Game of Thrones : géopolitique d’un succès planétaire

Même Barack Obama avoue être un fanatique de Game of Thrones, cette série télévisée de HBO peuplée de dragons et de morts-vivants qui remporte un succès monstre ! Et si la dimension géopolitique de cet univers en était un de ses principaux atouts ?

«L’hiver vient» ; «Tu ne sais rien, Jon Snow» ; «Hodor» ; «Khaleesi»…

PolitiquePour certains, cela ne veut rien dire. Mais pour d’autres, c’est un clin d’œil, un code (de moins en moins) secret, qui permet de reconnaître les autres passionnés de Game of Thrones, la série télévisée événement de HBO, dont même Barack Obama reconnaît être un fanatique.

Et si de nombreux observateurs se sont penchés sur les raisons de l’immense succès de cette série, la dimension géopolitique de l’univers créé par Georges R.R. Martin, l’auteur de The Song of Ice and Fire dont s’inspire Game of Thrones, en est indéniablement un des atouts majeurs.

Un univers à la fois exotique et familier

Les Sept Royaumes décrits avec précision dans l’œuvre de Martin font immanquablement penser à la Terre du Milieu de J.R.R. Tolkien, mais il semble que la popularité de cet univers ait déjà dépassé celle du monde des Elfes, des Hobbits et des Orcs.

Pourquoi ? Parce que même si la magie, les dragons et les morts-vivants y sont présents, le monde de Game of Thrones est bien plus réaliste.

Il s’inspire de l’histoire médiévale de l’Angleterre et de l’Europe, et chacun des différents royaumes est à la fois exotique et très familier. On y retrouve l’Écosse, l’Angleterre, Byzance, les Vikings, les Arabes et les cavaliers mongols, tous mêlés à des intrigues politiques et commerciales, de même qu’à des guerres de succession et à une réflexion sur le pouvoir… qui trouve des échos dans notre monde moderne et dans sa géopolitique.

La lutte pour le pouvoir

Alors que les héros du Seigneur des anneaux déployaient un courage surhumain pour lutter contre le Mal absolu, ceux de Game of Thrones ne sont que des humains, sensibles à l’ambition, à la jalousie et à la cupidité ; ils manipulent autant le complot et le poison que l’épée, et même les âmes les plus pures finissent par trahir ou par causer de terribles dégâts parmi les innocents qu’ils voulaient libérer.

Par exemple, l’une des figures majeures de la série, Daenerys Targaerien, voit les esclaves des cités de l’Est qu’elle vient de libérer être massacrés par leurs anciens maîtres, lesquels dressent ensuite toute la population contre Daenerys — preuve qu’il est plus facile de gagner une guerre que d’assurer ensuite une paix durable (les exemples afghans et iraquiens venant immanquablement à l’esprit).

Du point de vue géopolitique, chaque grande famille des Sept Royaumes manie les alliances, les mariages et les trahisons en fonction de ses intérêts politiques et financiers, d’une manière qui semble étrangement familière à ceux qui suivent l’actualité internationale.

Même la religion se trouve instrumentalisée par les luttes de pouvoir, puisque la religion principale des Sept — pratiquée de manière assez souple par les principales familles — est vigoureusement combattue par l’un des prétendants au Trône, qui en impose une se révélant différente et bien plus stricte, impliquant l’éradication de la précédente.

Le choc des civilisations

Autre point commun avec notre monde : Westeros, qui est l’équivalent de notre hémisphère occidental, est soumis au pouvoir de la finance, soit celui de la Banque de Fer de Braavos, dont les protagonistes dépendent tous à un degré ou à un autre et ne peuvent ignorer les besoins ou les instructions.

Loin à l’est, des hordes de cavaliers nomades ne sont pas menaçants tant qu’ils ne franchiront pas la mer qui les sépare des Sept Royaumes. Mais au nord, un immense Mur de glace faiblement gardé est la seule protection contre des peuples non civilisés, eux-mêmes chassés vers les terres prospères du sud par des forces occultes et néfastes.

Le parallèle avec le Mur d’Hadrien, qui protégeait l’Empire Romain des barbares Pictes du nord, est évident, de même que celui avec la frontière américano-mexicaine. L’un des prétendants au trône, après avoir défendu cette frontière, se trouvera d’ailleurs par la suite confronté au problème des migrants d’au-delà du Mur et de leur intégration forcée aux Sept Royaumes. Un choc des civilisations, en quelque sorte.

Deux autres éléments du monde de Game of Thrones trouvent un écho particulier dans notre présent : La devise des Stark, Seigneurs du Nord, est «L’hiver vient» — une allusion au fait que les saisons, dans cet univers, durent plusieurs années, et que l’été actuel tire à sa fin et qu’il va faire place à un long et pénible hiver. Référence aux changements climatiques et/ou à des lendemains difficiles — le premier tome de la série a été publié en 1996, date à laquelle le climat faisait l’objet de bien des débats, mais pas du quasi-consensus actuel —, cette menace va en se précisant.

Quant aux dragons, l’arme ultime dont seule dispose l’une des prétendantes au Trône de Fer (pour le moment confinée loin à l’est de Westeros), ils sont vus par certains comme une parabole de la menace nucléaire. Une arme de dissuasion extrêmement puissante lorsqu’on est seul à en disposer, mais aussi une arme à double tranchant, si l’ennemi pense que vous n’oserez pas vous en servir… ce qui est le dilemme de Daenerys Targaryen, la mère des Dragons et, accessoirement, le personnage préféré de Cristina Kirschner, présidente de l’Argentine. Comme quoi le phénomène est mondial et touche même les grands de ce monde !

Une réflexion sur notre monde

L’une des raisons du succès de Game of Thrones est son réalisme, de même que sa capacité à nous faire découvrir, dans un univers imaginaire, des échos de notre histoire et de notre présent.

L’œuvre de George R. R. Martin fait aussi preuve d’une absence de manichéisme qui touche bon nombre de gens, lassés d’histoires pleines de personnages caricaturaux, intégralement bons ou méchants.

Comme dans la vraie vie, les habitants de Westeros ont leurs qualités et leurs défauts, et même si certains (comme les Lannister ou les Greyjoy) appartiennent plutôt à la seconde catégorie, d’autres peuvent évoluer ou démontrer une personnalité plus complexe. Quant aux «héros», ils ne sont jamais assurés de l’emporter, tout comme dans la vraie vie.

La géopolitique de Game of Thrones se révèle complexe et subtile ; à la fois différente de celle du monde moderne et réflexion de ce dernier. En bout de ligne, la seule certitude et la seule vérité, comme dans notre réalité, est «Valar Morgulis» : tous les hommes doivent mourir.

Yann Roche
Associé à l’Observatoire de géopolitique de la Chaire @RDandurand
Professeur, Département de géographie, @UQAM

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À propos de la Chaire Raoul-Dandurand

Créée en 1996 et située à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques compte plus de 30 chercheurs issus de pays et de disciplines divers et comprend quatre observatoires (États-Unis, Géopolitique, Missions de paix et opérations humanitaires et Moyen-Orient et Afrique du Nord). On peut la suivre sur Twitter : @RDandurand.

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