Hommage aux sondages

Les sondages devraient être bannis des campagnes électorales, affirment leurs détracteurs. Au contraire, répond notre collaborateur. Non seulement les sondages bien faits sont bénéfiques, mais ils sont cruciaux pour la démocratie.

Illustration : Catherine Gauthier pour L'actualité

«Les sondages prennent beaucoup trop de place dans l’espace médiatique durant les campagnes électorales. Surtout qu’ils sont là pour nous influencer, pas pour nous informer sur les enjeux. Ils ne sont que de la propagande, il faudrait les interdire. » De tels commentaires résonnent de plus en plus souvent, et de plus en plus fort, depuis des années. Alors que, de mon point de vue, les données provenant des sondages bien faits constituent les seules informations objectives et quantifiables auxquelles on ait accès sur l’avancement d’une campagne électorale ! Tout le reste est sujet à l’interprétation partisane.

Je pose, il faut le dire, un regard scientifique sur les sondages : je suis le créateur de Qc125, un modèle statistique de projections électorales basé, entre autres, sur les résultats de scrutins passés, l’évolution démographique et des tonnes de données de sondages. Les coups de sonde politiques font partie intégrante de Qc125. Dans mon esprit de scientifique (j’enseigne la physique et l’astronomie au collégial), il n’y a aucun doute : les sondages de qualité sont bénéfiques, voire cruciaux pour la démocratie.

Certes, l’information qui en provient contient son lot d’incertitudes (c’est la nature même des statistiques), mais cela demeure tout de même de l’information. Les sondages nous renseignent sur l’opinion publique à propos de divers enjeux et, évidemment, sur les intentions de vote. Ils nous fournissent aussi des données sur l’état actuel de la course, que les partis politiques eux-mêmes exploiteront afin de planifier leur campagne. C’est en se basant sur les sondages qu’ils détermineront quelles expressions, quelles attitudes et quels comportements ils devront favoriser ou éviter. En être conscient ne fait-il pas de vous un électeur mieux informé ? Pourquoi ces données devraient-elles vous être cachées ?

Quand un politicien affirme : « La population est derrière mon programme ! », ce que le scientifique en moi entend est une hypothèse. Et en science, la véracité de chaque hypothèse est mesurable par l’expérimentation. Comment passer à cette deuxième étape de la méthode scientifique ? En élaborant un questionnaire à propos du programme, en le soumettant à un échantillon représentatif de l’électorat et en analysant ensuite les résultats. Voilà comment introduire un peu de quantitatif et de méthode scientifique dans un milieu (la politique) immergé dans le qualitatif. Hypothèse, expérimentation, conclusion.

« Pourquoi parler des sondages quand on pourrait discuter des enjeux ? » m’a-t-on demandé à plusieurs reprises, comme si « enjeux » et « sondages » étaient mutuellement exclusifs. Comment diable pouvons-nous connaître les enjeux qui sont réellement importants aux yeux des électeurs si on ne les consulte pas ? Car c’est ce que peuvent accomplir des sondages de qualité. Lors d’une campagne, des politiciens tenteront de « contrôler le message » et de promouvoir les priorités de leur parti, et certains utiliseront des anecdotes entendues sur le terrain. Toutefois, un sondage scientifique sera toujours plus fiable et représentatif de la réalité que l’anecdote. Alors que les micros et les caméras sont généralement braqués vers les politiciens, ne devrions-nous pas écouter davantage les électeurs ? Les sondages sont une façon de leur donner une voix. 

Quant à bannir les sondages d’une campagne sous prétexte qu’ils tentent d’influencer les électeurs… Faudrait-il aussi empêcher les annonces publicitaires pendant toute la durée de la course ? Les pancartes ? Les chroniqueurs dont les clans sont facilement identifiables ? Les politiciens ne tiennent-ils pas des rassemblements partisans ? Ne font-ils pas des discours passionnés et des promesses parfois douteuses ? Et tout ça dans le but de… vous influencer ? Et que dire des réseaux sociaux ? Individus et groupes partisans n’y publient-ils pas des mèmes parfois humoristiques, parfois dégradants, sinon mensongers, dans le seul objectif de mobiliser la base électorale d’un parti ou d’un candidat ?

Imaginez un descripteur de matchs de hockey qui affirmerait : « Alors le Canadien tire de l’arrière 3-1 contre les Bruins en fin de deuxième période… » et auquel on répondrait : « Silence ! Ne dites pas le score aux téléspectateurs, ça pourrait les influencer ! » Ce serait un non-sens.

Tout lors d’une campagne électorale est conçu dans l’unique but d’amener les électeurs à voter pour (ou contre) des candidats. Alors pourquoi cette obsession pour l’influence que pourraient avoir les sondages sur les résultats ?

Évidemment, des enquêtes statistiques de piètre qualité mésinforment au lieu d’informer. Elles nuisent à l’analyse d’une campagne et contribuent à augmenter le cynisme des électeurs. La justesse et la précision des coups de sonde sont des sujets qu’il est légitime de débattre et d’examiner. Journalistes et chroniqueurs doivent apprendre à repérer les sondages douteux afin de ne pas leur donner autant d’attention et de couverture médiatique.

Des sondages peuvent-ils être biaisés et manipulés ? Bien sûr, et c’est justement pourquoi tant les médias que les électeurs doivent exiger de la transparence. Un sondeur qui publie des résultats discutables et constamment imprécis sera inévitablement montré du doigt et, finalement, ignoré. La transparence, c’est ce que vise notamment Qc125 avec son Bulletin des sondeurs au Canada, qui compile les sondages de toutes les élections au Canada depuis le scrutin québécois de 2014.

Certaines maisons de sondage voient juste assez souvent. D’autres publient des chiffres involontairement biaisés, un phénomène appelé l’« effet maison » (house effect) dans l’industrie, causé par une myriade de facteurs — comme les différentes techniques de pondération des données, la formulation des questions et, surtout, la qualité de l’échantillon accessible au sondeur. Mais attention : l’effet maison ne signifie pas que les chiffres sont nécessairement faux ou sans valeur pour les analystes, car ces sondeurs observent généralement les mêmes tendances que leurs concurrents. Néanmoins, l’effet maison surestime invariablement les résultats du sondage pour un parti aux dépens d’un autre, d’où l’importance de considérer chaque enquête comme un morceau unique d’un grand puzzle.

Par exemple, une analyse de 25 sondages fédéraux de l’Institut Angus Reid depuis 2018 permet d’affirmer que cette maison accorde en moyenne deux ou trois points de plus au Parti conservateur du Canada (PCC) aux dépens du Parti libéral du Canada (PLC) lorsqu’on compare ses résultats à la moyenne pondérée des sondages du modèle Qc125. D’ailleurs, aux élections fédérales de 2015, Angus Reid a sous-estimé le vote du PLC de cinq points, puis de quatre points aux élections suivantes, en 2019 (tandis qu’il avait correctement mesuré les appuis au PCC lors de ces deux scrutins). À l’inverse, les chiffres d’Innovative Research Group ont tendance à pencher du côté du PLC et à sous-estimer le vote conservateur : dans 28 sondages fédéraux depuis 2018, Innovative Research a surestimé le PLC et sous-estimé le PCC de deux points en moyenne. Sans surprise, cette maison a sous-estimé le résultat du PCC de quatre points en 2019. C’est pourquoi il est si important de regarder l’ensemble des sondages et des tendances, pas seulement les chiffres bruts de chacun des instituts. 

Les sondages scientifiques nous informent. Les ignorer (ou, pire, les bannir) pendant une campagne rendrait de l’information précieuse accessible uniquement aux partis et aux organismes aux poches profondes. Les coups de sonde seraient alors remplacés par des rumeurs, qu’on laisserait ensuite filtrer au compte-gouttes dans l’objectif de déformer le discours narratif de la course. Il serait ainsi impossible de discerner les vraies enquêtes scientifiques des sondages bidon qui pullulent sur les médias sociaux. 

De mauvaises données mèneraient inévitablement à de mauvaises analyses.

Parce que, oui, l’information nous influence. Mais devinez quoi : l’ignorance et la mésinformation aussi.

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Si les sondages qui dévoilent les intentions de vote des électeurs sont utiles, alors pourquoi ne dévoile-t-on pas les résultats du vote au fil de la journée du scrutin? Ce serait insensé, bien sûr. Les sondages sur les enjeux politiques, oui, tout à fait utiles. Mais les sondages sur les intentions de vote ne peuvent qu’influencer les électeurs à voter « stratégique » plutôt que selon leurs convictions. Aux Etats-Unis en 2016 Donald Trump a probablement été élu parce que tous les sondages (qui étaient dans le champ) prédisaient une victoire démocrate et ces derniers n’ont pas été voter.

Les sondages sont utiles principalement aux firmes de sondage, dont c’est le gagne-pain, et aux médias, toujours à la recherche de contenu à communiquer.

À mon humble avis les sondages nuisent à la démocratie.

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Bonjour,
Je ne suis pas d’accord avec votre conclusion. Je crois que de faire une synthèse des sondages( QC 125) est plutôt intéressant. Vous êtes toujours libre de voter pour le parti que vous voulez. Et si les gens font leurs choix en fonction des sondages c’est encore leurs droits. Personne oblige personne à voter pour l’un ou l’autre des partis. Toute fois si leurs opinions politiques sont basés sur les sondages uniquement cela me désole énormément. Informez-vous il est plus que temps.

Bonjour,

Je me demande si la comptabilisation du « vote blanc », comme on le fait en France, aurait une incidence quelconque sur les programmes des partis politique et si statistiquement ça présenterait un intérêt?

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