J’ai trouvé mes repères !

Que veulent les électeurs ? Où sont-ils ? Ces questions, toutes les démocraties occidentales se les posent désormais tant le désengagement est grand. Or, ça s’explique ; ça peut même éclairer la campagne électorale en cours !

Photo : Christian Blais pour L’actualité

L’ouvrage a attiré mon attention par son titre évocateur : Un monde désenchanté : Essai sur la crise sociale et politique. Tout frais sorti des Presses de l’Université de Montréal, il est signé Gérard Boismenu, professeur de science politique à l’Université de Montréal, spécialiste de longue date des politiques sociales.

Obsédée par mon manque de repères dans ce monde en changement, que reflète bien la nouvelle donne politique au Québec, j’ai pensé trouver là des pistes de réflexion, même si le Québec n’y est jamais mentionné. Et ce fut le cas !

L’essai savant analyse de manière rigoureuse des décennies d’études en se concentrant sur 14 pays occidentaux. Le Canada est du nombre, mais considéré dans son ensemble, sans distinction entre ses provinces ou régions. Néanmoins, il m’a donné le pas de recul nécessaire pour comprendre la dynamique de « notre » campagne électorale, au-delà des annonces du jour.  

Par exemple, la victoire de la Coalition Avenir Québec (CAQ) ne fait pas de doute. Pourtant, si l’on en croit le sondage Léger publié samedi, le gouvernement de François Legault a grandement déçu les attentes sur des enjeux majeurs : la santé, l’éducation, l’environnement, la lutte contre l’inflation… Les Québécois font-ils preuve d’illogisme ?

Non, ils sont lucides : comme les autres Occidentaux, ils ne croient plus aux solutions miracles ou globalisantes.

Mondialisation oblige (et l’essai explique à quel point celle-ci a vraiment tout changé), les gouvernements ont perdu leur marge de manœuvre. Alors peu importe qui exerce le pouvoir, les grandes politiques sont devenues interchangeables. La motivation à voter s’est donc déplacée : « le choix porte davantage sur des personnes que sur des orientations », résume Boismenu.

On ne saurait mieux dire au Québec ! La CAQ réunit des gens d’horizons idéologiques si différents que son unité tient à un homme : François Legault. Celui-ci affiche par ailleurs une bonhomie qui rassure la population, image que sa présence constante pendant la pandémie a renforcée. Rien depuis ne l’a sérieusement égratignée. « Continuons », comme le veut le slogan du parti, peut dès lors bel et bien suffire pour attirer une masse d’électeurs.

Suis-je en train de sonner le glas de l’opposition ? Pas du tout. Car parallèlement, un fort ressentiment a cours dans différentes couches de la population. Ce ressentiment, qui va de la déception jusqu’à la colère, ne demande qu’à être récupéré politiquement.

Encore là, nous ressemblons à ce qui se passe ailleurs : les institutions sont en panne et bien des citoyens se sentent largués, d’où la montée des extrêmes. Même les pays scandinaves ont leurs partis d’extrême droite. Politiquement, un populisme parfois grossier vient nourrir cette grogne. D’ailleurs, on reconnaît un leader populiste à sa manière de faire : il « est toujours indigné, toujours en colère », explique Boismenu. Donald Trump en est la dangereuse version, mais tout cela s’appuie sur une frange de la population qui se sent menacée dans son mode de vie et qu’on ne peut plus ignorer.

Si l’on revient à la campagne québécoise, cela signifie qu’élu ou pas, un Éric Duhaime compte. Son « nouveau » Parti conservateur du Québec porte la voix de gens qui s’estiment déconsidérés dans l’espace public. Leurs convictions et leurs inquiétudes doivent pourtant être discutées, sinon on se cantonne collectivement à l’insulte comme manière d’échanger. L’arène politique est le lieu à privilégier pour civiliser les débats.

Mais si la grogne est actuellement associée à la droite, elle a un pendant à gauche, avec la crise climatique et le peu de cas que les gouvernements en font. L’ inquiétude d’une bonne part de la population à cet égard ira grandissante et mobilisera toujours plus de gens. Un parti qui prendra à bras-le-corps cet enjeu, en dépassant les vœux pieux, s’inscrira dans la durée, même s’il ne formera pas demain le gouvernement. Québec solidaire est dans cette voie, tout comme, dans une moindre mesure, le Parti québécois avec sa PasseClimat.

De la même manière, en dépit des apparences, le PQ a fait le meilleur pari en retrouvant son essence : celui de la souveraineté et de la défense des traits distinctifs du Québec, au premier chef le français. Notre époque est aussi en quête de réponses à des questions identitaires. Le vote péquiste est dispersé, mais l’option peut toujours compter sur des militants convaincus. Cette adhésion, qui fait également la force de QS et du PCQ, est un élément précieux en ces temps de désengagement.

Bref, il vaut mieux cibler pour se faire entendre. Ça permet d’éviter les si fréquentes « faibles variations » entre les programmes (des copieurs, pour parler comme Dominique Anglade), d’autant que les plus ambitieuses promesses débouchent, tous les électeurs occidentaux le savent désormais, sur des « résultats peu impressionnants ou des non-réponses ».

En lisant le passage consacré aux promesses de l’ouvrage Un monde désenchanté, je voyais défiler les engagements à fournir un médecin de famille à tous les Québécois, à avoir un enseignant dans chaque classe, à procéder à une réforme fiscale qui baisserait les impôts ou les taxes… Pfff. À d’autres, s’il vous plaît !

Pourtant, c’est le genre de promesses auxquelles se limite le Parti libéral du Québec. Pas étonnant qu’il n’arrive plus à se distinguer. La CAQ lui fait concurrence sur le plan économique (autant « continuer » avec les caquistes, se dit alors l’électeur) ; il ne peut plus parler du français sans faire fuir son électorat anglophone ; il n’est pas le parti des laissés-pour-compte ; l’environnement ou le rebrassage des approches sociales (comme le fait la Prestation poupons de QS) ne font pas partie de son créneau… Le PLQ n’est plus nulle part et ça a peu à voir avec qui le dirige.

Tous ces constats montrent que la reconfiguration du paysage politique ne fait que commencer au Québec. Et on n’a pas fini d’être bousculés !

Un seul exemple : l’accès à la propriété. C’était la grande aspiration de la classe moyenne durant les Trente Glorieuses — comme on a appelé la période qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale et qui a duré jusqu’à l’aube des années 1980 dans le cas du Québec. Aujourd’hui, souligne Gérard Boismenu, on assiste au retour de « l’hyperconcentration de la propriété ». Les locataires des grandes villes le vivent au premier chef, évincés par des groupes immobiliers qui achètent, rénovent et relouent à gros prix. Et ceux qui veulent acquérir une résidence doivent modérer leurs ambitions : attendre à plus tard, viser plus petit, s’éloigner…

Ainsi, l’ascenseur social sera bloqué pour encore plus de gens à l’avenir, d’autant que — les données sont claires à ce sujet — ce sont les jeunes qui composent le groupe d’âge le plus menacé par la pauvreté. Quelle réponse le politique aura-t-il à leur donner ? Au Québec en tout cas, ces premiers jours de campagne le prouvent, c’est encore aux aînés qu’on promet le plus d’argent.

Et puis, est-ce que le cycle de la mondialisation et de ses effets délétères achève ? Est-ce que la pandémie de COVID nous a lancés dans une nouvelle ère ? On ne le sait pas. Ou plutôt, comme dit Gérard Boismenu, rien n’est jamais joué : « Il n’y a pas de nécessité dans le fil de l’histoire. »

Ça vaut aussi pour une CAQ présumée triomphante. Mais le sera-t-elle un peu, beaucoup, passionnément… et pour combien de temps ? C’est en ayant tout cela en tête que nous trouverons cette campagne captivante finalement !

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Un article intéressant qui nous évite de sombrer dans un désabusement sans nuance et nous invite à croire qu’il y a encore du soleil au dessus des nuages.

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S’il est sans doute bien connu que la critique est aisée lorsque l’exercice de l’art est bien plus difficile quoique plus gratifiant. J’avoue ne pas comprendre la connexion entre la chronique de madame Boileau et le titre qui nous apprend qu’elle a trouvé ses repères. Je m’en réjouis pour l’auteure du texte. Pourtant je reste quelque peu sur ma faim.

Peut-être que le titre est de la rédaction et non d’elle.

Ce que je remarque dans son analyse du livre de Gérard Boismenu basé sur une étude de 14 pays occidentaux dont le Canada, le glorieux pays de nos alleux…. C’est qu’il existe des points communs qui s’appliquent aussi au Québec. Sans doute.

Ce dont je m’aperçois, c’est précisément nous avons perdu nos repères. Quand madame Boileau évoque les « Trente Glorieuses » cela me parle, la ligne de démarcation était claire, c’était l’époque de mes parents, le marché immobilier était plus abordable, l’accès à la propriété plus simple, étudie, « l’État providence » s’occupe du reste.

Je suis arrivé sur le marché du travail à la fin des Trente Glorieuses et je suis entré dans cette catégorie des « chômeurs diplômés » avec la promotion en vogue d’une main d’œuvre totalement interchangeable avec laquelle il est possible de jouer.

C’est vrai qu’à la même époque la « ganja » était bonne, on pouvait s’envoyer en l’air avec les « tounes » de Burning Spear et de Bob Marley. Nous prenions conscience qu’il y avait autre chose que l’occident. Certains micro- univers comme la Jamaïque ont fait tourner les têtes et nous interpellèrent encore avec leurs athlètes hors du commun.

Je pense qu’il il faut regarder le début de la perte de repères avec l’arrivée des années 80, l’adoption des politiques néo-libérales (mal comprises d’ailleurs) qui par le biais de la mondialisation se sont avérées destructrices d’emploi ; mais encore dévastatrices de vies.

Lorsque depuis deux générations, la plupart des politiques menées en occident ont essentiellement conduit à défaire le tissu social existant, accroître un état de dépendance permanent au crédit, lorsque les nouvelles technologies servent à exacerber toutes formes de frustrations, il me semble possible de se demander s’il se trouve réellement des repères ou des balises dans nos vies et sur quelle voie on pourrait peut-être les trouver.

Ne devrions-nous pas nous déterminer politiquement sur la base d’objectifs clairs, réalistes, fondés sur une obligation de résultats ?

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