Investissements étrangers et F-35: une tempête apaisée, une autre relancée (partie 2)

Si le gouvernement a réussi à s’enlever une épine du pied avec son annonce sur les investissements étrangers, il en est encore loin dans le dossier controversé des F-35. Comme je l’écrivais mercredi dans le Devoir, je pense en fait que sa réputation sera entachée à tout jamais par ce dossier, peu importe l’issue

L’annonce faite mercredi donne l’impression qu’on remet le processus sur les rails, ce qui serait nécessaire, les CF-18 approchant de la fin de leur vie utile. Qu’on le veuille ou non, il faudra les remplacer.

Mais l’absence d’échéancier et le refus de s’engager à procéder à un appel d’offres laissent sceptique. Car au bout du compte, ce processus ressemble à celui que la Défense a suivi entre 2006 et 2010. À l’époque, on avait évalué les différentes options, mais pour offrir au gouvernement des conclusions biaisées en faveur du F-35. (Ce qu’explique ici avec beaucoup plus de détails mon collègue Alec Castonguay. Son enquête publiée en janvier 2012 mérite aussi le détour.)

Le vérificateur général Michael Ferguson écrivait ceci dans son rapport du printemps dernier, celui-là même qui a forcé le gouvernement à refaire ses devoirs.

«[En 2005], le Ministère a défini les exigences opérationnelles préliminaires du remplacement et a évalué cinq avions en fonction de ces exigences, en se basant en partie sur l’information obtenue dans le cadre de visites de différents fabricants d’aéronefs. Quatre des appareils évalués existaient déjà et le cinquième, le F-35, était toujours en développement. En juin 2006, la Défense nationale a synthétisé cette analyse des différentes options dans un document intitulé Operational Requirements Concept Document (document conceptuel sur les besoins opérationnels). En conclusion, ce document montre une préférence marquée pour le F-35 en ces termes : ‘Il est non seulement l’aéronef qui satisfait le mieux aux exigences des Forces canadiennes en offrant la durée de vie la plus longue, mais il est aussi le plus abordable.’»

Il ajoutait un peu plus loin :

«En 2008, la Défense nationale a entrepris une analyse des options pour trois aéronefs en concurrence relativement aux capacités obligatoires de niveau élevé. Parmi ces aéronefs figurait le F-35, qui était encore en développement à l’époque. Cette analyse a conclu que même si les trois aéronefs étaient en mesure de satisfaire aux capacités obligatoires de niveau élevé, c’est le F-35 qui offrait « le meilleur rapport qualité-prix », puisqu’il « fournit une capacité exceptionnelle au plus bas coût tout en offrant à l’industrie aérospatiale canadienne des retombées incomparables » [Traduction]. Cette analyse est devenue le pivot du processus décisionnel. Les conclusions ont été présentées aux décideurs de haut niveau. Il n’y avait aucune documentation à l’appui de l’analyse et des conclusions.»

Mercredi, on nous a annoncé qu’on allait reprendre ces évaluations avant de décider de la stratégie d’achat – avec ou sans appel d’offre. Ce qui est très révélateur cependant est la décision de soumettre cet examen à la supervision d’experts externes. Ça démontre la perte de crédibilité du gouvernement dans ce dossier. Il sait que sans caution extérieure, personne ne le croira. Mais est-ce que cela suffira à éviter un biais en faveur du F-35, qui est toujours dans la course et qui a toujours la faveur des militaires?

La Défense a manipulé le gouvernement pendant des années dans ce dossier. Les conservateurs ont laissé faire, n’exigeant pas les documents normalement requis pour procéder sans appel d’offres. En fait, ils se sont entêtés et leur entêtement fait en sorte qu’aujourd’hui, on n’est pas plus avancé. On a perdu beaucoup de temps et on pourrait être forcé d’accélérer le pas si on ne veut pas dépenser des millions pour garder les Cf-18 en opération.

Et au bout du compte, on pourrait encore choisir le F-35. Si tel c’est le cas, on se retrouverait avec une facture finale estimée pour l’instant à près 45 milliards sur 42 ans. Le gouvernement essaie de nous faire croire que le plus grand nombre d’années de référence explique ce chiffre. Le nouvel estimé est basé sur toute la durée de vie de l’appareil, 30 ans, alors que l’évaluation de 25 milliards du vérificateur général portait sur 20 ans, à partir de la livraison du premier appareil.

Il est faux de dire que dans les mêmes conditions, on en serait arrivé aux mêmes chiffres. Le prix révélé hier est plus élevé. La nouvelle période de référence est plus longue, mais elle couvre six années de développement où il y a eu peu de dépenses. Quand on divise les frais d’entretien et de fonctionnement par le nombre d’années durant lesquelles ils seront encourus, on arrive à une facture plus élevée.

Et si c’était la même chose, pourquoi tout reprendre à zéro? Soyons francs. Tout est à refaire parce que les conservateurs ont menti en campagne électorale. Ils ont minimisé les coûts, ce qui veut dire qu’ils n’ont pas eu le mandat de faire un achat de cette importance. Et c’est ce gâchis qui va les hanter longtemps, d’autant plus longtemps qu’ils tentent encore de nous mener en bateau.

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Et » les exigences opérationnelles préliminaires » quelles sont-elle? On a beau dire, mais il me semblait avoir entendu qu’on demandait un bi-moteur, pour une plus grande sécurité sur notre immense territoire. Et le f-35 a surmonté cette exigence, ou on l’a mis de côté?
Si on doit reprendre l’évaluation au complet, après le respect de ces exigences opérationnelles, on devrait peut-être aussi considérer ce que les autres acheteurs d’appareils militaires ont choisi dans les dernières années.
Il existe environ 5 appareils possibles, dont 1 vient du bloc soviétique. Le Rafale de Dassault a été le choix de l’Inde en début 2012. Il est l’appareil le moins cher, et celui dont on n’a pas à attendre la fin du développement. Mais ce français risque-t-il de rebuter nos anglos des forces canadiennes?

Des personnes sensées choisiraient de continuer avec le F-18 allongé, qui existe déjà, et qui est une version revue, corrigée et améliorée de présent F-18.

De plus, nos pilotes étant déjà formés au pilotage de cet avion n’auraient pas à recommencer à zéro pour se familiariser avec cet appareil.

Mais le cabinet Harper veut jouer dans la cours des grands et posséder des avions de premières frappes. Nous ne sommes pas un pays impérialiste, comme le sont les les Etats-Unies. Nous devons apporter un rôle de soutient aux troupes de l’OTAN. Nous ne sommes pas un fer de lance.

Jouer un rôle secondaire n’est pas déshonorant. Comme disait Lafontaine, un bon monarque sait utiliser tous ses sujets en fonction de leurs capacités. Il n’y a pas de sujets inutiles.

Le Canada est petit et doit tenir sa place. Une grenouille n’est pas un boeuf.

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