Français: Le calvaire de l’optimiste

On impute à l’activiste américaine Claire Booth Luce l’adage selon lequel « un pessimiste est un optimiste informé. » En cette semaine de la Francophonie, et de retour d’un séjour en France et en Belgique, j’avoue que l’information s’acharne sur ceux qui ont de l’avenir de la Francophonie une vision optimiste.

Écoutant les plages publicitaires à la télé française et belge, j’ai voulu compter le nombre de messages utilisant des termes anglophones. J’ai renoncé. Il était plus simple de compter celles qui n’en utilisaient pas. Du parfum haut-de-gamme aux couches jetables, tout semble plus moderne lorsque dit en English.

Optimistes, on n’y voit qu’une mode, même si elle dure depuis longtemps et semble s’amplifier. La France est un grand chêne qui, s’il arbore quelques feuilles anglophones, n’en a pas moins un tronc et des racines solides. Alors peu importe que la chaine d’alimentation Champion se rebaptise Carrefour Market, que son concurrent Auchan affiche Simply Market et que le Groupe Casino lance Leader Price. On s’inquiète un peu pour les branches, tout de même, lorsqu’on constate que de grandes institutions nationales s’y mettent. On savait qu’Air France avait renommé sa carte de fidélité Fréquence Plus en Flying Blue. On note maintenant que les aéroports de Lyon se rebaptisent Lyon Airports et qu’il a fallu l’action d’activistes pour que la région de la Vallée de la Loire renonce à s’afficher, même localement, sous le vocable Loire Valley. La Compagnie Française des Jeux (leur Loto-France) n’hésite pas à clamer dans ses pubs « J’ai la wiiin ! » et la Banque Nationale de Paris propose aux jeunes ses produits Ze Box et Naked Land. Je ne vous explique pas. Le patronat mène le bal. Son organisation nationale, le MEDEF, avait réuni ses états généraux l’an dernier sous le thème unilingue Go for Benchmarking ! et a consenti cette année à un thème bilingue : Vivement l’avenir/Ready for the future. C’est pourtant une rencontre ouverte aux seuls patrons français.

Heureusement qu’en France, le président Sarkozy veille. Certes, sa ministre de l’économie, Christine Lagarde, a reçu en 2007 le convoité prix de « La Carpette Anglaise » pour avoir communiqué en anglais avec ses propres fonctionnaires – ce que font déjà de grandes entreprises. Et la ministre de l’éducation, Valérie Pécresse, l’a obtenue en 2008 en affirmant qu’elle ne militerait pas « pour imposer l’usage déclinant du français dans les institutions européennes », même pendant la présidence française de l’Union.

Mais le président veut rehausser la qualité de la recherche française qui, avec deux prix Nobel cette année, est, dit-il, « médiocre ». Pour sortir du marasme, il propose d’évaluer les chercheurs sur le nombre de leurs articles publiés dans les meilleures revues scientifiques dont la plupart, selon le relevé officiel français, sont… américaines.

On admet que l’utilisation de l’anglais ne modifie pas significativement la recherche lorsqu’il s’agit de calculer la masse d’une particule subatomique ou de déchiffrer le génome humain. Mais les sciences humaines ne sont pas aussi imperméables aux conditions locales et linguistiques. Le philosophe Serge Cantin, aujourd’hui titulaire de la Chaire d’études du Québec contemporain à Paris, dit connaître des collègues qui ont abandonné la tradition philosophique dite continentale pour inscrire leurs recherches dans l’école analytique, non par choix scientifique, mais parce que c’est la seconde qui est plus généralement acceptée par les revues américaines.

Les historiens français ont d’ailleurs calculé que s’ils se pliaient aux nouvelles exigences d’évaluation et proposaient, tous, des articles aux revues américaines d’histoire, ces revues n’auraient simplement pas assez de place pour les publier, même en leur consacrant 100% de leur espace.

Cet appel à la soumission collective de la recherche française à un critère de qualité défini par des comités de lectures formés de chercheurs Américains ne lisant, évidemment, que l’anglais, a une conséquence logique qui m’est sautée au visage lorsque je donnais une conférence sur la diversité linguistique dans une université parisienne. Une étudiante polonaise au français excellent m’a expliqué qu’il était « scandaleux » que son université française l’oblige à produire sa thèse de doctorat en français, plutôt qu’en anglais. Pourquoi ? « De toutes façons, les articles scientifiques que j’écrirai à partir de la thèse le seront en anglais, pour des revues anglophones ». C’est logique. Alors pourquoi ne pas donner tous les cours en anglais, ce serait plus simple ?

Seul un pessimiste croirait une telle dérive possible. On observe bien que, à HEC Paris, dans l’intitulé des cours de Masters (qu’on appelle bêtement au Québec des « maîtrises », mais où va-ton chercher tout ça ?) on a tout simplement pas su traduire Strategic Management et Sustainable Development. Remarquez, la campagne de financement de HEC s’affiche clairement : The Campaign. Cette année, la grande école SciencePo Paris offre, sur ses 15 Masters une formation donnée en anglais pour moitié (Corporate and public management) et une autre totalement et seulement en anglais (Economics and public policy). La version française n’est pas disponible, comme c’est le cas à l’École des hautes études en santé publique pour son Master de Public Health en anglais seulement. L’école signale aimablement sur son site que No minimal level in French will be required.

L’optimiste se console en notant que c’est pire ailleurs. À l’École polytechnique de Turin, les étudiants qui suivent les cours en anglais sont exemptés des taxes universitaires. Ceux qui suivent les programmes en italien doivent les payer.

Un pessimiste dirait que si le savoir est produit prioritairement en anglais, les spécialistes devraient être formés dans cette langue, puis les techniciens qui interagissent avec eux. Pour bien les préparer, il serait plus simple de donner en anglais l’éducation secondaire, puis primaire. Seul un pessimiste verrait dans l’introduction récente, en France, des chaînes télé Canal Family et BabyTV, les premiers rouages de cet engrenage.

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