Harper et le Québec : un point de non-retour

Depuis qu’il en est le chef, Stephen Harper incarne le Parti conservateur fédéral au Québec. Pendant ses premières années à la tête de sa formation, il l’a littéralement portée à bout de bras. Aujourd’hui, il la tire inexorablement vers le bas. La relation du premier ministre avec les Québécois semble avoir franchi le point de non-retour.

Si des élections fédérales avaient eu lieu le mois dernier, le Parti conservateur aurait eu de la difficulté à faire réélire ses 10 députés québécois. Depuis le scrutin fédéral de l’automne, le parti régresse dans les intentions de vote, en même temps que le taux de satisfaction à l’égard du gouvernement Harper.

Un exemple : à l’issue du budget du mois dernier, deux Québécois sur trois ont dit à la maison Strategic Counsel qu’ils se considéraient comme les grands perdants du budget fédéral. C’est un chiffre qui évoque un sentiment de persécution et que le contenu du budget ne justifie franchement pas. Surtout qu’il reprenait plusieurs des éléments du fameux pacte conclu par les partenaires de la coalition de l’opposition.

Si Michael Ignatieff avait présenté le même budget, celui-ci aurait passé la rampe au Québec, estiment bien des analystes. Selon Peter Donolo, de Strategic Counsel, l’imprimatur de Stephen Harper a coulé le budget au Québec. « Tout ce que M. Harper touche au Québec se transforme en plomb », a-t-il expliqué au Globe and Mail quelques jours après le dépôt du budget.

Mené à chaud au cours de la semaine qui a suivi ce dépôt, le sondage de Strategic Counsel démontrait que les Québécois acceptaient, dans les mêmes proportions que les autres Canadiens, la nécessité d’endet-ter le pays pour stimuler l’économie. Et il y avait concordance de vues entre le Québec et le reste du Canada sur le fait que le contenu du budget avait été inspiré par l’instinct de survie du premier ministre plutôt que par ses convictions.

Mais là où les chemins du Québec et du reste du Canada se séparaient, c’est quant à la sévérité du jugement des uns et des autres sur la performance de Stephen Harper.

C’est ainsi qu’au Québec 83 % des répondants imputaient au premier ministre l’entière responsabilité de la crise parlementaire de la fin d’année, et les trois quarts affirmaient qu’il n’en avait tiré aucune leçon durable. C’est le genre de chiffres qui reflètent un jugement sans appel.

Il faut remonter à Brian Mulroney, après Meech et à l’extérieur du Québec, pour trouver un rejet aussi viscéral d’un premier ministre fédéral que celui que subit actuellement Stephen Harper au Québec. Un rejet qui se remarque d’autant plus dans les tribunes médiatiques québécoises que les conservateurs en sont chroniquement absents.

Aucun membre du Club des ex, à RDI, n’a d’accointances avec le Parti conservateur fédéral. Stephen Harper est le seul des chefs fédéraux à la Chambre des communes à ne jamais avoir mis les pieds sur le plateau de Tout le monde en parle. Parmi les ministres conservateurs québécois, aucun n’a le bagout qui permet à un Denis Coderre ou à un Thomas Mulcair d’occuper beaucoup de terrain médiatique au nom de sa formation.

Depuis la rentrée parlementaire, plusieurs ministres non québécois multiplient les interventions en français, dans l’espoir de faire passer le message de leur gouvernement au Québec. Et Stephen Harper rêve encore de convaincre Mario Dumont de se lancer en politique fédérale. Mais le chef adéquiste démissionnaire ne se voit pas nécessairement dans le rôle de souffleur québécois d’un premier ministre en panne de popularité.

Comme c’est généralement le cas au Canada, un ressac en suscite un autre, et le rejet de Stephen Harper par les Québécois ne se produit pas en vase clos.

On assiste depuis les élections d’octobre à un durcissement marqué du discours canadien envers le Québec, plus particulièrement dans l’Ouest, la base du pouvoir du régime actuel.

Dans les milieux conservateurs purs et durs, on blâme les Québécois pour l’ensemble des malheurs qui se sont abattus sur le parti depuis six mois, à commencer par son échec à remporter une majorité l’automne dernier. Et on s’indigne de l’embellie libérale dans les intentions de vote au Québec.

Si Stephen Harper tentait, dans le contexte actuel, de faire passer une résolution sur la nation québécoise, sa base militante se révolterait. Une fois par génération, le Québec et le Parti conservateur se tendent la main, juste avant de se tomber dessus à bras raccourcis.

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