« Harper ment effrontément »

Le premier ministre n’offre qu’une francophilie de façade, dit le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe. Qui déplore le recul du français dans l’armée, dans la fonction publique, à Air Canada…

En mars dernier, l’ex-premier ministre de France Jean-Pierre Raffarin lançait une petite bombe dans la presse canadienne et chez les souverainistes en affirmant que le président Sarkozy s’apprêtait à modifier la politique française à l’égard du Québec. Depuis 1977, celle-ci se résumait à la formule dite du « ni-ni » : ni ingérence ni indifférence. La France « accompagnerait » le Québec, quelle que soit la direction qu’il prendrait. Le 8 mai, à la faveur d’une visite en France de la gouverneure générale du Canada, Michaëlle Jean, le président Sarkozy a déclaré que « les Québécois sont nos frères et les Canadiens sont nos amis ». Mais encore ? Dans les cercles diplomatiques, on s’interroge : passe-t-on de « ni-ni » à « frères-amis » ? Suite au prochain épisode, au moment de la visite de Nicolas Sarkozy au Sommet de Québec.

Dans le contexte de la campagne électorale de 2008, L’actualité a demandé au chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, de réagir.

Avez-vous l’impression que la France va lâcher le Québec ?

— Pas du tout. La dernière formule que le président Sarkozy a utilisée — « Les Québécois sont nos frères et les Canadiens sont nos amis » — me paraît convenable. On verra comment elle se traduira dans la réalité.

Même si Sarkozy a exprimé son grand amour pour le Canada ?

— Reconnaître une place spéciale au Québec n’a pas pour corollaire de haïr le Canada. Je ne hais pas le Canada, même si je suis souverainiste. Le Canada est un grand pays, les Canadiens forment une grande nation. Il ne s’agit pas de dénigrer le Canada parce qu’on aime le Québec. Que M. Sarkozy soit un ami de Paul Desmarais, c’est son droit. On a la politique de ses intérêts, et la formule de M. Sarkozy traduit les intérêts français, parmi lesquels se retrouve le Québec.

Donc, vous n’y voyez pas de menace.

— Il faut être attentif, mais sans prendre le mors aux dents. Ce sont les Québécois qui décideront de leur avenir, pas les Français. Mais notre relation privilégiée avec la France est importante. La délégation du Québec à Paris continuera d’avoir le statut d’ambassade. Le consul général de France au Québec relève directement du ministre des Affaires étrangères, plutôt que de son ambassade à Ottawa. Tout cela a une importance certaine. Et cela doit être maintenu, sans porter ombrage à l’amitié entre Français et Canadiens.

Les élections fédérales auront lieu juste avant le Sommet de la Francophonie, qui se tiendra à Québec, dans un contexte où la France lance des appels pressants pour que les autres pays membres contribuent davantage à cette organisation. Le Québec et le Canada en font-ils assez ?

— Comme la Belgique et la Suisse, nous pouvons en faire plus que les pays en développement. Mais le Québec aurait plus de moyens si le déséquilibre fiscal était réglé.

Ne l’est-il pas ?

— Stephen Harper, en dépit de ce qu’il prétend, a effectué un règlement financier, pas fiscal, qui dépend du bon vouloir du gouvernement fédéral et non d’une formule. Charest, Dumont, Marois s’entendent, d’ailleurs : cette question n’est pas réglée, même si Harper a redistribué des fonds. En 1965, Pearson et Lesage, puis, en 1977, Trudeau et Lévesque ont examiné les compétences respectives des provinces et ont traduit ça en points d’impôt. Cela prend la forme d’un abattement fiscal pour le Québec dans nos déclarations de revenus. C’est ça, un transfert fiscal.

Comment percevez-vous l’évolution des diplomates étrangers concernant la question québécoise ?

— Avant, ils n’avaient que la vision des fédéralistes. Certes, il y a des consulats au Québec, mais ils relèvent de leur ambassade, laquelle relève des Affaires étrangères, à Ottawa. Depuis que nous, les membres du Bloc, sommes à Ottawa, nous rencontrons des ambassadeurs. Nous leur avons parlé au sujet des négociations entourant la Convention de l’Unesco sur la diversité culturelle, des négociations de l’OMC en agriculture, de La paix des braves, avec les Cris de la Baie-James, de la guerre en Irak — Harper blâmait le Bloc de refuser d’y aller. Nous participons à toutes les missions diplomatiques et nous recevons toutes les délégations, et nous leur donnons un point de vue différent de celui des fédéralistes.

C’est tout de même grâce à Stephen Harper que le Québec est représenté à l’Unesco…

— Dans la grande salle de l’Unesco, si vous cherchez la place du Québec entre les « P » et les « R », vous ne la trouverez pas. Il faut aller dans les « C », à la délégation canadienne ; c’est là que se trouve la place du Québec, et c’est une place debout, il n’y a pas de siège… Ça ne respecte pas les visées du Québec. Le premier ministre Jean Charest a utilisé une jolie formule : « Quand on est maîtres chez nous, on est maîtres partout. » Dans le cas de la Belgique, que Harper cite souvent, les communautés wallonne et flamande doivent s’entendre, sinon la Belgique s’abstient de prendre position. Alors qu’au Canada le représentant du Québec a droit de parole seulement s’il partage la position canadienne !

Que pensez-vous de l’idée de voir un jour l’Ontario se joindre à la Francophonie ?

— Je ne serais pas contre. Les statistiques d’assimilation des Franco-Ontariens et des Acadiens sont désespérantes ; on parle de 38 %.

Le fait français est-il plus dur à défendre au Canada depuis l’élection du gouvernement Harper ?

— Nous avons obtenu la reconnaissance de la nation québécoise. Il faut maintenant passer de la parole aux actes. Au Sommet de Québec, on parlera du français dans le monde. Mais que fait Stephen Harper pour les francophones d’Amérique ? Il refuse qu’on applique la loi 101 aux entreprises sises au Québec qui relèvent du fédéral. Il refuse que le Québec puisse se soustraire à la doctrine du multiculturalisme, même si le sujet fait l’unanimité à l’Assemblée nationale. Ailleurs au Canada, les Franco-Canadiens et les Acadiens sont déçus. Les francophones de la circonscription de Harper disent aux Québécois : « N’appuyez surtout pas les conservateurs, ça va contre nos intérêts. » Le français dans l’armée, à Air Canada, c’est pitoyable.

C’est le même Harper qui, quand il était président de la National Citizens Coalition, soutenait Brent Tyler lorsqu’il a combattu la loi 101. Il parlait de xénophobie.

Donc le Bloc québécois reste pertinent 18 ans après sa fondation, même s’il devait être éphémère ?

— Bon, on a perdu le deuxième référendum de justesse. Que faire à ce moment-là ? Au Québec, le Bloc a remporté les élections de 1997, 2000, 2004, 2006, et nous gagnerons celles de 2008. Et nous n’aurions plus notre place ? D’habitude, on remet en cause la pertinence de celui qui occupe le dernier rang, pas le premier ! Le Bloc n’accédera jamais au pouvoir ? On le sait : on le dit ! Par contre, le NPD le sait, mais ne le dit pas. Les verts le savent et le disent. Personne ne remet en question leur pertinence, parce qu’ils apportent quelque chose au débat démocratique.

Même si, en votant pour le Bloc, les Québécois s’excluent du gouvernement depuis 18 ans ?

— J’aime mieux être debout dans l’opposition qu’à genoux au pouvoir. Lorsque la Constitution a été rapatriée, en 1981, tous les députés libéraux fédéraux du Québec — sauf un — se sont mis à genoux et l’ont approuvée, contre la volonté de l’Assemblée nationale du Québec. Les libéraux fédéraux ont eu Chrétien, Martin, Lapierre, Robillard, Pettigrew, tous des Québécois. Ils ont fait quoi ? À l’époque où il était ministre des Communications du Québec, Lawrence Cannon réclamait la souveraineté culturelle du Québec. Nous étions allés le voir pour défendre l’idée à Ottawa. Depuis qu’il est ministre dans le gouvernement conservateur, il dit : adressez-vous au ministre responsable. Il change de palier de gouvernement et il change de convictions. C’est triste. Ils sont 10 Québécois dans le gouvernement Harper. On demande que la loi 101 soit appliquée au Québec aux entreprises qui relèvent du fédéral, eux disent non. L’Assemblée nationale affirme que le déséquilibre fiscal n’est pas réglé, eux disent qu’il l’est. On réclame l’application de Kyoto, eux refusent. On dénonce les coupes dans la culture, eux les approuvent.

Harper a pourtant augmenté les crédits de certaines entités, comme la Société Radio-Canada et Téléfilm Canada…

— Patrimoine canadien, c’est aussi les communications, les parcs fédéraux et le sport. Le budget du ministère a augmenté de 8 %, mais la part de la culture là-dedans est passée de 66 % à 56 %. Avant les dernières coupes, Harper avait déjà diminué de 27 millions l’enveloppe budgétaire de la culture. Alors il ment effrontément quand il dit qu’il augmente ses budgets.

Est-ce qu’un parti perpétuellement dans l’opposition, comme le Bloc, peut mieux défendre le français qu’un gouvernement ?

— On n’a jamais autant parlé français à Ottawa que depuis l’arrivée du Bloc. Chaque fois que quelqu’un tente d’écarter le fait français, les gens du Bloc sont là pour résister. Nous intervenons en faveur des Franco-Canadiens et des Acadiens par conviction, pas par intérêt électoral. Nous sommes toujours à leurs côtés. Le NPD n’a jamais rien fait pour le français. À part le député du NPD Yvon Godin, au Nouveau-Brunswick, qui intervient pour les Acadiens, je ne vois pas. Les conservateurs sont encore moins ouverts.

La question du français revient souvent chez les électeurs pendant la campagne, non ?

— Notamment la question du français langue de travail, oui. Des gens se demandent : pourquoi ceux qui doivent travailler en anglais ne portent-ils pas plainte ? Parce que l’Office québécois de la langue française n’a pas autorité sur les entreprises de compétence fédérale, c’est-à-dire les ports, le transport ferroviaire, l’aviation, la radio, la télé. D’autres disent : « Nos employés peuvent travailler en français, il n’y a pas de problème. » Mais s’il n’y a pas de problème, pourquoi le fédéral refuse-t-il de reconnaître par écrit que la Charte de la langue française s’applique aux entreprises fédérales installées en territoire québécois ?

Actuellement, il y a deux types de travailleurs : ceux à qui la Charte s’applique, et les autres. Certains protestent : « Mais les banques font des affaires sur le plan international. » Et puis ? L’un n’empêche pas l’autre. Quand le Mouvement Desjardins travaille en Ontario, il fait ses chèques en anglais.

Dans la vraie vie, comment un parti d’opposition arrive-t-il à faire pression sur le gouvernement ?

— Si le Bloc n’avait pas été là, pensez-vous que Harper aurait reconnu la nation québécoise ? L’année précédente, le 24 juin, il ne pouvait pas prononcer l’expression « Fête nationale ». Il a vu qu’on poussait cette idée avec notre projet de résolution. Il a fallu qu’il le fasse lui-même pour ne pas se faire déculotter.

Ce faisant, il vous a aussi désarçonné…

— Saviez-vous que, lorsque Stephen Harper lisait son discours annonçant la reconnaissance de la nation québécoise, j’étais le seul chef de parti qui n’avait pas reçu le texte complet ? J’avais un texte tronqué, où n’apparaissait qu’une dénonciation de notre position. Quand Harper s’est mis à lire, j’ai compris qu’il reconnaissait la nation québécoise dans un Canada uni. J’ai eu cinq minutes pour réagir, sans pouvoir consulter mon monde…

Cela dit, tant mieux s’il reconnaît la nation québécoise, c’est ça qu’on voulait ! Mais on ne peut reconnaître une nation sans reconnaître sa langue et sa culture, sans reconnaître qu’elle a un modèle d’intégration différent du multiculturalisme.

 

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