Femmes au pouvoir

Lise Bacon a déjà été la seule femme à l’Assemblée nationale. Line Beauchamp a connu le premier Conseil des ministres paritaire.

Bacon-Beauchamp : duos de femmes au pouvoir
Photo : P. Manning

Lorsque Lise Bacon fait allusion à ses premières années à l’Assemblée nationale, de 1973 à 1976, elle emploie toujours cette expression laconique : « Quand j’étais toute seule. »

Toute seule au Salon bleu parmi 109 autres députés, tous en cravate. Toute seule à la table du Conseil des ministres avec 25 messieurs qui ne l’écoutaient pas toujours. Seulement une autre femme, Claire Kirkland, s’était fait élire avant elle dans l’histoire du Québec. Il y avait de quoi se sentir orpheline dans les officines du pouvoir.

Line Beauchamp exerce aujourd’hui son métier dans un tout autre univers. La ministre de l’Éducation (qui a aussi détenu les portefeuilles de la Culture et de l’Environnement) ne connaît pas l’isolement dont a souffert sa prédécesseure. Elle était du nombre quand le premier ministre Jean Charest a nommé autant de femmes que d’hommes dans son cabinet, en 2007, une première dans la province.

Mais à les voir partager avec candeur des rires et des anecdotes, on ne dirait pas qu’un tel fossé les sépare. Nul besoin de briser la glace entre la pionnière de 77 ans et la politicienne de 48 ans, qui a quelquefois demandé conseil à son aînée. Réunies dans une suite d’un hôtel du Vieux-Montréal, elles ont parlé de l’apprentissage du pouvoir, du défi de rester soi-même, de la solidarité féminine et de la présence des femmes en politique, encore insuffisante à leurs yeux.

Écouter les deux vice-premières ministres en pleine discussion >>

****

Madame Bacon, vous étiez la seule femme au Conseil des ministres de 1973 jusqu’à votre défaite aux élections de 1976. Quel souvenir en gardez-vous ?

Quand j’avais un projet de loi à présenter, tout le monde en parlait autour de la table avant que j’aie eu le temps de l’expliquer. Au début, j’essayais de m’imposer. Ils ne connaissaient pas mon dossier mieux que moi ! À un certain moment, j’ai décidé de les laisser parler. Et quand ils avaient tous fini, je leur disais : « Vous avez terminé ? Maintenant, laissez-moi faire. »

Même en 1985, quand les libéraux ont repris le pouvoir, nous étions quatre femmes ministres et je sentais le besoin de les défendre, de les aider et de dire à mes collègues de les écouter.

SUITE DE L’ARTICLE >>

 

IL Y A 35 ANS

Armée de ce qu’elle appelle la « rage de convaincre », Lise Bacon, la femme forte du Parti libéral, a dirigé six ministères à Québec entre 1973 et 1994, a été la première femme vice-première ministre, puis a terminé sa carrière comme sénatrice à Ottawa. (Photo : The Gazette / PC)

Madame Beauchamp, qu’avez-vous ressenti lorsque vous vous êtes jointe au premier Conseil des ministres paritaire, en 2007 ?

De la fierté. Parce qu’on retrouvait des femmes à des postes importants, au ministère des Finances et au Conseil du Trésor par exemple, qui ne sont pas de tradition féminine. Un sentiment de responsabilité, aussi. On sent toujours, comme femme, qu’on a le devoir de réussir : on ne veut pas que l’une d’entre nous échoue. Et j’ai eu une pensée pour toutes nos prédécesseures, qui ont tracé le chemin.

L. Bacon : On remonte loin en arrière ! Aux élections de 1970, j’ai voulu me présenter à Trois-Rivières. On m’a dit qu’une femme ne pouvait pas être candidate dans une circonscription aussi conservatrice. C’est mon frère Guy qui a été choisi à ma place !

L. Beauchamp : En politique, vous savez, bien des affaires se règlent dans la salle des toilettes. Il y en a une attenante à la salle du Conseil des ministres, par exemple. On se retrouve parfois quatre femmes ministres aux toilettes en train de s’entendre sur un dossier, entre nous. Alors, on part à rire. On pense aux « Madame Bacon » de ce monde et on se dit qu’on a franchi une étape !

L. Bacon : On les cherchait, nous, les toilettes !

 

Les qualités qu’on associe traditionnellement aux femmes, comme l’empathie, sont-elles compatibles avec l’exercice du pouvoir ? Avez-vous dû vous forger un personnage ?

L. Bacon : J’ai été éduquée par les Ursulines, qui m’ont appris l’autorité, la discipline et le respect des autres. Ça m’est resté. On ne change pas de personnalité parce qu’on entre en politique. Certains prétendent que les politiciennes qui réussissent agissent comme des hommes. C’est faux !

On reste soi-même, mais on apprend à combattre. Quand j’étais toute seule, on m’avait prévenue que si je ne donnais pas le premier coup de poing à la période des questions, c’est l’autre qui allait me le donner. Et c’était vrai. Il faut se battre.

L. Beauchamp : Pour reprendre une image que Jean Charest emploie souvent, la politique, c’est une arène : tu ne retourneras pas dans ton coin sans être dépeignée. Oui, ce milieu t’endur­cit. Pas dans le sens où tu perds ton empathie ou ta volonté de changer les choses, mais ça te rend plus dure vis-à-vis de toi-même. Tu viens de te faire décoiffer, tu as eu l’air d’une folle, tu n’as pas été parfaite, mais tu te dis : je continue.

L. Bacon : On apprend à recevoir les coups sans que ça nous blesse trop.

L. Beauchamp : Comme filles, on connaît tous nos dossiers dans les moindres détails, parce qu’on ne veut pas être prises en défaut. Lise est comme moi.

L. Bacon : On ne doit pas se permettre de faiblesse.

L. Beauchamp : Avant, j’essayais de « contrôler » tous les contenus. Mais après 13 ans de vie politique, je me rends compte que la qualité la plus importante, c’est l’émotion que tu communiques. Tu n’es pas obligée d’avoir réponse à tout. Ce qui l’emporte, c’est ta manière d’interagir avec les gens, de transmettre tes convictions, tes valeurs.

Madame Bacon, vous avez établi en 1974 la première politique de subventions aux garderies, le « plan Bacon ». Quelles résis­tances avez-vous dû vaincre ?

J’ai dû me battre contre mes propres collègues du Cabinet. Je m’étais avancée en Chambre en demandant à un député de l’opposition de m’interroger sur le budget des garderies. Lorsqu’il m’a posé la question, j’ai répondu que je l’aurais dans 15 jours. Mais je ne l’avais pas encore obtenu, mon budget !

L. Beauchamp : Ratoureuse !

L. Bacon : J’ai été le seul ministre qui s’est fait gronder par le premier ministre Robert Bourassa devant tout le monde.

L. Beauchamp : Tu devais montrer qu’il y avait de la pression sur le gouvernement.

L. Bacon : Ces garderies étaient tellement une nécessité ! Quand j’avais fait campagne dans la circonscription de Bourassa, dans le nord de Montréal, en 1973, j’avais vu que les enfants étaient obligés de se faire garder par leur grand-mère, qui ne parlait ni français ni anglais, pendant que leur mère travaillait. Et je rêvais du jour où le gouvernement s’impli­­querait pour que les femmes puissent décider de la vie qu’elles voulaient mener.

J’avais aussi fait la tournée de la province avec mes cinq collègues les plus opposés aux garderies. Et ce sont eux qui m’ont le mieux défendue au caucus par la suite. Il faut parfois être tacticienne.

 

En 1985, vous êtes devenue la première femme vice-première ministre du Québec. C’est vous qui avez remplacé Robert Bourassa, dont vous étiez une proche confidente, lorsqu’il s’est absenté pour cause de maladie.

L. Bacon : M. Bourassa était d’avant-garde. Il n’a jamais douté des talents des femmes ministres et députées qui travaillaient autour de lui. Et il ne nous considérait pas comme la petite fille qui débarque. La preuve, c’est qu’il m’a parfois confié deux ministères à la fois !

 

On juge beaucoup les politiciens, et encore plus les politiciennes, en fonction de leur image. Comment composez-vous avec ces exigences ?

L. Beauchamp : C’est ce que je trouve le plus lourd. C’est effrayant. Je reçois des commentaires sur tout, tout, tout : tu te ronges les ongles, tu as pris du poids, tu n’as pas pris de poids, n’importe quoi !

L. Bacon : Claire Kirkland avait été durement critiquée lors d’un souper à Trois-Rivières parce qu’elle avait tiré une maille dans ses bas de nylon. Pauvre Claire ! Ça m’avait tellement marquée que je gardais des bas dans l’auto, dans mon sac à main, partout. Je ne voulais pas qu’on dise ça de moi.

L. Beauchamp : Le soir où j’ai prononcé mon premier discours politique, lorsque je me suis présentée comme candidate dans ma circonscription, j’ai fait part de toutes les raisons qui me pous­­saient à faire de la politique. C’était très important pour moi, et je tremblais comme une feuille. La pre­mière personne qui m’a accueillie quand je suis descendue de scène était une femme d’un cer­­tain âge, qui m’a glissé à l’oreille : « Félicitations ! Vous avez vraiment des beaux bas de nylon ! »

Les femmes doutent-elles encore de leurs propres capacités, même si la plupart des portes leur sont désormais ouvertes ?

L. Beauchamp : Je l’ai observé, oui. Quand j’étais directrice de la station de radio communautaire CIBL, il y a une vingtaine d’années, j’ai dû travailler très fort pour convaincre une fille qui faisait de la radio bénévolement depuis trois ans d’accepter un poste d’animatrice. Le même jour, un gars de 20 ans qui était là depuis trois semaines est venu cogner à ma porte pour réclamer le job, sans hésiter ! Ça m’avait beaucoup frappée. Et c’est encore un peu comme ça aujourd’hui. Mais je pense qu’il y a une génération de jeunes femmes qui n’ont pas à être convaincues qu’elles sont capables.

L. Bacon : Ce n’est plus comme dans mon temps.

L. Beauchamp : Même en 13 ans de vie politique, j’ai vu les choses changer. Quand j’ai commencé, le défi n’était pas tant que les femmes prennent leur place à l’Assemblée nationale, mais que les jeunes femmes le fassent. Depuis, non seulement plusieurs sont entrées en politique, mais elles ont accédé à des postes de ministres, des postes de pouvoir.

 

Trente-sept femmes siègent aujourd’hui à l’Assemblée nationale, soit à peine 30 %. Faudrait-il atteindre la barre des 50 %, en imposant des quotas ?

L. Bacon : Il n’y a pas assez de femmes actuellement, mais j’ai toujours été contre les quotas. En 2000, la France a établi des quotas de 50 % de candidatures féminines pour certaines listes électorales, et les cibles n’ont pas été atteintes. Les partis ont parfois préféré payer l’amende plutôt que de s’y conformer.

L. Beauchamp : Je partage l’opinion de Lise. Il faut plus de femmes en politique, ne serait-ce que parce que l’Assemblée nationale doit être le reflet de la société. Mais je ne voudrais jamais que les gens pensent que je suis là à cause de quotas à respecter. Quant à la parité au Conseil des ministres, ce n’est pas un absolu, et je suis d’accord avec ça. Reste qu’attirer des femmes en politique, c’est très difficile. Il faut rencontrer je ne sais pas combien de candidates potentielles avant d’en convaincre une de se présenter.

L. Bacon : C’est entre autres pourquoi j’ai aboli la Fédération des femmes libérales, au début des années 1970, pour l’intégrer au Parti libéral. Je venais d’être élue présidente du parti. Je me suis fait des ennemis à cause de ça. Certaines femmes avaient peur. Mais je leur disais : « Si vous n’acceptez pas la mixité, jamais vous ne serez candidates. Jamais vous ne pourrez faire votre chemin dans l’organisation, vous faire connaître, franchir les étapes. »

L. Beauchamp : Aujourd’hui, beaucoup de jeunes femmes aspirent à un équilibre entre la famille et le travail. Je respecte ça au plus haut point. Mais ça entre quasiment en contradiction avec la carrière politique. C’est un métier très exigeant, qui comporte une insécurité financière. À chaque élection, tu risques d’être éjectée.

L. Bacon : C’est ce qui m’est arrivé en 1976 ! Mais je suis revenue cinq ans plus tard. J’avais l’impression de ne pas avoir assez donné.

 

Les plus populaires