Feu le progressisme du mouvement conservateur canadien

Jusqu’au début des années 90, le mouvement conservateur canadien a été dominé par son aile progressiste.

Elle a été à la clé de son succès électoral et des tenants de la mouvance progressiste, les Red Tories,  se sont succédés à la tête du Parti progressiste-conservateur aussi bien au niveau fédéral que dans des provinces centrales pour cette formation.John Diefenbaker, Robert Stanfield, Joe Clark, Brian Mulnoney, Kim Campbell et Jean Charest étaient tous issus de l’aile progressiste du mouvement conservateur. John Robarts et William Davis aussi et, à eux deux, ils ont gouverné  l’Ontario pendant le quart de siècle au cours duquel cette province a accédé à la modernité.  Peter Lougheed, considéré comme le premier ministre qui a fait entrer l’Alberta dans les ligues majeures de la politique canadienne, était également un progressiste.

L’arrivée en force en 1993 du Parti réformiste au Parlement fédéral et la quasi-élimination du Parti progressiste-conservateur du paysage canadien ont mis fin à cette époque. Aujourd’hui, le Canada est gouverné pour la première fois de son histoire moderne par un premier ministre conservateur qui est fier de ne pas être un progressiste.  En fin de semaine, le dernier vrai château-fort des Red Tories est également tombé.

À l’instar du mouvement conservateur canadien, le parti ontarien a rompu pour la première fois avec sa tradition progressiste au milieu des années 90, avec l’arrivée au pouvoir de Mike Harris. Sa « Révolution du bon sens »  allait à l’encontre des moeurs centristes de sa province et de l’héritage de sa formation.

Depuis le départ de Mike Harris, les conservateurs ontariens étaient revenus au centre, s’en remettant à deux chefs progressistes, Ernie Eves et John Tory, pour continuer sur la lancée électorale de l’ex-premier ministre.  Leurs échecs respectifs ont mené ce weekend au retour en force de l’aile plus pure et dure du mouvement conservateur ontarien.

Avec Tim Hudak comme chef, le parti conservateur ontarien sera désormais sur la même longueur d’ondes idéologique que son pendant fédéral.  M. Hudak s’est notamment distingué pendant la course au leadership en proposant l’abolition du tribunal ontarien des droits de la personne. (Sur le plan plus politique, il prévoit néanmoins lutter contre le projet de taxe harmonisée mis en place par ses cousins fédéraux avec le gouvernement libéral de Dalton McGuinty.)

Comme Stephen Harper, le nouveau chef devra composer avec une aile progressiste marginalisée – dont les éléments risquent de dériver vers le Parti libéral –  et un fort courant de conservatisme social qui a propulsé son champion, Frank Klees, en deuxième place ce weekend. (La dynamique de ce vote devrait d’ailleurs inciter ceux qui imaginent un retour du balancier vers le centre au sein du parti fédéral à l’occasion de la succession de Stephen Harper à y penser à deux fois. Les événements du weekend ont mis en évidence un déficit croissant de rapport de forces entre les Red Tories et la droite religieuse.)

Il se peut que le résultat de ce vote au leadership  soit une meilleure nouvelle pour le premier ministre Dalton McGuinty que pour l’avenir immédiat du Parti progressiste- conservateur de l’Ontario et que ce dernier en vienne à regretter d’avoir jeter une autre pelletée de terre sur son passé progressiste.

Ce résultat s’inscrit néanmoins dans une tendance lourde qui est en voie de transformer la culture politique du Canada.

Il fut un temps où la force de l’aile progressiste du mouvement conservateur combinée à la vigueur intellectuelle de ses pendants libéraux et néo-démocrates étaient largement garantes de ce que le débat politique canadien soit nettement plus centriste qu’aux États-Unis.  Mais aujourd’hui, la droite domine à la fois le débat politico-intellectuel canadien et le mouvement conservateur et certains des premiers ministres libéraux les plus influents – comme Gordon Campbell en Colombie-Britannique et Jean Charest au Québec – sont issus d’une mouvance plus conservatrice que libérale. Il y a même des jours où on a l’impression que Michael Ignatieff est finalement le Red Tory le plus influent de la scène fédérale.

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