Trayvon Martin, George Zimmerman et le mirage de l’homogénéité

Les «gated communities» représentent l’aboutissement d’une logique identitaire qui tente par tous les moyens de se protéger de la différence pour préserver une homogénéité rassurante.

Photo: The Eyes Of New York/Flickr
Photo: The Eyes Of New York/Flickr

L’acquittement de George Zimmerman pour la mort de Trayvon Martin a fait trembler les États-Unis cette semaine. Pour une partie de la population américaine, ce procès était un peu l’équivalent de celui de Guy Turcotte — victime innocente, faits non contestés, défense portant essentiellement sur l’état d’esprit de l’accusé — avec une dimension raciale et politique en plus.

Le procès concernait des événements survenus à Sanford, en Floride, en février 2012, quand Zimmerman, un homme de 28 ans d’origine blanche et hispanique, a abattu Martin, un jeune afro-américain de 17 ans. Zimmerman sillonnait les rues ce soir-là comme «patrouilleur bénévole», armé d’un pistolet 9 mm. Trayvon Martin transportait une boisson et des bonbons. Zimmerman a croisé Martin peu après 19 h. Le jeune Martin revenait du dépanneur. Il venait de parler à sa copine au téléphone. Zimmerman a trouvé que Martin avait l’air louche avec son capuchon. (Une version pédestre de Driving While Black, il faut croire.) Zimmerman a alors interpelé et poursuivi Martin et, après une courte altercation, il a fait feu. Les Skittles et le jus de melon d’eau ne faisaient pas le poids face à un pistolet 9 mm. Trayvon Martin est mort d’une balle au coeur.

Le monde entier a crié à l’injustice — avec raison. Certains Républicains ont (ridiculement) tenté de récupérer le drame en rappelant que George Zimmerman est un Démocrate. Des militants en faveur du contrôle des armes à feu ont saisi l’occasion pour relancer leur combat. Un peu partout aux États-Unis, on a vu des manifestations de gens portant des kangourous avec capuchon, devenus le symbole de cette triste histoire. Le Heat de Miami s’en est mêlé. Le président Obama a lui aussi commenté l’affaire, déclarant que, s’il avait un fils, celui-ci ressemblerait à Trayvon Martin.

Tout le monde a crié à l’injustice… sauf la Floride. Comme plusieurs autres États américains, la Floride a adopté en 2005 une loi Stand Your Ground, qui élargit la notion de légitime défense pour permettre l’utilisation de force létale — sans avoir à tenter de fuir au préalable — quand une personne se sent menacée alors qu’elle se trouve légalement quelque part. L’avocat de Zimmerman a réussi à convaincre le jury — composé de six femmes, dont cinq de race blanche — que les actions de Zimmerman étaient conformes à la règle. Il a été acquitté.

À la suite du verdict, on a craint d’assister à des émeutes comme celles qui avaient suivi l’acquittement des policiers de Los Angeles dans l’affaire Rodney King, en 1992. Il y a eu quelques incidents à Los Angeles et Oakland, mais, jusqu’à présent, rien de comparable à 1992, quand une cinquantaine de personnes avaient perdu la vie.

L’affaire Trayvon Martin a fait couler beaucoup d’encre, et elle continuera de le faire (certains parlent maintenant d’intenter un nouveau procès contre Zimmerman, devant la Cour fédérale cette fois). On a parlé de racisme, de contrôle des armes à feu, des antécédents de Zimmerman, de législation dangereuse et d’un système de justice parfois spectaculairement inéquitable. Tous des enjeux légitimes.

Mais un autre aspect de cette histoire mérite réflexion.

Le meurtre de Trayvon Martin n’est pas arrivé au centre-ville de Miami ou dans un quartier chaud de Chicago. Il s’est produit dans une petite municipalité de 50 000 habitants, à l’intérieur d’une gated community — ces développements résidentiels privés et clôturés, dont l’accès est limité aux résidants et à leurs invités.

Typiquement habitées par une clientèle fortunée (celle de Zimmerman était toutefois plutôt de classe moyenne) ces gated communities représentent l’aboutissement d’une logique identitaire qui tente par tous les moyens de se protéger de la différence pour préserver une homogénéité rassurante. Tout le monde est pareil dans les gated communities. On contrôle qui entre et qui sort. On instaure un moule unique. On régimente étroitement la vie collective pour réduire au minimum le choc de la diversité.

Sans surprise, ces îlots monoculturels — ces réserves de gens rigoureusement semblables — engendrent un climat où la vision d’un “étranger” suscite la suspicion et la crainte. Pas question de tolérer la présence de gens de l’extérieur, avec leur allure et leurs habitudes différentes. La prescription est même explicite: «Soyez aussi paranos que possible!» lançait le gérant d’une association de résidants.

George Zimmerman avait entendu l’appel. Il avait certainement ses problèmes et ses antécédents personnels. Il n’aurait pas dû avoir d’arme à feu. Et la règle de légitime défense floridienne est visiblement trop large et appliquée de manière incohérente.

Mais derrière la mort de Trayvon Martin, il y a aussi l’histoire d’un homme qui cherchait vraisemblablement à échapper à la diversité du monde, quitte à vivre dans une ville fortifiée. Or, moins on est exposé à la différence, plus elle nous menace. Et quand on codifie trop étroitement le vivre ensemble, la simple vision d’un capuchon — ou d’un turban ? — suffit pour semer la panique.

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