Jack la menace

On le verra beaucoup cet été au Québec. Car pour redonner vie au NPD, Jack Layton a entrepris de faire la cour aux militants du Bloc québécois. Son but: devenir le leader de l’opposition officielle à Ottawa.

Cheveux poivre et sel, moustache bien taillée, veston de bonne coupe et chemise noire: son allure british détonne un peu dans les assemblées plutôt « jeans et barbes » de la gauche québécoise. Pourtant, Jack Layton nage comme un poisson dans l’eau au milieu de ces gens qui, la semaine précédente, manifestaient dans les rues de Montréal contre la guerre d’Irak. Et qui, en cette fin de semaine de février, participent au congrès sur la santé de l’Union des forces progressistes (UFP). Même son accent ne le trahit pas. Car le chef du Nouveau parti démocratique (NPD) est un Montréalais d’origine qui a souvent arpenté les rues de la ville une pancarte à la main au cours de sa jeunesse militante. Son français résonne encore des échos du temps où il jouait au water-polo dans le quartier populaire de Pointe-Saint-Charles…

« La taille de ces foules ne m’étonne pas, dit Layton aux invités de l’UFP. Les premières manifestations contre la guerre du Viêt Nam ont eu lieu à Montréal… J’en étais! » Et le chef du NPD d’en profiter pour rappeler que, sur cette question de la paix, « c’est nous qui sommes en phase avec les Québécois, pas le Bloc! »

Quelques instants plus tôt, il avait commenté les propos du Dr Réjean Thomas, fondateur de la Clinique médicale l’Actuel (centre d’excellence en VIH, MTS et hépatites), à Montréal. « J’ai moi-même contribué à l’ouverture d’une clinique semblable à Toronto, la Hassle Free Clinic », dit Jack Layton au passage.

Voilà la méthode Layton: se faire voir dans tous les groupes d’activistes sociaux, même les plus petits, même au Québec. Et s’y présenter comme « un gars de la gang ».

Né en 1950 à Hudson, à l’ouest de l’île de Montréal, Jack Layton a grandi dans l’aisance des bourgeois anglophones de la métropole. Son père, ingénieur, avait acheté une maison dans l’élégante rue Birch Hill. Comme ses amis, il était membre d’un club de voile avec piscine, d’un club de golf, de tennis. Autant d’endroits où l’on ne parlait qu’anglais.

Les jeunes Canadiens français, eux, se baignaient dans le lac des Deux Montagnes, et la seule occasion que Layton avait de les fréquenter, c’était dans la rue, pour une partie de hockey. À 16 ans, alors qu’il gère le club social des jeunes du Yacht Club de Hudson, il organise une soirée pour admirer les aurores boréales. Et tout naturellement, il y convie ses camarades francophones. Le lendemain, le conseil d’administration de l’endroit le « convoque », lui reprochant d’avoir invité des « étrangers » dans ce club réservé à la bourgeoisie anglaise de la ville.

« La discrimination, je l’ai connue là, dit-il, et je savais bien que ce n’était pas correct… Wrong! » dit-il en insistant lourdement sur le mot.

Le bien et le mal, Jack Layton a appris très jeune à les distinguer. Membres de l’Église unie du Canada, ses parents attachaient plus d’importance au service communautaire qu’à la pratique religieuse. « À l’Action de grâces, mon père m’emmenait servir des repas aux pauvres dans un sous-sol d’église du centre-ville: c’était ça, notre pratique religieuse. »

À l’Université McGill, à la fin des années 1960, il participe à « l’opération McGill français », un mouvement qui voulait ouvrir davantage le vénérable établissement anglophone aux Canadiens français, qui ne représentaient alors que 8% des effectifs étudiants. Au cours d’une manifestation agitée, en 1969, Jack Layton se retrouve aux côtés de turbulents personnages, comme le syndicaliste Michel Chartrand, l’avocat attitré des poseurs de bombes du Front de libération du Québec (FLQ), Robert Lemieux, et le professeur indépendantiste qui l’a attiré là, Stan Grey. « Je n’ai pas aimé les bombes incendiaires lancées sur les grilles de l’université! » avoue-t-il aujourd’hui.

À la même époque, il habite une chambre louée de la rue Sainte-Famille, dans ce qu’on appelait alors « le ghetto de Milton Park ». Il milite pour des coopératives de logement réservées aux étudiants et se retrouve tout naturellement au Front d’action politique (FRAP), un parti municipal de gauche qui, après un premier échec, en 1970, contre le maire Jean Drapeau, deviendra le Rassemblement des citoyens de Montréal (RCM).

Que faisait donc ce jeune homme de bonne famille dans la mouvance agitée du Québec indépendantiste et de gauche? Son grand-père Gilbert Layton avait été ministre de Maurice Duplessis mais avait, il est vrai, démissionné pour protester contre la conscription des jeunes Canadiens pendant la Deuxième Guerre mondiale. Son père, Robert Layton, ingénieur travaillant à Westmount, était l’organisateur en chef de Paul Gérin-Lajoie, ministre de Jean Lesage et fondateur du ministère de l’Éducation, en 1964. Il quitta cependant le Parti libéral lorsque Pierre Elliott Trudeau fit adopter une nouvelle Constitution sans l’accord du Québec, en 1982. « Il trouvait que Trudeau avait commis une grave erreur, avec arrogance en plus », raconte son fils. Deux ans plus tard, Robert Layton se présente pour le Parti progressiste-conservateur dans la circonscription de Lachine. Il sera même brièvement ministre d’État aux Mines dans le gouvernement de Brian Mulroney.

Conservateurs, libéraux, néo-démocrates, les Layton sont avant tout des gens de principes.

Le premier congrès politique auquel le jeune Layton assiste est celui du Parti libéral du Québec, qui, le 17 janvier 1970, choisit Robert Bourassa comme chef. Jack Layton passe beaucoup de temps avec un autre candidat, un certain Pierre Laporte. Quand, quelques mois plus tard, celui-ci est enlevé puis assassiné par des militants du FLQ, Layton est profondément ébranlé.

Il suit la crise d’Octobre à la télévision et entend Tommy Douglas, ancien premier ministre de la Saskatchewan et chef du NPD aux Communes, protester contre l’adoption de la Loi sur les mesures de guerre. « J’ai trouvé ça courageux, dit Jack Layton, car ce n’était vraiment pas populaire à l’époque. Mais l’homme avait des principes. » Layton adhère immédiatement au NPD.

Élève de Charles Taylor à l’Université McGill, disciple du philosophe allemand Hegel, Jack Layton a connu un parcours intellectuel semblable à celui de Pierre Trudeau. Il aurait donc tout aussi bien pu suivre celui-ci au Parti libéral du Canada. « Jamais! lance-t-il brutalement. Les libéraux n’ont pas de principes. Ou plutôt, ils ont plusieurs séries de principes, dont ils changent selon les circonstances et leurs intérêts électoraux. »

C’est même, indirectement, le sujet de la thèse de doctorat qu’il soutient à l’Université York (Toronto), en 1984. Effectuant une analyse de la politique canadienne de contrôle des investissements étrangers, Jack Layton constate que, tout en tenant un discours nationaliste, les libéraux se montrent très complaisants avec le capital étranger. « Et le pire de tous fut Jean Chrétien », à l’époque (1976) ministre de l’Industrie et responsable de l’Agence de contrôle des investissements étrangers.

Dès sa sortie de l’université, Layton se fait offrir un poste de professeur titulaire de sciences politiques à l’Institut Ryerson. Il devient donc torontois en 1971 et participe à la création d’un parti municipal affilié au NPD, copié sur le modèle du Rassemblement des citoyens de Montréal.

Sa carrière politique n’a guère eu plus de succès que le NPD au Québec. Conseiller municipal très populaire (il est élu une première fois en 1982), avocat de toutes les causes sociales – comme le logement abordable, le transport en commun, la qualité de l’environnement -, il se croit capable de conquérir la mairie en 1991. Premier échec. Puis il se présente deux fois aux élections fédérales, d’abord contre le libéral Bill Graham, en 1993, puis, en 1997, contre un autre libéral, Dennis Mills, dans sa propre circonscription de Broadview-Greenwood. Deux autres échecs.

Vice-président puis président, en 2002, de la Fédération canadienne des municipalités, il se crée un réseau de contacts partout au pays – jusque dans le cabinet du premier ministre Jean Chrétien, dont le directeur est Jean Pelletier, l’ancien maire de Québec. Fort de ce réseau, il voit sa carrière au NPD prendre des allures météoriques. Et lorsque s’ouvre le congrès à la direction du parti, le 25 janvier 2003, l’homme est fin prêt.

Le NPD ne s’est jamais remis de la retraite du populaire Ed Broadbent – qui, en 1988, fit élire 43 députés et pensa même réaliser une percée au Québec. Sous Audrey McLaughlin, du Yukon, puis Alexa McDonough, de la Nouvelle-Écosse, les sociaux-démocrates ont frôlé la disparition, tombant à neuf députés en 1993. La candidature de Jack Layton pourrait changer tout cela. Enfant chéri des médias de Toronto – autant dire de tous ceux de langue anglaise du pays! -, il s’impose donc très vite comme le favori au congrès.

Sa victoire au premier tour, avec 53,5% des suffrages exprimés, a étonné Jack Layton lui-même. Et malgré sa quatrième place, le Québécois Pierre Ducasse (voir « La gauche a trouvé son Mario Dumont », Actualités, 1er mars 2003) a redonné espoir aux néo-démocrates. Avec une base d’une trentaine de circonscriptions, une avancée toujours possible au Québec et un écroulement du vote de l’Alliance canadienne, le NPD pourrait former dès l’an prochain, pour la première fois de son histoire, l’opposition officielle à Ottawa.

L’élection de Jack Layton, contre trois membres de son groupe parlementaire (Bill Blaikie, pasteur de Winnipeg, le vétéran de la Saskatchewan Lorne Nystrom et le favori des grandes centrales syndicales de l’Ontario, Joe Comartin), a d’autant plus revigoré le parti que les conservateurs – qui viennent de se choisir eux aussi un nouveau chef, à Toronto – et les libéraux – qui n’en finissent plus de couronner Paul Martin – n’ont pas réussi à créer l’enthousiasme dans l’opinion publique. Dans le cas de Jack Layton, son opposition à la guerre d’Irak, laquelle a monopolisé les médias tout le printemps, a bien servi ses intérêts puisqu’il était souvent le seul chef de parti canadien, avec Jean Chrétien, à apparaître à la télévision.

Avec lui, les sociaux-démocrates ont dépoussiéré leur programme, devenant plus écologistes, pacifistes et concentrés sur de nouvelles préoccupations sociales, comme le logement abordable ou le « transport vert ». Le chef a réorganisé ses 14 députés en cinq unités de recherche thématique, les obligeant à travailler ensemble. « On reste un petit groupe, mais on travaille plus fort et surtout de façon plus efficace », dit Dick Proctor, de la Saskatchewan. « Des députés du Bloc viennent me voir et me disent: On va avoir des problèmes avec Jack au Québec », prétend Yvon Godin, député NPD d’Acadie-Bathurst, au Nouveau-Brunswick.

Mais le président de l’aile québécoise du parti, André Cardinal, l’admet lui-même: « Nous sommes encore perçus comme le parti de la gauche canadienne-anglaise, centralisatrice; cela ne passe pas au Québec. » Cardinal, qui fut aussi conseiller du RCM à Montréal, prévient cependant que les Québécois ne doivent pas demander aux Canadiens anglais de faire le travail pour eux. « C’est à nous d’amener le NPD à des thèmes modernes comme la décentralisation, le rôle de l’État ou le déséquilibre fiscal. » En somme, il faut changer le comportement du parti à l’égard du Québec. Et cela serait d’autant plus possible que Layton et son lieutenant québécois, Pierre Ducasse, apportent avec eux leur expérience du terrain.

Les campagnes de Jack Layton en faveur du logement abordable, alors qu’il était à la tête de la Fédération canadienne des municipalités, l’avaient déjà fait connaître au Québec. Ami de Jean Doré, président du RCM et ancien maire, et de Thérèse Daviault, qui lui avait brièvement succédé en 1998, il assistait d’ailleurs régulièrement aux congrès du RCM. Et il a travaillé avec le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU). Son directeur, François Saillant, ne tarit pas d’éloges: « Il connaît bien le Québec, où il a encore des liens, il semble moins centralisateur que ses prédécesseurs, il est plus proche des mouvements d’action communautaire. Si le NPD ne réussit pas avec lui, il ne réussira avec personne! »

Sur beaucoup de questions, les prises de position de Jack Layton sont souvent plus catégoriques que celles de Gilles Duceppe: sur le pacifisme, bien sûr, mais aussi le protocole de Kyoto et les changements climatiques, les garderies à cinq dollars. Son appétit pour le changement, tant à Ottawa qu’à Québec, est aussi plus grand. Il a raison de prétendre qu’il est « en phase avec le Québec ».

Avec le NPD, cependant, il y a toujours un « mais » au Québec, un gros mais: la question nationale. Layton a pris la direction d’un groupe parlementaire qui a appuyé la Loi sur la clarté référendaire; la chose n’est pas passée inaperçue dans les mouvements de gauche, proches du Bloc et du Parti québécois. Il parle volontiers de « fédéralisme asymétrique ». Et dans les discussions sur un nouveau programme fédéral de financement du logement abordable, en 2002, il disait déjà qu’il fallait respecter les différences qui sont propres au Québec.

Son lieutenant québécois, Pierre Ducasse, n’hésite pas quant à lui à appuyer ouvertement le Parti québécois pour son programme social-démocrate. « Nous aurons besoin de gens qui militent dans d’autres partis progressistes, dit prudemment Layton. Dans le cas de ceux qui font la promotion de la souveraineté, il faudra voir, mais je ne retiens pas cela contre eux. »

Les mouvements populaires du Québec devront eux aussi clarifier leur position face au Bloc québécois. « Gilles Duceppe vient de notre milieu », dit François Saillant avec circonspection. Mais il admet également que « le Bloc a été au bout de ce qu’il pouvait faire; si les forces de gauche veulent investir la scène fédérale, peut-être que le NPD pourrait faire l’affaire… »

La gauche québécoise et le nouveau NPD s’observent donc. Élu chef du parti, Jack Layton a tenu à rencontrer les dirigeants du FRAPRU, il a visité les centrales syndicales et il a surtout suivi la campagne électorale québécoise du printemps dernier, repérant des candidatures possibles. Comme celles de la libérale Nathalie Rochefort ou de son adversaire de l’Union des forces progressistes dans la même circonscription de Mercier, Amir Khadir, de Médecins du Monde. Paul Lévesque, urgentologue de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont (voir « La soviétisation de la médecine », 15 juin 1998) qui n’a pas voulu se présenter pour l’UFP parce qu’il « y a trop de séparatistes là-dedans », n’a pas dit non au NPD.

Cet été, Jack Layton sera beaucoup vu au Québec: au Festival international de jazz, dont il est un grand amateur, puis dans plusieurs municipalités dont il connaît bien les dirigeants depuis son passage à la Fédération. En août, il ira pendant deux semaines à l’École des langues de Jonquière, avec sa femme, Olivia Chow, militante du NPD comme lui et conseillère municipale de Toronto.

Ed Broadbent appuyait la candidature de Jack Layton « pour sortir le NPD de ses vieilles obsessions, le brasser un peu et l’ouvrir au secteur privé ». Il croit lui aussi au miracle: « Il suffirait de faire une percée au Québec pour que le NPD forme l’opposition officielle à Ottawa. » Ce qui faillit lui arriver en 1988…

La popularité de Paul Martin dans l’Ouest pourrait en effet réduire l’Alliance canadienne à une trentaine de sièges – au lieu des 63 d’aujourd’hui. Le Parti progressiste-conservateur n’est vraiment plus dans la course et le Bloc québécois pourrait finir avec une vingtaine de sièges, contre 34 actuellement. Il n’est donc pas impossible qu’avec 43 sièges comme en 1988, voire un peu plus si la percée se réalise au Québec, le NPD forme l’opposition officielle.

Jack Layton s’y prépare, en tout cas. « Notre programme et la liste de nos candidats vont convaincre les gens que nous sommes prêts à tout, promet-il: gouverner, former l’opposition officielle ou participer à une coalition. » Dans l’hypothèse – encore improbable aujourd’hui – où Paul Martin se retrouverait à la tête d’un gouvernement minoritaire, le chef du NPD a déjà pensé à ce qu’il fera: « Ma toute première exigence sera l’organisation d’un référendum national sur la représentation proportionnelle. »

Layton connaît bien son prochain adversaire. Tandis qu’il était président de la Fédération des municipalités, il a en effet négocié avec Paul Martin, alors ministre des Finances, un « fonds vert » de 200 millions de dollars pour des programmes municipaux dans les domaines de l’énergie, de l’eau et de la gestion des déchets.

« En 1993, député de l’opposition, Paul Martin a réalisé deux documents: une stratégie nationale du logement et un rapport sur les changements climatiques, dit Layton. Devenu ministre des Finances, il a réduit le budget du ministère de l’Environnement de 22% et aboli le programme d’aide au logement; je ne lui pardonnerai jamais ça! »

Depuis que Jack Layton dirige le NPD, sa formation a déjà forcé l’ancien ministre des Finances à se départir de ses intérêts dans son entreprise de navigation, la Société Maritime CSL (Canada Steamship Lines). « Ce n’est rien à côté de la campagne qu’on lui prépare! Paul Martin n’en est peut-être pas fier, mais les choix de Jean Chrétien sont aussi les siens. »

 

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