Fragile démocratie

La tendance à voter en fonction de la personnalité des leaders est parfaitement compréhensible. Mais il faut être conscient qu’elle mine notre démocratie.

Photo : Daphné Caron pour L’actualité

La plupart des gens vaquent à leurs occupations familiales et professionnelles sans accorder beaucoup d’attention à la politique. Mais quand arrivent des élections, comment arrêtent-ils leur choix sur un candidat plutôt qu’un autre ? La question a une grande importance, car les élections décident des premiers ministres, des mairesses et des partis qui vont répartir les centaines de milliards de dollars que nous payons chaque année en impôts, taxes et cotisations entre les divers services publics comme la santé, l’éducation, les transports, les forces armées, la diplomatie, la sécurité sociale, la culture, l’environnement, la justice, etc.

L’un de mes fils m’en a offert un exemple concret. C’est un artiste technologique accompli qui a contribué à la réalisation de plusieurs jeux vidéos populaires, comme Prince of Persia (Ubisoft), et à des séries télévisées, telles que The Witcher (Netflix) et His Dark Materials (HBO). Mais la politique, très peu pour lui.

Après les élections québécoises de 2007, je lui ai demandé pour qui il avait voté. Sa réponse : « Boisclair et Charest, c’était continuer avec la même poutine. Je savais pour qui ne pas voter. J’ai appuyé Mario [Dumont], parce qu’avec lui, on avait au moins une chance de dégager de l’argent pour améliorer les services sans augmenter les impôts. » Quatre ans plus tard, je lui ai posé la même question à la suite du scrutin fédéral de 2011. Cette fois, il m’a dit qu’il avait soutenu le Nouveau Parti démocratique de Jack Layton. Lorsque je lui ai demandé pourquoi il avait voté à gauche après avoir voté à droite, il m’a répondu : « Ouin, ben M. Layton, c’est un maudit bon Jack ! Il aurait pu faire le ménage par en haut. » Un grand nombre d’électeurs ont réagi comme mon fils, puisque les partis de Dumont en 2007 et de Layton en 2011 ont tous les deux formé l’opposition officielle dans leurs Parlements respectifs.

Les électeurs sont intelligents et font du mieux qu’ils peuvent. Mais le champ des revenus fiscaux, des dépenses publiques et des politiques gouvernementales est immense et complexe. De plus, l’environnement politique n’est pas propice à l’analyse fine et à la nuance. Il est au contraire dominé par les perceptions diffuses, les impressions du moment et les slogans réducteurs. Les électeurs ne sont pas très nombreux à suivre la politique dans le détail. Le plus souvent, ils ne s’y intéressent que de façon passagère, lors des rendez-vous électoraux, et s’en remettent aux chefs auxquels ils s’identifient, comme Dumont et Layton.

Les politiciens sont parfois récompensés, ou à l’inverse punis sévèrement, par l’électorat pour des événements dont ils ne sont pas du tout responsables

Cette tendance à voter en fonction de la personnalité des leaders est parfaitement compréhensible. Mais il faut être conscient qu’elle fragilise notre démocratie.

Les politiciens sont parfois récompensés, ou à l’inverse punis sévèrement, par l’électorat pour des événements dont ils ne sont pas du tout responsables ou pour lesquels ils ne peuvent pas grand-chose. En 1973, par exemple, le Parti libéral du Québec fut reporté au pouvoir avec 102 députés, notamment parce que l’économie avait généré 125 000 emplois durant l’année. Beaucoup d’électeurs attribuaient ce résultat au premier ministre Bourassa, qui avait promis d’en créer au moins 100 000 en un an en 1970. Mais à la vérité, le Québec n’avait fait que surfer sur l’expansion économique nord-américaine, et Robert Bourassa en avait été un simple témoin.

Aujourd’hui, 50 ans plus tard, les ménages sont grandement frustrés par l’accélération des prix à la consommation, qui est surtout d’origine étrangère. Bien que le gouvernement Legault n’ait rien à voir avec la hausse de l’inflation, qui est causée par la congestion des conteneurs dans les ports de New York et de Shanghai et par l’invasion russe de l’Ukraine, la baisse de sa cote de popularité notée le printemps dernier est sans doute en partie attribuable à cette bouffée d’inflation dont il n’est nullement responsable. Les électeurs manifestent leur colère comme ils peuvent.

Les leaders politiques et leurs partis sont parfaitement conscients du phénomène. Comme Rock et Belles Oreilles, on pourrait résumer leur motivation par le slogan « I want to pogne ». Mais auxquels d’entre eux peut-on se fier ? Si la majorité sont des personnes décentes, certaines peuvent toutefois tenter d’arriver au pouvoir en suscitant l’indignation, en nourrissant la xénophobie ou en cachant leurs intentions véritables, par exemple. Nos démocraties sont vulnérables à de tels charmeurs, qui abusent habilement de la bonne foi du public, mais s’avèrent ensuite grossièrement incompétents. Les exemples récents d’un expert en téléréalité à la présidence des États-Unis ou d’un ancien maire à la tête du Royaume-Uni sont là pour nous le rappeler.

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A mon avis, le financement des médias par les gouvernements en place et le projet de loi C-11 menacent bien plus la démocratie que l’indifférence des électeurs qui, comme vous le dites, ont parfois le don de reconnaître les « bons jack ».

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Ce qui mine la démocratie ici, c’est essentiellement l’abstentionnisme, phénomène qui prend de l’ampleur depuis quelques années. Il en résulte des élus dont la légitimité démocratique ne tient qu’à un maigre pourcentage d’électeurs. Peut-être conviendrait-il de réformer le mode de scrutin afin que chaque vote soit véritablement important. Actuellement, les électeurs qui ont le malheur d’habiter une circonscription qualifiée de « château fort » sont en quelque sorte les « otages » du mode de scrutin en vigueur, surtout s’ils n’appuient pas le parti qui domine dans leur circonscription. Maintenant, quel parti politique une fois élu aura le courage de procéder à une telle réforme?

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La démocratie ne peut être conçue sans droits, sans liberté, sans civisme. De l’avis de plusieurs chercheurs, les démocraties actuelles traversent une véritable crise de civisme. Ainsi les démocraties sont bancales, pratiquement toutes, peu importe que les gens aient le droit de vote ou bien pas puisque les gens pour qui ils votent ne portent pas les droits civils, ni le respect de ces droits dans leur cœur.

L’économie ne déroge pas à cette perte de valeurs sociales. Pour Adam Smith (An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations) qui était professeur de morale, il ne pouvait y avoir de prospérités sans à la base de profondes valeurs morales. Nous vivons une époque où on valorise les délinquants, où la quête constante d’opportunités d’affaires l’emporte sur tous comportements civiques et sociaux responsables.

Il n’y a pas de capitalisme moral, seulement des indices de croissance qui ne rendent pas compte de l’état d’esprit dans lequel loge le citoyen.

On ne rémunère pas le travail qui apporte la valeur ajoutée, on préfère plutôt verser des revenus à ceux ou celles qui poussent ou érigent toutes pratiques liberticides en dogmes au nom de la rentabilité ou qui appliquent peu scrupuleusement des procédures qu’ils ne comprennent pas comme s’il s’agissait d’un exercice imposé.

Comment peut-on former son libre arbitre devant l’urne si on ne sait comment exercer cette pratique du libre arbitre au quotidien ?

Aussi longtemps que nous n’aurons pas réglé ce genre de problèmes, les démocraties seront malades peu importe que les gens votent ou qu’ils ne votent pas. Peu importe qu’on inscrive la laïcité dans nos chartes, pour mieux endormir ces citoyens bienpensants qui croient encore qu’ils votent du « bon bord » et pour le bien public.

Nous sommes réputés vivre dans un espace de liberté, il ne se passe pourtant pas une seule journée sans qu’on n’y porte atteinte de quelque façon. Même respirer un air pur et sain ne semble pas être un droit élémentaire pour tous.

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