Finances publiques: danger !

Chute du prix du pétrole, réduction inattendue du taux d’intérêt de la Banque du Canada… Que de maux de tête en perspective pour tous les partis fédéraux, qui se préparent pour les élections de l’automne prochain, dit Manon Cornellier.

Photo © Sean Kilpatrick / La Presse Canadienne
Photo : Sean Kilpatrick / La Presse Canadienne

Il y a d’abord eu la chute du prix du pétrole, puis, cette semaine, la réduction inattendue d’un quart de point du taux d’intérêt de la Banque du Canada.
Politique

Que de maux de tête en perspective pour tous les partis fédéraux, qui se préparent pour les élections de l’automne prochain.

Le premier ministre Stephen Harper aura sûrement droit à une vraie migraine. Lui qui a toujours misé sur sa réputation de bon gestionnaire pour marquer des points auprès des électeurs et pour se distinguer de ses adversaires voit le changement rapide de conjoncture mettre à mal les arguments qu’il nous sert depuis des mois.

La performance du Canada durant et après la crise, le retour promis à l’équilibre budgétaire, la réduction du fardeau fiscal des familles, la nécessité d’une direction expérimentée en ces temps d’incertitude : tout cela n’a plus le même vernis.

De nombreux commentateurs disent que l’annonce de la Banque du Canada, qui vise à atténuer les effets de la baisse du prix du brut sur l’économie canadienne, peut aider les conservateurs en profitant aux consommateurs.

J’ai mes doutes. Cette nouvelle a ébranlé la confiance, puisqu’elle s’accompagnait d’une révision à la baisse des prévisions de croissance de la banque — prévisions qui dépendent à leur tour d’une remontée du prix du brut autour de 60 dollars le baril d’ici la fin de l’année.

Le dollar a chuté de deux cents dans les premières heures qui ont suivi la déclaration du gouverneur de la banque, Stephen S. Poloz. Les exportateurs en bénéficieront, mais cela peut prendre du temps avant qu’on ressente les effets… et les élections, elles, sont dans 10 mois.

Entre-temps, les économies que vous et moi ferons sur notre plein d’essence vont servir, dans bien des cas, à absorber la hausse du prix des produits importés (en particulier les aliments frais).

Tout ce flottement et cette incertitude jettent un doute sur l’atteinte du déficit zéro en 2015. D’ailleurs, les rapports des économistes et des groupes de réflexion nous le rappellent en cascade depuis avant Noël, le dernier en date étant celui du Conference Board du Canada.

Dans ce contexte, comment ne pas juger imprudente l’annonce d’allègements fiscaux aux familles faite à l’automne, alors que le prix du brut avait commencé à chuter ? Avec le report du dépôt du budget en avril, le gouvernement nous donne l’impression de n’être plus sûr de rien.

Compagnons d’infortune

Pour les partis d’opposition, ce sont des munitions en or pour attaquer les conservateurs, et tant Thomas Mulcair que Justin Trudeau se sont régalés cette semaine. Ils ont tous les deux accusé le gouvernement d’improvisation, d’imprudence et d’avoir mis tous ses œufs dans le même panier.

Mais la situation actuelle n’est pas qu’un cadeau pour eux non plus. Ils devront maintenant expliquer comment ils parviendront à boucler leur budget s’ils se retrouvent à la place de Stephen Harper.

Thomas Mulcair a fait deux grandes promesses coûteuses. Il s’est engagé à s’entendre avec les provinces pour créer ou maintenir, à terme, un million de places en garderie à 15 dollars par jour. Le programme serait mis en œuvre sur une période de huit ans pour coûter, une fois complètement implanté, cinq milliards de dollars par année.

Le chef néo-démocrate s’est aussi engagé à maintenir le taux de croissance des transferts en santé, qui, sous les conservateurs, sera de 3 % par année (ou plus, si le taux de croissance de l’économie est supérieur), et ce, à partir de 2017. On parle encore de milliards.

Mulcair s’est engagé à présenter un programme équilibré. Pour l’instant, on sait qu’il compte payer pour ces promesses en annulant le fractionnement du revenu pour les familles et en rehaussant le taux d’imposition des entreprises. On ignore si cela suffira, surtout si le prix du pétrole ne remonte pas.

Justin Trudeau, de son côté, n’a pas présenté d’engagements chiffrés et ne compte pas le faire avant les prochaines élections. Ce vide qu’on lui reproche depuis un certain temps était présenté cette semaine, en marge de la réunion de son caucus, comme une preuve de prudence. Il est vrai que ce flou le sert bien dans le contexte actuel.

Mais même s’il persiste à rester vague, il a promis d’investir massivement dans les infrastructures, pour les familles de «la classe moyenne» et pour soutenir l’éducation. On ne sait pas combien cela coûtera ni où il prendra l’argent, à une exception près.

Il est opposé au fractionnement du revenu pour les familles et compte bien récupérer les quelque deux milliards de dollars par an qu’il coûterait. On comprend aussi de ses propos qu’il espère que le gouvernement profitera d’une économie revigorée par des dépenses en infrastructures. Cela est aussi un pari.

Trudeau a d’ailleurs refusé, jeudi, de s’engager à ne pas faire de déficit. Les conservateurs vont le lui reprocher, c’est certain, mais ils devraient se garder une petite gêne.

En 2008, M. Harper avait pris cet engagement malgré la récession qui pointait à l’horizon. Il a dû ravaler ses paroles dès le budget suivant. Tous les budgets de son gouvernement ont été déficitaires depuis. Sous sa gouverne, la dette a augmenté d’un montant presque record, un seul premier ministre ayant fait pire avant lui.

On peut bien débattre de la qualité des investissements faits à l’époque pour relancer l’économie et de l’ampleur du déficit accumulé, mais tout le monde voulait que le gouvernement intervienne. Toutefois, cette expérience aurait dû lui insuffler plus de prudence.

Depuis l’automne, personne ne sait ce que sera la situation de mois en mois. Peut-être que la quête effrénée de l’équilibre budgétaire se révélera irréaliste. Se prononcer sans nuance sur le sujet relèvera davantage de la frime électorale que d’autre chose.

Tous les chefs pourraient cependant faire preuve d’une transparence très utile en disant ce qu’est leur approche privilégiée pour éviter un dérapage des finances publiques. Compressions, annulation d’allègements fiscaux, hausse d’impôts, stimulation économique, épuisement de la réserve pour éventualités, un mélange de tout ça ?

Les chefs des partis d’opposition ont évidemment la partie facile, parce que rien ne les force à ouvrir immédiatement leur jeu.

M. Harper n’a pas ce luxe. Il est au pouvoir et doit présenter un budget. Ce qui semblait être un atout pour lui il y a quelques semaines est devenu un casse-tête.

* * *

À propos de Manon Cornellier

Manon Cornellier est chroniqueuse politique au Devoir, où elle travaille depuis 1996. Journaliste parlementaire à Ottawa depuis 1985, elle a d’abord été pigiste pour, entre autres, La Presse, TVA, TFO et Québec Science, avant de se joindre à La Presse Canadienne en 1990. On peut la suivre sur Twitter : @mcornellier.

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On doit se souvenir que si le gouvernement Harper a finalement décidé d’injecter de l’argent pour aider l’économie en crise c’est parce qu’à l’époque il était minoritaire et a été forcé à le faire par les partis d’opposition pour sauver son gouvernement. On voit bien que maintenant qu’il est majoritaire il a l’air d’une poule pas de tête et qui ne sait pas où aller… non pas pour aider le pays dans cette nouvelle crise mais pour gagner les prochaines élections.

Le gouvernement Harper a aussi posé des gestes électoralistes au mépris des conseils des experts en réduisant la TPS à 5% alors que ce n’était pas vraiment le temps de le faire. Mais il n’en reste pas moins que la situation volatile du pétrole et des secteurs connexes de l’énergie et des pipelines semble les avoir pris par surprise alors qu’ils avaient misé gros sur ce secteur même si on a toujours su qu’une économie trop axée sur les richesses naturelles épuisables risque de déraper selon les lois du marché – ce n’est pas la première fois que l’Alberta par exemple fait face à une crise du pétrole et ils n’ont pas été prudents (comme tout bon conservateur) et n’ont pas mis de côté un fonds de réserve pour les mauvais jours – ils ont plutôt choisi d’envoyer un chèque à tous les Albertains il y a quelques années… et ils se retrouvent maintenant dans le trou! Ils auraient pu suivre l’exemple de la Norvège et avoir un fonds de réserve pour les mauvais jours.

En d’autres mots, ce gouvernement est uniquement centré sur le pouvoir, sur sa base et les industriels du pétrole, donc sa réélection, pas l’intérêt public et du pays.

« Le gouvernement Harper a aussi posé des gestes électoralistes au mépris des conseils des experts en réduisant la TPS à 5% alors que ce n’était pas vraiment le temps de le faire. » Dans un récent, le directeur parlementaire du budget déclarait que les baisses d’impôt et de taxes consenties par les conservateurs avaient profité aux ménages…les plus pauvres. Oui, oui, les plus pauvres! Quoi? Les Conservateurs ne sont pas juste là pour aider les grosses méchantes pétrolières? Et non, en baissant les taxes et les impôts, on aident les plus pauvres. Je sais cela ne fait pas de belles manchettes et cela détruit l’image que plusieurs se font des conservateurs.

Pour le reste, quand je lisou j’entend que le parti conservateur n’est centré que sur le pouvoir et sa réélection, est-ce que l’on pourrait me nommer un parti politique sérieux qui ne désire pas le pouvoir ou le conserver. Il faudrait peut-être que certains arrivent sur terre.