Fête nationale ou Saint-Jean-Baptiste ?

Maintenant que le Québec est reconnu comme une nation, retrouvera-t-il le sens d’une vraie fête nationale ?

Au Québec, la Fête nationale est une affaire privée, subventionnée par le gouvernement du Québec, certes, mais aussi par les Sociétés Saint-Jean-Baptiste, sous la coordination du Mouvement national des Québécois. Depuis le milieu des années 1970, les souverainistes se sont appropriés les célébrations de la Fête nationale, au point que certains fédéralistes, même les premiers ministres libéraux du Québec, n’osent pas y participer, alors qu’ils se font un devoir — tout comme les chefs souverainistes, d’ailleurs — de participer aux défilés de la Saint-Patrick.

C’est ainsi que la ferveur pour la nation a suivi la courbe de popularité de l’appui à la souveraineté. Mais comment parler de « nation » quand la moitié des Québécois s’excluent eux-mêmes de leur fête nationale ? Après les grands rassemblements sur le mont Royal, en 1975 et 1976, après le défilé de plusieurs centaines de milliers de personnes, rue Sherbrooke, à Montréal, en 1990, on a abandonné la tradition du grand défilé populaire, tant le Mouvement national des Québécois craignait que le désintérêt des foules ne soit étalé au grand jour.

Les organisateurs se sont alors rabattus sur les fêtes de quartier, les « petites patries », en quelque sorte, ce qui constitue l’aveu le plus flagrant qu’il n’y a plus de Patrie. On tente timidement, cette année, de rétablir le défilé, mais en version réduite. En fait, la seule tradition qui persiste vraiment, dans tous les petits villages du Québec encore plus que dans les quartiers de Montréal, est celle du « discours patriotique ».

On objectera que la ferveur envers le Canada n’est guère plus spontanée dans le reste du pays. À Ottawa, les drapeaux rouge et blanc sont distribués gratuitement aux enfants des écoles, et avec le temps, les pelouses du parlement sont devenues comme un vêtement trop grand. Et le ministère du Patrimoine essuie plusieurs refus avant qu’une vedette québécoise accepte de participer au spectacle sur la Colline. Les artistes qui « collaborent » ainsi à la fête du Canada risquent insultes et quolibets de la part de leurs compatriotes du Québec.

C’est un bien drôle de pays que nous avons là ! La proximité de nos fêtes nationales avec celles des États-Unis, le 4 juillet, et de la France, le 14 juillet, impose des comparaisons. Dans l’ensemble de l’Amérique, quel que soit l’État où on se trouve, on célèbre l’Indépendance. En France, la tradition des défilés militaires contribue à raviver la flamme patriotique et à affirmer la souveraineté du pays.

Jusqu’en 1982, la fête du Canada s’appelait fête du Dominion. L’indépendance du pays est récente ! Et depuis quelques années, le ministère du Patrimoine du Canada a étiré cette fête sur une période de 11 jours en y incluant la Journée nationale des Autochtones, le 21 juin, la Saint-Jean-Baptiste, le 24 juin, la Journée canadienne du multiculturalisme, le 27 juin, et la fête du Canada, le 1er juillet.

C’est en douce que le gouvernement fédéral a créé cette nouvelle manifestation, « Le Canada en fête ! », qui banalise en quelque sorte le Québec en célébrant le même jour tous les Canadiens d’expression française d’un bout à l’autre du pays, et en les fêtant au même titre que les autochtones et les « autres » arrivés d’ailleurs. Mais l’astuce est un peu grosse : le 24 juin n’est férié nulle part sauf au Québec, même pas dans la très bilingue capitale nationale du pays, Ottawa !
Avec le temps, le Canada réussira peut-être à se forger une âme nationale et à exalter le patriotisme — si ces mots-là arrêtent de lui faire peur. Mais le Québec ?

Le 23 novembre 2006, l’actuel premier ministre, Stephen Harper, a surpris tout le monde en présentant aux Communes la résolution suivante : « Que cette Chambre reconnaisse que les Québécoises et les Québécois forment une nation au sein d’un Canada uni. » Alors, à quand la reconnaissance de la Fête « nationale » des Québécois ?

Pour l’heure, Stephen Harper aurait beau jeu de répondre : lorsqu’elle sera devenue une réalité. Tant que le 24 juin restera la Saint-Jean-Baptiste pour certains et la Fête nationale pour d’autres, chacun des deux groupes célébrant dans son coin, l’un à l’église ou sur la pelouse de son chalet, l’autre dans la rue ou aux concerts populaires, la « nation » québécoise ne sera qu’un beau geste de Stephen Harper pour impressionner la galerie nationaliste.

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