Garderies : la pression est maintenant sur le gouvernement Legault

Avec les sommes annoncées dans le budget fédéral pour créer un programme national de garderies, Québec pourrait faire en sorte que tous les petits de la province aient une place en CPE. D’un seul coup !

lisegagne / Getty images / Montage L'actualité

Depuis bientôt 25 ans, l’idéal reste inachevé. Le réseau public québécois de garderies à coût abordable a beau être devenu au fil des ans un objet de fierté cité en exemple partout dans le monde, il n’a jamais vraiment tourné rond : manque de places dans les centres de la petite enfance (CPE), déséquilibre entre l’offre et la demande dans la région de Montréal, qualité d’éducation inégale entre le public et le privé…

Le réseau est une courtepointe d’installations privées, publiques et en milieu familial qui donne des maux de tête aux familles. Il n’est pas normal qu’après avoir appris qu’ils attendent un bébé, les futurs parents hésitent entre appeler leurs proches pour leur annoncer la bonne nouvelle et s’inscrire immédiatement sur la liste d’attente pour une place en CPE dans 21 mois ! Je connais des parents qui ont préféré sauter sur leur clavier avant de prévenir leurs amis. C’est dire.

Le budget déposé par la ministre fédérale des Finances, Chrystia Freeland, offre une occasion unique de corriger les lacunes du réseau québécois et de compléter le projet prévu lors de la création du système universel et abordable, en 1997. Le type de rendez-vous qui se présente une fois par génération. Le gouvernement Legault ne peut se permettre de le manquer.

Pour une fois, le fédéral annonce des investissements à la hauteur de ses ambitions dans le domaine des services de garde, ce qui n’a pas toujours été le cas à Ottawa. Depuis 25 ans, les politiciens fédéraux, surtout d’allégeance libérale, promettent un réseau national de garderies, sans toutefois y consacrer l’argent nécessaire. Résultat : de belles paroles, peu d’action. À chaque annonce tonitruante, les provinces haussent les épaules, sachant qu’au bout du compte, elles n’auront pas accès à des sommes suffisantes pour réaliser autre chose qu’un mirage qui décevra les parents.

Cette fois, l’argent est au rendez-vous. Chrystia Freeland en fait une affaire personnelle. Ce projet pourrait devenir son héritage politique. « J’avais deux ans lorsque la Commission royale d’enquête sur la situation de la femme a exhorté le Canada à établir un système universel d’apprentissage et de garde des jeunes enfants, a-t-elle dit dans son discours sur le budget à la Chambre des communes. Ma mère a fait partie de la deuxième vague de féministes canadiennes redoutables qui ont lutté pour concrétiser cette recommandation, mais qui, à l’extérieur du Québec, ont échoué. […] Ce combat d’un demi-siècle témoigne de la difficulté et de la complexité de cette tâche. Mais, cette fois-ci, nous allons y parvenir. Le présent budget est notre carte et notre point de départ. »

Il faudra évidemment que le gouvernement minoritaire de Justin Trudeau tienne suffisamment longtemps pour que les ententes avec les provinces puissent être signées, ou encore qu’il soit réélu avec le mandat clair d’aller de l’avant avec ce projet (qui sera un enjeu important lors des prochaines élections).

Dans le plan dévoilé par Chrystia Freeland, Ottawa consacrera à la création de ce système 30 milliards de dollars lors des cinq prochaines années, puis 8,3 milliards par année ensuite, de manière récurrente. Cette année, une somme de 4,1 milliards a été réservée à l’initiative. La cagnotte grimpe ensuite rapidement.

Ottawa devra s’entendre avec les provinces sur les modalités des transferts et la création des places. Le but est d’atteindre des frais de garde de 10 dollars par jour en moyenne d’ici 2026, partout à l’extérieur du Québec.

Pour les familles, ce serait une aubaine. Hors du Québec, la facture est salée. Assez pour inciter l’un des deux parents, généralement la femme, à rester à la maison plutôt que de retourner sur le marché du travail. Si, dans le reste du Canada, le taux d’emploi des femmes avec des enfants était comparable à celui du Québec, c’est 240 000 femmes de plus qui seraient sur le marché du travail, ajoutant 1,2 % au PIB réel par habitant du pays !

Une étude de la Banque TD montre que pour chaque dollar dépensé dans l’éducation à la petite enfance, l’économie dans son ensemble reçoit entre 1,50 $ et 2,80 $ en retour. « L’apprentissage et la garde des jeunes enfants constituent la politique économique nationale dont nous avons besoin aujourd’hui », soutient Chrystia Freeland.

Le Québec, qui a déjà le réseau public à bas coût le plus développé au pays, recevra une compensation financière d’Ottawa. Une entente spéciale sera négociée et signée entre Québec et Ottawa. Peu importe comment on le calcule, les sommes qui seront versées au gouvernement du Québec seront énormes.

Si Ottawa donne au Québec sa part en proportion de la population dans le pays (23 %), c’est 943 millions que la province touchera cette année, en 2021-2022. À terme, dans cinq ans, ce sera 1,9 milliard par année !

Si Ottawa et Québec s’entendent plutôt pour que le fédéral assume 50 % du coût des places dans le réseau public, ce serait 1,3 milliard de dollars par année, puisque la facture du réseau public — CPE, garderies privées subventionnées et places subventionnées en milieu familial — totalise environ 2,6 milliards par année au Québec.

Que faire avec cette manne ?

À Québec, la question n’est pas tranchée. Le ministre de la Famille, Mathieu Lacombe, exerce des pressions auprès du premier ministre et du ministre des Finances depuis décembre pour que l’argent du fédéral serve à compléter et à bonifier le réseau des CPE, mais également à convertir des places en garderies privées commerciales en places subventionnées plus accessibles aux parents.

Si vous avez des enfants de moins de cinq ans et habitez à Montréal ou à Laval, vous avez seulement une chance sur deux de trouver une place en CPE ou dans une garderie subventionnée. Si vous vivez hors du grand Montréal, le portrait change totalement. Les parents du Saguenay–Lac-Saint-Jean ont 98 % de chances d’envoyer leur enfant dans le réseau public subventionné. Une iniquité flagrante.

Au gouvernement, la tentation est grande de récolter la manne fédérale et de l’utiliser à d’autres fins, que ce soit éponger le déficit ou l’investir dans d’autres missions de l’État, comme l’insatiable ministère de la Santé. Ce serait une erreur.

Le Québec n’a jamais complété son réseau public de garderies. Il manque encore des milliers de places. Près de 51 000 enfants sont sur la liste d’attente, dont le tiers ne sont pas encore en âge d’aller à la garderie — quand je vous disais que des parents réservaient leur place dès l’annonce de la naissance… 

Parmi les 51 000 enfants sur la liste d’attente, des milliers sont déjà dans un service de garde, la plupart du temps non subventionné, mais leurs parents sont insatisfaits et espèrent encore un appel providentiel qui leur permettrait de transférer leur enfant dans un CPE.

Les sources que j’ai consultées, autant au gouvernement que dans les associations de garderies, estiment qu’il manque en réalité environ 25 000 places au Québec pour compléter le réseau.

À 15 000 dollars par année par enfant en CPE, cela représente une somme récurrente de 375 millions. Il faudrait ajouter à cela, pour la première année, la construction d’environ 417 CPE de 60 places en moyenne par installation. Facture : 542 millions — le coût moyen de construction d’un CPE est de 1,3 million, avant l’achat du terrain. Total : 917 millions de dollars pour parachever le réseau québécois de CPE.

C’est donc dire qu’avec la somme que transférera Ottawa au Québec dès la première année, 943 millions, le gouvernement Legault peut compléter le réseau promis en 1997. D’un coup !

Pas mal, d’autant plus que ça avance à pas de tortue. Depuis son arrivée au pouvoir, en octobre 2018, le gouvernement Legault a créé à peine 2 562 nouvelles places en CPE. Il faut dire que la construction d’un CPE est souvent une longue entreprise, menée par des parents, et que le gouvernement caquiste a hérité des projets mis en branle par le précédent gouvernement Couillard, c’est-à-dire… très peu ! Les libéraux n’ont jamais été de fervents partisans du modèle des CPE, c’est le moins qu’on puisse dire. D’ailleurs, le gouvernement Legault promet d’augmenter la cadence et de créer entre 5 000 et 7 000 places supplémentaires d’ici mars 2022.

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Le premier ministre François Legault et son ministre de la Famille, Mathieu Lacombe, pourraient même se permettre d’être plus ambitieux. Ils pourraient faire le pari de la qualité et commencer à convertir des places actuelles en garderies commerciales en places dans des CPE.

Environ un enfant sur quatre fréquente un service de garde privé non subventionné, soit 70 000 enfants. Or, la qualité y est très inégale, comme je l’ai déjà expliqué dans une précédente chronique. Certaines installations proposent de bons services éducatifs, mais trop souvent, l’attrait du profit diminue la qualité offerte. La plus récente évaluation du ministère de la Famille, dont j’ai obtenu les résultats même s’ils ne sont pas encore publics, continue de montrer un écart important.

Réalisée à l’automne 2020 auprès de 181 établissements, l’évaluation démontre que 85 % des CPE atteignent « tous les seuils requis dans l’ensemble des dimensions », mais que la proportion est de seulement 69 % pour les garderies privées non subventionnées.

À peine 32 % des 306 000 enfants en service de garde au Québec — 97 326, pour être précis — sont en CPE et bénéficient donc de la plus haute qualité des services.

Aucun parent ne fait volontairement le choix de payer plus cher — entre 40 $ et 60 $ par jour — pour laisser son enfant dans une garderie qui offre une qualité inférieure. C’est le manque de places en CPE qui provoque ce déséquilibre.

Ça vaut la peine de le répéter : l’objectif de la création du réseau de CPE en 1997 n’était pas uniquement de mettre en place un système abordable pour les parents, mais également d’en faire un lieu d’apprentissage de qualité afin d’aider au développement précoce des enfants. En asphyxiant le réseau des CPE pendant des années, non seulement les gouvernements libéraux successifs à Québec ont contraint des parents à payer plus cher pour leur service de garde, mais ils ont empêché des enfants d’avoir une stimulation en bas âge de qualité.

Avec le temps, le Québec a créé un réseau de garderies à deux vitesses : une pour les parents chanceux qui obtiennent une place en CPE, et une autre pour ceux qui perdent à la loterie de la liste d’attente, particulièrement dans la région de Montréal.

Combien coûterait la conversion des 70 000 places non subventionnés en places en CPE de meilleure qualité ? Environ 300 millions de dollars par année pour le gouvernement — une fois pris en compte le retrait des crédits d’impôt versés aux parents. Il faudrait aussi prévoir une somme non récurrente pour acquérir les bâtiments ou construire les CPE de remplacement. N’empêche, le montant est soudainement plus facile à trouver avec la cagnotte d’Ottawa.

Le premier ministre François Legault voit maintenant une chance unique s’offrir à lui : compléter le réseau des CPE, inachevé depuis 25 ans, et convertir des places du privé afin d’augmenter la qualité de l’éducation aux jeunes enfants. Ce pourrait, pour lui aussi, être un bel héritage politique. Après tout, la « priorité nationale » qu’est l’éducation, comme il le répète souvent, ne devrait pas commencer seulement à la maternelle. Les jeunes enfants, et leurs parents, méritent mieux. Et avec l’argent d’Ottawa, il n’y a plus d’excuse pour se défiler.

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Bonjour,
Merci pour ce texte informatif. On se demande bien où ils vont trouver les éducatrices formées afin d’assurer la santé, la sécurité, appliquer le programme éducatif, faire des observations, créer deux portraits éducatifs par année par enfants, jongler avec le dépistage des enfants vulnérables qui est long, frustrant et fastidieux et l’accompagnement de ses enfants défis sans ressources. Ces ressources arrivent souvent alors que l’enfant va à l’école afin de préparer la suite…nous les avons depuis la pouponnière souvent et nous sommes des spécialistes du développement à l’enfance. Les éducatrices abandonnent et les nouvelles décrochent! Le plus beau métier du monde et tellement dévalorisé! Voyons voir la suite💁‍♀️🤷‍♀️
Genevieve Brunelle

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Excellent papier, Alec. Un qui fait vraiment le tour de la question (on ne peut pas en dire autant de tout ce que j’ai lu jusqu’à présent sur le sujet). Bravo!

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