bref retour du dossier SNC-Lavalin au-devant de la scène au jour 1 de la campagne a forcé Justin Trudeau à parler d’éthique et a obscurci le message libéral sur son bilan économique et sa volonté de continuer à aider la classe moyenne. Les tranchées de l’opinion publique sont toutefois profondes sur cette controverse qui dure depuis février dernier, de sorte qu’il est difficile de penser qu’il y a encore des électeurs qui peuvent changer d’opinion sur cette question.

Sa ritournelle de campagne ratée en français — super rythme, échec sur les paroles mal traduites — n’est pas du meilleur effet pour un parti qui se présente comme le champion des deux langues officielles. L’employé qui a approuvé la chanson de campagne en français n’a certainement pas « levé la main haute » pour se vanter que c’était sa décision.

Placé sur la défensive dans le dossier de la laïcité par François Legault, Justin Trudeau a pris la décision difficile — mais responsable — de ne pas céder à la demande du premier ministre du Québec, même si le chef libéral n’a pas l’intention de s’en mêler pour l’instant. Qui sait de quoi l’avenir sera fait sur cet enjeu ? Un premier ministre ne peut se lier les mains avant même le début du véritable débat juridique, un moyen légitime de régler des contentieux en démocratie. Il est même permis de penser qu’un premier ministre nommé Andew Scheer devrait renoncer à cet engagement de ne pas intervenir si le débat se rend en Cour suprême sur le partage des compétences, auquel cas Ottawa n’aurait d’autre choix que de faire valoir son point de vue, quel qu’il soit.

Il est bon de rappeler que les dispositions de dérogation incluses dans la loi 21 rendent très difficile une contestation basée sur les chartes québécoise et canadienne des droits et libertés, de sorte que le recours des opposants à la loi, déposé à la Cour supérieure cet été, ne porte pas sur ces enjeux, mais sur le partage des compétences dans la fédération. Un tel débat peut avoir des conséquences sur les autres provinces et il serait surprenant que le fédéral ne fasse pas valoir son opinion si le dossier s’étire jusqu’au plus haut tribunal du pays.

Les opposants à la loi plaident qu’elle est inconstitutionnelle parce que le gouvernement du Québec tente de légiférer sur la relation entre la religion et l’État, ce qui, selon eux, relève de la compétence exclusive du gouvernement fédéral, en vertu du partage des pouvoirs prévu par la Constitution. Ils plaident aussi que la loi viole la structure du système fédéral en interdisant à des citoyens de participer à des institutions publiques, alors que la protection des droits des minorités a été intégrée à la structure même de la fédération canadienne. Des arguments qui sont très loin d’être gagnés d’avance, mais qui impliquent une vision plus large du fédéralisme, ce qui rend difficile pour le prochain premier ministre de promettre de rester à jamais sur les lignes de touche.

Est-ce que Justin Trudeau peut expliquer cette position complexe et mesurée dans une campagne électorale par définition rapide et émotive? Probablement pas. Être en porte à faux avec un premier ministre du Québec actuellement très populaire n’est pas un atout en campagne.

Ce qui ne signifie pas que plusieurs électeurs ne peuvent faire la part des choses. Samedi, en campagne au Québec, le chef libéral a croisé une électrice fâchée de sa position sur la loi 21 qui s’apprête à voter pour le Bloc québécois; il a rencontré un homme qui lui a demandé de tenir bon sur la loi 21; puis à Mascouche, un électeur lui a dit ne pas être d’accord avec lui, mais après l’avoir écouté pendant de longues minutes, il a tout de même soutenu aux journalistes qu’il voterait pour Justin Trudeau. Tel que mentionné plus haut en citant le sondage Léger, il y a toutes les opinions sur cette question.

Andrew Scheer et le Parti conservateur

Photo : La Presse canadienne

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Ce n’est certainement pas le début de campagne dont rêvait Andrew Scheer. À presque chaque arrêt du chef conservateur depuis le déclenchement de la campagne, un candidat est épinglé pour ses propos anti-francophones, anti-immigrants ou homophobes. Il y en a maintenant cinq. Andrew Scheer affirme que s’ils s’excusent, ils sont pardonnés. Or, ces candidats sont dans des circonscriptions que le Parti conservateur pense pouvoir gagner. Comment ont-ils pu passer le filtre de sélection des candidats ? Ce type de controverse commence à jouer dans la tête des stratèges conservateurs, qui se demandent qui est le prochain.

Démarrer la campagne du parti en Ontario dans York-Centre, où sa candidate Rachel Willson fait de la restriction au droit à l’avortement l’une de ses priorités, n’était pas la meilleure idée, alors que cet enjeu a embêté le chef conservateur pendant plusieurs jours en août.

Andrew Scheer a lancé sa campagne pancanadienne en grande pompe à Trois-Rivières, au Québec, avec un discours énergique dans un magnifique décor. Mais il n’est pas revenu dans la province depuis le jour 1. Il est, avec Elizabeth May, le chef qui a fait le moins campagne au Québec jusqu’à présent. Il devrait y revenir vers la fin de la semaine, dit-on.

De plus, Andrew Scheer ne cesse de répéter que 81 % de la classe moyenne a subi une hausse de son fardeau fiscal sous le règne de Justin Trudeau. Or, c’est faux. Le PCC se base sur une étude incomplète de l’Institut Fraser. D’après la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke, en tenant compte de l’Allocation canadienne pour enfants, le fardeau fiscal d’une famille de la classe moyenne au Québec a plutôt diminué d’environ 2000 $ par année depuis quatre ans. Se faire prendre sur une affirmation aussi importante a quelque chose de gênant.

Le Parti conservateur a annoncé une baisse d’impôts ou le retour d’anciens crédits d’impôt totalisant 9,1 milliards de dollars par année. La baisse d’impôt générale (6 milliards de dollars), la réduction de la TPS sur la facture de chauffage (1,6 milliard), le crédit d’impôt pour le congé de maternité (1 milliard), le crédit d’impôt pour le transport en commun (250 millions) et le retour des crédits d’impôt pour les activités sportives et artistiques des enfants (300 millions) totalisent 9,1 milliards de dollars par année, une fois en vigueur. Andrew Scheer, qui promet un retour à l’équilibre budgétaire en cinq ans, n’a pas expliqué comment il financerait ce manque à gagner dans les coffres du gouvernement.

Andrew Scheer est fidèle à son plan, celui de parler du coût de la vie dès le début de la campagne, une carte payante auprès de bien des électeurs. Mais un manque à gagner annuel aussi important risque de prêter flanc aux attaques libérales et néodémocrates, qui accusent le Parti conservateur de vouloir couper tous azimuts dans les dépenses pour financer ces mesures une fois au pouvoir. C’est le spectre de « l’agenda caché », souvent utilisé par les libéraux et auquel le Parti conservateur est historiquement vulnérable.

Pour ajouter la cerise sur le sundae, Maxime Bernier sera aux débats des chefs. Une mauvaise nouvelle pour Andrew Scheer, qui aura un adversaire sur sa droite duquel il devra se méfier sur le plateau.

Elizabeth May et le Parti vert

Photo : La Presse canadienne

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Quelle est la différence entre un souverainiste et un séparatiste ? Aucune, évidemment, mis à part qu’au Québec, on utilise moins le mot séparatiste, plus péjoratif. Mais Elizabeth May a tenté d’expliquer aux Canadiens anglais, à la télévision, que la différence est énorme, puisqu’un souverainiste comme son nouveau candidat Pierre Nantel ne souhaite pas la séparation du Québec. Ah bon.

La position du parti sur l’avortement a donné du fil à retordre à la chef, qui peine à l’expliquer. À tel point que le parti a demandé à tous ses candidats de mettre leur page Facebook en mode privé afin que les journalistes ne creusent pas dans leur passé.

Le Parti vert a rendu publique sa plateforme électorale complète lundi, à Toronto, mais sans les engagements financiers. On ne sait pas combien coûteraient leurs propositions. Ça viendra, dit-on. Le parti affirme qu’un problème dans la traduction du document en français l’a empêché de le rendre public. Or, une plateforme électorale ne se prépare pas sur le coin d’une table la veille, alors il est difficile de comprendre comment le parti a pu se rendre compte à la dernière minute que la qualité du français était inadéquate.

Elizabeth May est la seule chef qui n’a pas encore fait campagne au Québec.

Clairement, dans les premiers jours, le parti n’était pas prêt à jouer dans la grande ligue avec les autres formations.

Maxime Bernier et le Parti populaire du Canada

Photo : La Presse canadienne

N.D.

Je n’ai pas pu l’entendre et le voir suffisamment en campagne pour lui attribuer une note. Maxime Bernier a toutefois eu la meilleure nouvelle de la campagne lundi, lorsque la commission indépendante l’a invité aux débats des chefs du 7 et 10 octobre. Reste à voir ce qu’il fera de cette visibilité.

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1 commentaire
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Bien que madame May ait un plan pour rendre le Canada carbo-neutre d’ici 2050. Je trouve comme monsieur Castonguay que son début de campagne est un peu gênant et décevant. Même sa politique de racolage pour trouver des candidats relève plutôt de la façon de faire d’une autre époque. Je pense que son parti ne fera pas le poids et je suis bien curieux du nombre de candidats verts qui feront leur entrée à la Chambre des communes.

La belle chanson de campagne du PLC trouve peut-être ses origines dans une chanson intitulée : « Haut les mains (donne moi ton cœur) » qui fit les beaux jours de l’an 1981, chanson popularisée par un groupe au nom prédestiné (pour le PLC) : Ottawan.
On peut d’ailleurs entendre cette « toune » mémorable à l’adresse ci-bas :
https://www.youtube.com/watch?v=9UjiWThWgnE

Levez votre main bien haut
Et donnez votre cœur à Justin Trudeau

Pour paraphraser quelque peu le philosophe Blaise Pascal : c’est par son style qu’un découvre l’homme et non pas le politicien. C’est par son style remarquable que se démarque Jagmeet Singh des autres politiciens. Il peut bien sûr ne pas plaire à tout le monde. À tout le moins ne laisse-t-il pas complètement indifférent.

Nous saurons si sa campagne positive, clairement tournée vers les gens rapportera des dividendes au NPD ou alors bien pas. Quoiqu’il en soit, cette formation est certainement le parti politique qui pour le moment laisse le plus d’entregent à celles et ceux qui sont différents.

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