Gouvernement conservateur: après la reine, Dieu ?

Le gouvernement conservateur met de plus en plus l’accent, dans sa politique étrangère, sur les symboles militaires, l’unifolié, ses liens avec la monarchie… Et voilà qu’il ajoute un volet à son mantra: la religion.

Photo : Darren Calabrese

Il n’y a pas que la reine qui apparaisse un peu partout dans les bâtiments fédéraux, son portrait bien en vue au parlement et dans les ambassades. Voilà que Dieu se faufile dans les affaires étrangères canadiennes, par le biais de la création d’un bureau sur la liberté de religion – une première au pays !

« Dieu, la reine et le pays » est devenu le nouveau mantra du gouvernement, affirme Fen Hampson, directeur de l’École des affaires internationales Norman Paterson, de l’Université Carleton (Ottawa). Avec des conséquences sur l’image du Canada à l’étranger encore difficiles à évaluer.

Pour le gouvernement conservateur de Stephen Harper, il y avait une autre lutte cruciale derrière le printemps arabe : celle pour la liberté religieuse. Lors de la réunion du G8 à Deauville (France), en mai dernier, les chefs des grandes puissances mondiales se sont penchés sur la chute des dictatures des Moubarak de ce monde et ont adopté une déclaration intitulée « Un nouvel élan pour la liberté et la démocratie ». Stephen Harper s’est assuré que ses confrères discutent du pendant religieux de ce moment historique.

S’inspirant des Américains, les conservateurs ont promis, durant la dernière campagne électorale, de créer un bureau sur la liberté de religion au sein du ministère des Affaires étrangères. Afin de comprendre les ramifications de cette nouvelle politique, L’actualité a rencontré Fen Hampson dans son bureau, à Ottawa.

Vous attendiez-vous à la création d’un bureau sur la liberté de religion par les conservateurs ?

La plupart des experts en matière de politique étrangère canadienne, moi y compris, n’avaient pas prévu cette annonce. La question de la liberté religieuse n’a jamais été une priorité dans la politique étrangère du Canada. C’est moins surprenant quand on se dit que ça vient d’un gouvernement conservateur très préoccupé par la lutte contre l’antisémitisme au Canada et dans le monde, et qui a été marqué par les attaques contre les chrétiens coptes en Égypte au cours du printemps arabe.

Peut-on dire que le gouvernement canadien accorde de plus en plus d’importance aux groupes religieux dans sa politique étrangère et dans ses programmes d’aide internationale ?

Le secrétaire d’État américain Dean Acheson [1949-1953] a déjà dit que le Canada, sur la scène internationale, représentait la « voix de Dieu ». Il ne faisait pas allusion au caractère religieux de sa politique étrangère, mais au fait que le Canada a longtemps été perçu comme la voix de la morale sur la question des droits de la personne auprès d’instances comme les Nations unies.

Il existe au Canada une longue tradition d’organisations non gouvernementales aux fondements religieux, comme Vision Mondiale. Ces groupes sont depuis longtemps engagés dans des programmes d’aide huma­nitaire, peu importe le gou­vernement en place. Il ne fait cependant aucun doute que le gouvernement conservateur a de forts appuis au sein des groupes chrétiens, et il semble évident que ceux-ci l’ont fortement encouragé à placer la liberté religieuse au cœur de sa politique étrangère.

La liberté d’expression et la liberté de réunion, qu’a tou­jours défendues le Canada, ne garantissent-elles pas déjà la liberté religieuse ?

Dans le contexte canadien, il y a toujours eu une séparation entre l’Église et l’État. La création d’un bureau sur la liberté de religion ne compromet pas directement ce principe. Avec cette annonce, pendant la dernière campagne électorale, le Parti conservateur voulait séduire sa base politique, ceux qui sont préoccupés par l’antisémitisme et la persécution des groupes chrétiens, surtout dans les pays musulmans.

Comment ce bureau s’insérera-t-il dans la politique étrangère canadienne ?

Tout ça reste à voir. Un des points importants sera de voir qui sera installé à sa tête. Si son dirigeant a le titre d’ambassadeur, cela lui conférera plus d’influence à l’étranger. À voir ensuite : qui y travaillera ? Des fonctionnaires des Affaires étrangères ou des gens de l’extérieur ? Selon ce qu’on m’a dit, le gouvernement ne veut pas que le bureau soit dirigé par un fonctionnaire de carrière ni par un ex-politicien, mais par un leader religieux ou de la société civile.

Que sait-on des attentes du gouvernement ?

Des consultations sont en cours à ce sujet. Le bureau pourrait réagir aux événements, tels qu’une attaque contre un groupe religieux ou une situation de persécution religieuse dans un pays donné. Ou encore il pourrait être proactif, en aidant les pays du Moyen-Orient à réécrire leur Constitution pour garantir la liberté religieuse – ce qui impliquerait l’embauche d’avocats.

Un budget de cinq millions de dollars, ce n’est pas énorme, mais il y a moyen d’avoir une influence. Le bureau pourrait chercher à susciter la discussion et le dialogue en organisant des conférences. Il pourrait promouvoir la réconciliation religieuse et financer des groupes qui font la promotion de la liberté d’expression religieuse, surtout dans les pays aux prises avec des problèmes de violence sectaire. Avec un tel budget, toutefois, le bureau n’aura pas la capacité d’effectuer des recherches approfondies sur l’état de la liberté religieuse dans le monde, d’autant plus que le secrétariat d’État américain accomplit déjà ce travail.

Le gouvernement renforce les symboles militaires, la présence de l’unifolié, les liens avec la monarchie. Est-ce que l’accent mis sur la liberté religieuse fait partie du même effort pour refaire l’image du Canada ?

Ce bureau est une manifestation symbolique de l’image que le gouvernement veut projeter à l’étranger. L’image, c’est le quart, sinon la moitié de la politique étrangère. Une fois ce bureau créé, il restera à voir quel sera son véri­table poids au sein de l’ensemble de l’appareil diploma­tique canadien. Toutefois, il est possible que des ressources de l’Agence canadienne de développement international, dont le budget annuel d’aide au développement est de 3,6 milliards de dollars, soient réorientées selon les priorités éta­blies par ce bureau. Ce qui pourrait permettre au Canada de se tailler une place sur la scène internationale en ce qui concerne la réconciliation religieuse et la promotion de la liberté religieuse. Il n’y a aucun doute que nous assistons à un chan­gement de l’image que le Canada présente au reste du monde.