Harperland revisité

En refermant Harperland, l’ouvrage que le journaliste Lawrence Martin vient de publier sur les quatre années de pouvoir des conservateurs à Ottawa, de nombreux lecteurs seront tentés de conclure que Stephen Harper est le plus grand danger public qui menace le Canada depuis… Lucien Bouchard.

Harperland revisité
Photo : Chris Young/PC

Dans un ouvrage publié dans la foulée du référendum de 1995 sur la souveraineté du Québec, le même journaliste avait créé un certain émoi en présentant Lucien Bouchard – alors premier ministre de la province – comme un chef politique frappé d’un fort complexe messianique.

Selon l’auteur, l’ascendant qu’exerçait Lucien Bouchard sur les Québécois expliquait le résultat serré du référendum et permettait de craindre le pire pour la suite des choses. À l’appui de ces conclusions, il four­nissait en annexe de son livre une évaluation psychiatrique concoctée à distance par une émi­nence médicale torontoise.

Par comparaison, Harper­land ne contient pas de véritable bombe. Ceux qui ont suivi l’actua­lité fédérale depuis l’arri­vée au pouvoir des conser­va­teurs, en 2006, n’y perdront pas leur latin. Et ceux qui ont lu l’ouvrage que l’auteur avait consacré à Lucien Bouchard y retrouveront la même grille d’analyse.

À l’époque, Lawrence Martin avait présenté le premier ministre québécois comme un homme qui se croyait investi d’une mission sacrée. Dans Harperland, Stephen Harper est dépeint comme un control freak, une bête politique animée par la haine viscérale de ses adversaires et motivée par une telle obsession de vouloir tout diriger qu’elle menace la démocratie canadienne.

Comme dans son livre sur Lucien Bouchard, Lawrence Martin enfonce beaucoup de portes déjà ouvertes dans l’opinion publique et en ouvre peu de nouvelles. Après le référendum de 1995, l’hypothèse selon laquelle le résultat avait découlé d’une vague d’hystérie populaire inspirée par un démagogue charismatique réconfortait bien des gens dans le reste du Canada.

Quatre ans après l’arrivée de Stephen Harper au pou­voir, l’idée que le premier ministre conservateur est le diable en personne a fait du chemin parmi les élites canadiennes. On emploie parfois à son sujet des mots qui n’ont normalement pas cours dans le débat politi­que du Canada – sinon, peut-être, quand il est question des souverainistes.

Lawrence Martin rappelle que l’ancien premier minis­tre libéral du Nouveau-Brunswick Frank McKenna a déjà décrit le gouvernement Harper comme un régime de brutes (thugs). Et il raconte que l’ancien chef néo-démocrate Ed Broadbent a, dans la fou­lée de la crise parlementaire de 2008, écrit une chronique qu’il concluait en affirmant déceler quelque chose de malsain (a touch of evil) chez Stephen Harper. Le chef de pupitre l’aurait con­vaincu de retrancher cette phrase assassine à la dernière minute.

Certains des passages les plus inédits de Harperland vont néanmoins à contre-courant de la thèse principale de l’ouvrage. On apprend notamment qu’en 2007-2008 le premier ministre a écarté l’idée d’une campagne électorale à saveur référendaire sur la mission canadienne en Afgha­nistan, de crainte de trop diviser le Canada. Le livre confirme également que la prorogation du Parlement fédéral l’hiver dernier – une initiative qui a bétonné l’image dictatoriale de Stephen Harper – était une idée de sa garde rapprochée, à laquelle le principal intéressé avait longuement résisté.

Néanmoins, depuis quatre ans, le premier ministre Har­per a fourni abondamment d’éléments à l’appui de la thèse voulant qu’il soit hyper-dirigiste. Lawrence Martin avance avec raison qu’en la matière Stephen Harper surpasse tous ses prédécesseurs et que, pour avoir la haute main sur le message, il a instauré un régime de terreur sans précédent à Ottawa.

L’histoire ne dit pas, par contre, si un autre premier ministre à la tête d’un parti nouvellement reconstitué et minoritaire aussi bien dans son idéologie que dans sa situation parlementaire aurait réussi en adoptant un autre style de gouvernance.

Comme bien d’autres observateurs, Lawrence Martin croit que les Canadiens – compte tenu du caractère brutal qui distingue le gouvernement conservateur depuis quatre ans – ne se résoudront pas à confier une majorité à Stephen Harper. Les sondages vont actuellement dans le sens de cette conclusion.

L’auteur note également que si Stephen Harper quittait la politique demain, son héritage de premier ministre serait mince. Mais il ajoute : « Un premier ministre doit [également] être jugé en fonction de son influence sur la conscience du pays. En moins de cinq ans, l’influence de Stephen Harper a été davantage ressentie que celle de premiers ministres qui ont été deux fois plus longtemps au pouvoir. »

Au bout du compte, Law­rence Martin se retient d’écrire la nécrologie de Stephen Harper. C’est une sage décision.

 

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