Jean-François Lisée : penser autrement ?

Un extrait du livre Le journal de Lisée, de Jean-François Lisée, qui paraîtra le 31 octobre.

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Le journal de Lisée, publié par les Éditions Rogers, sera disponible en librairie dès le 31 octobre. Détails ici.

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Avec cette élection, nous étions manifestement entrés dans le multipartisme. Ou, du moins, dans un multipartisme bipolaire. Un pôle était représenté par le PLQ, avec une base solide, quoi qu’il arrive. On venait de tester son plancher.

L’autre pôle était celui des non-libéraux, divisés idéologiquement (droite-gauche, indépendantistes–pas prêts pour l’indépendance).

Notre position de minoritaire nous permettrait, certes, d’avancer sur plusieurs plans. Mais le temps de vie moyen d’un gouvernement minoritaire était de 18 mois — Charest n’était resté qu’un an minoritaire en 2007-2008. Alors, était-ce assez long pour rétablir l’intégrité de l’État ? Remettre le Québec sur des bases financières saines ? Établir un socle identitaire plus solide ? Il me semblait que non.

J’estimais aussi que, si notre objectif était de faire l’indépendance, ce statut de minoritaire ne nous permettait évidemment pas d’avancer. Ni sur l’indépendance en soi ni sur un référendum à propos des pouvoirs identitaires pour le Québec, qui pourrait nous mener vers un moment de vérité.

Avec l’autorisation de la chef de cabinet de Pauline, Nicole Stafford, je réunis chez moi quatre conseillers pour évaluer les options. L’idée dominante était la voie classique : gouverner en minoritaire, faire des gains dans l’opinion, attendre son moment, puis devenir majoritaire. C’était ce qu’avaient fait auparavant, et avec succès, Jean Charest et, au fédéral, Pierre Trudeau et Stephen Harper.

Je défendais l’opinion inverse. Rien ne garantissait que nous allions grimper dans l’opinion. Nous entamions notre mandat avec 69 % des électeurs ayant voté contre nous. Les libéraux, dans une forme surprenante, allaient se donner un nouveau chef et gagner, cela semblait certain, un peu de terrain. Or, il leur en fallait très peu pour nous battre au prochain scrutin.

Il me semblait qu’on devait tenter autre chose. Un gouvernement de coalition.

Chacun avait noté que l’équipe économique du PQ était encore peu connue. Elle ne s’imposerait qu’à l’usage. Mais François Legault présentait un profil fort en ce domaine. Ses propositions de développement de l’économie n’étaient pas si éloignées des nôtres. Ses projets de réforme et de réduction de l’État, oui.

Ma proposition était la suivante : offrons-lui d’entrer au gouvernement. Il serait ministre de l’Économie (il demanderait aussi les Finances, on négocierait), Jacques Duchesneau prendrait un poste de ministre de l’Intégrité, à définir, avec un ou deux autres ministères pour d’autres députés caquistes.

L’entente couvrirait deux budgets, donc deux ans, et serait renouvelable. Ainsi, la CAQ aurait pu reprendre son indépendance partisane à temps pour les élections suivantes. Hormis les membres caquistes du gouvernement, les députés de la CAQ ne seraient pas tenus de voter pour chaque projet de loi du PQ — sauf ceux entraînant la confiance du gouvernement —, mais on ferait un effort raisonnable pour nous entendre dans chaque cas.

Les idées controversées de la CAQ, comme l’abolition des commissions scolaires ou la réduction du nombre d’employés d’Hydro-Québec, pourraient être mises à l’étude. Legault avait naguère accepté d’appuyer Bernard Landry dans la course au leadership de 2000, à condition qu’on réalise une étude sur son concept de déséquilibre fiscal entre le Canada et le Québec. L’étude lui avait donné raison.

En échange de cette entrée au pouvoir, la CAQ s’engagerait à nous laisser l’initiative référendaire. Elle pourrait se prononcer contre et s’abstenir, elle pourrait même faire campagne pour le Non, mais ne pourrait peser de ses voix à l’Assemblée pour en empêcher la tenue. Le gouvernement garderait donc sa capacité d’action en matière référendaire.

Par ailleurs, on offrirait à Françoise David de se joindre au gouvernement comme ministre des Affaires sociales. Je la savais non complètement fermée à cette idée, qu’elle aurait eu cependant beaucoup de difficultés à faire accepter à son parti.

Cela aurait donné un gouvernement dirigé par Pauline Marois, à prédominance péquiste, mais avec un important contingent de la CAQ et, si elle avait accepté, la chef de QS. Un gouvernement représentant non plus 32 % de la population, mais, avec la CAQ, 59 % de l’électorat et, avec QS, 65 %. Une tout autre légitimité, une tout autre dynamique.

Legault aurait-il accepté ? (S’il est interrogé après la publication de ce livre, il dira non. C’est le jeu politique.) Difficile à dire. Cependant, je plaidais qu’il ne pourrait pas ne pas y penser. Si on lui donnait la possibilité de mettre en œuvre une bonne part de son programme et qu’il refusait, ce refus de celui qui voulait de toute urgence « faire le ménage » serait difficile à expliquer à l’opinion publique. Aussi, on sait que François déteste l’opposition. Mettre en balance des années d’opposition stériles à venir et le poste qu’il convoitait depuis 10 ans — ministre de l’Économie — l’aurait conduit à une réelle réflexion. Je pariais aussi que Duchesneau serait très favorable à un accès rapide au pouvoir.

Pour nous, le gain serait important. Le temps, d’abord : au moins deux ans à ne pas gouverner dans l’urgence, à ne pas craindre d’être renversé, à ne pas être constamment en tension préélectorale. La capacité de bien installer nos politiques économiques et identitaires, d’en voir des bénéfices. La capacité, surtout, de pouvoir décider de consulter la population, soit sur la souveraineté, soit sur l’obtention de pouvoirs supplémentaires. Un gouvernement de coalition démontrerait, évidemment, que nous voulions et que nous savions rassembler.

La proposition fut présentée à Pauline Marois. Elle ne fut pas retenue. À mon grand regret.

Les commentaires sont fermés.

Il y en a qui diront que Lisée avec l’affaire PKP n’est pas un démocrate !!!!
Qu `ils aille se faire foutre.
Avec les tourmentes a venir, il en faudrait plus de Lisée en politique.
Pauline a manqué l`occasion de prouver qu`elle était une chef d`état.

Ressusciter l’Union Nationale?
Mais pour ça, il faut un second Maurice Duplessis, avec ses qualités et ses défauts!

Bien qu’elle soit en soi une stratégie politique pour durer, cette approche aurait démontrée à la population qu’il peut-être possible de réunir les forces de la société et de travailler pour le bien commun.

Privilège intéressant qui nous est donné ici: la lecture de ce texte de M. Jean-François Lisée nous permettant de visiter les coulisses du pouvoir.

Un texte qui nous éclaire sur l’intelligence et la sagesse de certains, une démonstration de sens politique dans ce qu’il a de moins partisan, et enfin, une illustration du sens pratique de certains, qui les amène à comprendre la nécessité de créer des alliances stratégiques… Judicieux aussi en ce qu’il illustre bien comment les élus, dépositaires du pouvoir, peuvent créer des alliances utiles, en ralliant autour d’idées partagées et/ou de visées communes des adversaires qui ne le sont pas tant que ça… et ce, dans une perspective de meilleure gouvernance, tout en accroissant leur légitimité. Très habile, et je pense qu’une tellle coallition nous aurait été collectivement profitable.

Si ce qui est évoqué par M. Lisée est juste, il est dommage de constater que ce ralliment n’aura pas été vu pour ce qu’il était, soit une réelle opportunité de gouvernance ralliant divers partis et ayant le mérite d’offrir au Québec un répit d’élections de deux années d’une part et une alternative concrète au règne libéral de M. Jean Charest d’autre part.

La première ministre Marois aura ainsi raté une occasion de faire honneur à sa fonction de chef de parti et de première ministre et elle aura vraissemblablement ignoré une opportunité d’accroître la légitimité de son gouvernement, voire même la sienne, et surtout de démontrer son savoir faire pendant au moins deux années… Dommage.

Ce texte de M. Lisée illustre bien d’après moi comment il est aussi possible d’avoir de bons gouvernements de coallition.

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