Fini les compromis

En ce début de deuxième mandat, Barack Obama mettra toute son énergie à contourner les obstacles en utilisant les pouvoirs que lui confère l’autorité présidentielle, prédit un spécialiste.

Photo : C. Bowe/Corbis

Barack Obama promettait de changer le monde et l’Amérique… Mais il peine à simplement hausser les impôts?! Le prési­dent fraîchement réélu n’a que deux mois pour dénouer l’impasse budgétaire qui menace de replonger le pays dans une récession.

Devant l’opposition systématique de ses adversaires républicains, Obama sera un président plus offensif pendant son deuxième mandat, croit William Howell, professeur de sciences politiques et spécialiste de la politique américaine à l’Université de Chicago. «?Obama a montré dans les derniers mois de son premier mandat qu’il pouvait être déterminé à utiliser les pouvoirs que lui confère la présidence afin de faire avancer ses politiques, rappelle-t-il. Et ça fonctionne.?»

La paix au Proche-Orient et la lutte contre les changements climatiques devront attendre, prévient William Howell, car un repli sur les enjeux intérieurs est à prévoir et le temps des grandes initiatives législatives est révolu. Obama va plutôt s’atteler à consolider les projets politiques lancés durant son premier mandat.

L’actualité a rencontré William Howell à son bureau de Chicago, au lendemain de la victoire de Barack Obama.

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Réélu pour un deuxième et dernier mandat, Barack Obama n’aura plus à faire campagne. Se pourrait-il qu’on retrouve le candidat idéaliste, progressiste de 2008??

Non. Si ses partisans les plus progressistes espèrent qu’il sera fidèle à ses idées prétendument de gauche, ils seront déçus. Si Obama a fait tant de mécontents au sein de la gauche pendant son premier mandat, c’est parce que celle-ci le croyait plus progressiste qu’il ne l’est. Au fond, c’est un pragmatique, pas un idéologue. Il veut accomplir des choses.

Son mandat sera-t-il sous le signe de la continuité??

Sans aucun doute. On peut s’attendre à ce qu’il consolide ses réalisations politiques du premier mandat plutôt que de se lancer dans de grandes initiatives législatives, car la majorité républicaine au Congrès rend difficile toute entreprise d’envergure. Une grande partie de ses efforts iront à l’implan­tation de sa réforme de la santé, qui entrera en vigueur en 2014?: négocier avec les États les exigences de cette loi, s’assurer qu’une bureaucratie sera bâtie pour soutenir les mesures qu’elle comprend, etc.

Comment envisagez-vous les relations d’Obama avec la majorité républicaine à la Chambre des représentants??

Obama avait promis, pendant la campagne de 2008, de travailler en partenariat avec les républicains et de transcender les lignes de parti afin d’ouvrir une ère postpartisane. Mais il s’est heurté dès 2010 à une farouche opposition des républicains.

À l’été 2011, le président a tendu la main au Congrès sur la question cruciale du relèvement du plafond de la dette, et ç’a été un échec sur toute la ligne, les républicains s’opposant à toutes les mesures pro­posées. C’est le dernier effort qu’Obama a fait pour négocier avec eux une solution globale à une crise imminente. Depuis, l’impasse politique demeure.

Obama a tiré une leçon de cet épisode. Il a abandonné ses aspirations initiales et renoncé à vouloir aller au-delà des frontières partisanes. Il sera moins susceptible d’attendre le Congrès pour agir.

Comment peut-il contourner l’autorité du Congrès??

Le président dispose de leviers pour le contourner et agir unilatéralement. Il les utilise déjà en éducation, où les négociations avec le Congrès pour renouveler la loi No Child Left Behind, qui fixe une série de règles à suivre par les écoles, achoppent depuis son arrivée au pouvoir.

Alors que fait-il pour imposer ses priorités?? Il négocie directement avec les États, chargés d’appliquer les mesures comprises dans la loi, en leur disant?: «?Vous, la Floride, le Colorado ou le Massachusetts, vous pouvez faire fi de ces mesures, comme celle de rendre tous les élèves compétents en lecture et en mathématiques d’ici 2014, à la condition que vous remplissiez d’autres objectifs, notamment fixer de nou­velles cibles pour mieux préparer les élèves à l’université et au monde du travail.?» Il se trouve ainsi à modifier la loi dans le sens qu’il souhaite, tout en contournant le Congrès. Et c’est tout à fait constitutionnel.

On peut s’attendre à ce qu’il affirme de plus en plus l’autorité présidentielle en utilisant ainsi les pouvoirs qu’elle lui confère.

Comment prévoyez-vous les négociations sur le budget et la dette, qui, si elles achoppent, risquent de pousser le pays vers un précipice fiscal??

C’est l’enjeu le plus urgent. Si le Congrès et le président ne parviennent pas à s’entendre, des coupes massives dans les programmes de l’État entreront en vigueur en même temps qu’expireront les importantes réductions d’impôts héritées de George W. Bush. Dans un contexte de lente reprise économique, les deux phénomènes combinés – compression des dépenses de l’État et diminution du pouvoir d’achat – pourraient faire de nouveau tomber les États-Unis dans une récession.

Un facteur permet tout de même d’espérer qu’on en arrive à une entente?: l’aile radicale des républicains au Congrès, le Tea Party, a perdu des plumes aux dernières élections et elle pourrait être plus disposée à faire des compromis. Jusqu’à présent, elle a toujours été sourde à l’idée que la dette puisse se régler autrement qu’en réduisant massivement les dépenses de l’État. C’est entre autres pourquoi John Boehner, président républicain de la Chambre des représentants, et Barack Obama ne sont pas parvenus à s’entendre. Les plus modérés du parti risquent aussi d’avoir moins de patience avec le Tea Party.

Pour Obama, le compromis sera probablement de préserver des programmes existants tout en s’engageant à les restreindre plus tard. Pour les sceptiques, le président aura ainsi l’air de reporter les décisions difficiles. Mais il y a une logique économique à agir de la sorte?: comprimer les dépenses de façon draconienne comme certains pays européens l’ont fait ne serait pas la bonne façon de stimuler la croissance, nécessaire à la création d’emplois et à la réduction de la dette nationale.

Quels autres dossiers le président mettra-t-il en avant??

L’immigration pourrait occuper une plus grande place que pendant le premier mandat. Obama a déjà tenté de faire adopter au Congrès le projet de loi DREAM, une réforme globale de l’immigration qui permettrait à des travailleurs sans papiers d’obtenir leur résidence permanente à certaines conditions. Les républicains n’ont rien voulu savoir. Cette fois, ils pourraient être plus conciliants?; ils auront peut-être appris, le 6 novembre, qu’ils peuvent difficilement ravir les clés de la Maison-Blanche sans le vote des Hispaniques, qui est allé massivement à Obama [NDLR?: 71 % ont voté pour lui, une hausse de 4 % par rapport à 2008].

Si les républicains continuent de s’opposer au projet DREAM, Obama pourra là aussi agir unilatéralement pour fournir aux clandestins une voie vers la résidence permanente. Il a fait un pas en ce sens l’été dernier en ordonnant que les sans-papiers qui satisferaient aux règles de DREAM obtiennent un sursis pour leur expulsion.

Le président pourrait-il raviver des promesses de 2008, comme fermer la prison de Guantánamo et s’attaquer au réchauffement climatique??

Promettre de fermer Guantánamo était une erreur. Obama a été trop précis dans son ambition et il a failli à reconnaître les contraintes réelles auxquelles il allait devoir faire face. Que faites-vous d’un groupe de gens suspectés de terrorisme?? Les Américains ne veulent pas de ces détenus sur leur territoire.

Le réchauffement climatique est un problème complexe, et pour s’y attaquer, il faudrait que le président engage le dialogue avec le Congrès, ce qui risquerait de ne mener nulle part. Un vaste projet législatif n’est donc pas à envisager. Mais ce n’est pas impossible que le président tente de définir les termes du débat avec d’autres pays.

La politique étrangère a été quasi évincée de la campagne. Reviendra-t-elle à l’avant-plan??

Obama a beaucoup fait au cours de son premier mandat. Il a notamment retiré les troupes d’Irak, éliminé Oussama Ben Laden et annoncé que tous les soldats américains auront quitté l’Afghanistan en 2014. Cela étant fait, le second mandat risque fort d’être marqué par un repli sur les enjeux intérieurs. Obama n’aura pas d’autre choix s’il veut résoudre la question de la dette et d’autres problèmes pressants liés à l’économie – croissance, chômage, etc. Et dans ce contexte difficile sur le plan fiscal, la dernière chose qu’il souhaite est une nouvelle guerre?! Une intervention militaire en Syrie, par exemple, est donc peu probable.

On ne devrait pas non plus s’attendre à ce qu’il se consacre au conflit israélo-palestinien et tente de négocier un accord de paix définitif, comme l’ont fait Bill Clinton, avec le sommet de Camp David en 2000, et, dans une certaine mesure, George W. Bush, avec la Feuille de route pour la paix trois ans plus tard.

L’Iran, qui tente de se munir de l’arme nucléaire, n’occupera-t-il pas une place importante??

Oui, car il se rapproche chaque jour un peu plus de la mise au point de l’arme nucléaire. Obama ne peut en faire abstraction. Mais son approche risque peu de changer. Obama a toujours privilégié la voie des sanctions économiques, et des négociations diplomatiques entre les deux pays sur le nucléaire iranien ont aussi été annoncées peu avant la présidentielle. L’administration Obama a toujours dit que «?toutes les options sont sur la table?», y compris une intervention militaire. Alors si elle estime qu’elle ne peut attendre davantage que le régime iranien change de comportement, il n’est pas impossible qu’elle ait recours à cette option.

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Qu’est-ce que le précipice budgétaire??

Le 1er janvier, à moins d’une entente entre le Congrès et la Maison-Blanche, une série de baisses d’impôts temporaires arrivera à échéance en même temps qu’entreront en vigueur des coupes budgétaires massives décidées en 2011. L’augmentation des impôts, combinée à la réduction des dépenses de l’État, retranchera plus de 600 milliards de dollars de l’économie, soit 4,5 % du PIB américain. Le choc serait assez brutal pour replonger les États-Unis dans une récession.