Jim Prentice : « L’histoire nous donnera raison »

Il dit non à une Bourse du carbone, aligne la politique du Canada sur celle d’un mauvais élève, les États-Unis, mais s’attaque à la pollution des voitures ! Dur à suivre, le ministre Prentice…

Il dit non à une Bourse du carbone, aligne la politique du Canada sur celle d’un
Photo: Jean-François Lemire

Il y a fort à parier que la prochaine fois que vous irez chez un concessionnaire automobile, le vendeur ne vous vantera pas tant la modeste consommation d’essence de la voiture que la faible quantité de CO2 qu’elle rejette dans l’atmosphère. Le ministre de l’Environnement du Canada, Jim Prentice, vient de signer une entente avec les États-Unis pour obliger les constructeurs à diminuer de manière importante les gaz à effet de serre émis par leurs véhicules dès l’an prochain. Une petite révolution écologique saluée par les groupes environnementaux.

Jim Prentice en a assez de l’étiquette antienvironnement qui colle aux conservateurs. Il faut dire que les raisons de douter de leur engagement vert n’ont pas manqué depuis six mois : échec apparent de la conférence de Copenhague sur les changements climatiques, chicane avec Québec sur les normes de consommation d’essence des véhicules, compressions dans la recherche sur le climat… Et Maxime Bernier, pourtant collègue au parti, en a rajouté récemment en remettant en question la théorie du réchauffement climatique causé par l’humain.

Pourtant, le portrait d’ensemble s’améliore sans cesse, rétorque le ministre, citant entre autres l’augmentation de 30 % des aires protégées au pays depuis quatre ans et la récente politique nationale sur les rejets des eaux usées des villes. Sa stratégie des petits pas, comme il l’appelle, vise des résultats à long terme. « Notre gouvernement sera jugé positivement dans quelques années. L’histoire nous donnera raison. »

Le député de Calgary-Centre-Nord convient toutefois que les actions se font attendre en ce qui a trait à la lutte contre les changements climatiques. Il demande encore du temps afin d’harmoniser son plan avec celui des États-Unis. L’actualité l’a rencontré dans les bureaux du gouvernement fédéral à Montréal.

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Quel effet concret auront les normes sur les émis­sions de gaz à effet de serre (GES) des nouveaux véhicules ?

– On force les constructeurs à améliorer substantiellement l’efficacité de leurs véhicules. On estime que d’ici 2016 le parc automobile émettra 25 % moins de GES. C’est énorme. L’efficacité des autos ne sera plus évaluée en fonction des litres d’essence consommés par kilomètre, mais des grammes de gaz carbo­nique émis dans l’atmosphère par kilomètre. Les gens verront sur les routes des voitures plus petites et plus légères. Une fois ces normes bien établies, on s’attaquera aux véhicules lourds. Puis, aux avions, aux bateaux et aux trains. On y va une étape à la fois, mais à la fin, les changements seront importants. On a travaillé depuis février 2009 avec les États-Unis. On a maintenant une seule réglementation pour les deux pays, qui devrait s’appliquer progressivement dès l’an prochain.

Vous avez dit en février dernier que c’était une « sottise » que le Québec mette en place une norme de consomma­tion d’essence aussi sévère que celle de la Californie. Pour­quoi le Québec devrait-il s’adapter aux normes du fédéral ?

– J’ai toujours louangé les efforts du Québec sur le plan environnemental. J’ai simplement exprimé une frustra­tion de voir que le Québec faisait bande à part, alors que l’automobile est un marché nord-américain très intégré. Les normes que le Québec a établies ne sont pas plus sévères que celles qu’on met en place, le système est seulement différent, ce qui va causer des problèmes à l’industrie. Nos normes s’appliqueront à tous les véhicules, un par un. Le Québec aura des normes par entreprise, une moyenne par parc de véhicules. Depuis cet accrochage, j’ai rencontré le premier ministre Jean Charest et on a convenu de travailler ensemble.

Quelles seront les répercussions de votre politique de traitement des eaux usées sur les villes qui déversent leurs égouts dans les cours d’eau, dont plusieurs dizaines au Québec ?

– Ce sera la première norme nationale pour les rejets des eaux usées des municipalités au Canada. C’est inacceptable que dans un pays riche des égouts se jettent encore dans les lacs, les rivières, l’océan. C’est la plus importante source de pollution de nos cours d’eau. Le règlement touchera 4 000 municipalités au Canada, dont plus de 390 considérées comme à haut risque. Ces villes – souvent de grandes villes, comme Victoria, en Colombie-Britannique, et Saint John, au Nouveau-Brunswick – ont jusqu’en 2020 pour se conformer aux normes et traiter leurs eaux usées. Les autres ont jusqu’en 2030 et 2040. Les normes du fédéral seront plus sévères que celles du Québec. Montréal devra s’adapter, même si elle n’est pas « à haut risque ».

On estime que la mise à niveau des usines de traitement coûtera six milliards de dollars. Qui va payer ?

– C’est aux villes de payer. Elles pourront utiliser le programme fédéral d’infrastructures et le transfert de la taxe sur l’essence pour financer leurs travaux.

Votre collègue Maxime Bernier a affirmé en février que le réchauffement climatique n’était peut-être pas causé principalement par l’activité humaine. Partagez-vous son opinion ?

– Je ne suis pas d’accord avec lui et cette opinion n’est pas celle du gouvernement canadien. La science démontre clairement qu’il y a une accumulation de carbone dans l’atmosphère et que ce phénomène provoque des changements climatiques aux conséquences importantes. La moindre des choses que l’humain puisse faire est de réduire sa propre empreinte écologique.

À votre avis, l’humain est-il responsable du réchauffement de la planète ?

– [Pause] La seule chose prudente qu’on puisse faire, c’est de réduire nos propres émissions. Pour le reste, d’où provient la majeure partie des émissions, il y a un débat scientifique là-dessus. Mais la presque totalité des études démontrent que le gaz carbonique s’accumule dans l’atmosphère et que c’est mauvais pour la planète.

Dans le dernier budget, vous n’avez pas renouvelé les subventions de la Fondation canadienne pour les sciences du climat et de l’atmosphère. Des chercheurs renommés disent maintenant qu’ils iront poursuivre leur carrière aux États-Unis. Pourquoi ?

– On continue à financer d’autres recherches, notamment le Programme du gouvernement du Canada pour l’Année polaire internationale, dont le budget est de 150 millions de dollars. La Fondation était une initiative majeure, qui a reçu 110 millions de dollars depuis 2000. On sentait qu’il était temps de faire une pause, de regarder ce que les recherches nous ont permis d’obtenir et de comprendre ce qui a fonctionné.

Vous avez déclaré que si les États-Unis ne mettaient pas en place une Bourse du carbone, le Canada y renoncerait. Pourtant, l’Europe a un tel système. Pourquoi ne pas aller de l’avant sans les États-Unis ?

– Le Canada est un petit marché, beaucoup plus petit que l’Europe, alors avoir un marché du carbone ne serait pas possible seul. On ira de l’avant si les États-Unis le font. Mais ce ne sera pas pour cette année, c’est certain.

De plus en plus de gens pensent que le Canada n’a plus de politique environnementale, qu’il suit les États-Unis. Que leur répondez-vous ?

– Je ne suis pas d’accord. On bouge dans le domaine des transports, avec les nouvelles normes d’efficacité pour les autos et les camions. On travaille avec les États-Unis pour élaborer une réglementation visant à rendre les appareils électroménagers plus écoénergétiques. On discute avec les provinces et les producteurs d’électricité pour voir comment on peut brûler moins de charbon au Canada et produire davantage d’électricité avec l’eau, le soleil et le vent. On ne fait pas que suivre les États-Unis. La réalité est que l’économie des deux pays est fortement intégrée. Le Canada est un petit marché, alors il faut être prudent.

Au terme du sommet sur les changements climatiques à Copenhague, en décembre, tous les leaders des pays occidentaux, y compris Barack Obama, ont affirmé que l’entente signée n’était pas suffisante. Sauf le Canada. Pourquoi avoir qualifié Copenhague de succès ?

– Le président Obama a aussi dit que cette entente était un tournant important dans la lutte contre les changements climatiques. Contrairement au protocole de Kyoto, les grands émetteurs de GES ont donné leur adhésion, ce qui inclut les États-Unis, la Chine, l’Inde et le Brésil. C’est ce que le Canada voulait. C’est vrai, Copenhague n’est pas un accord contraignant, il est basé sur des mesures volontaires pour chaque pays. Mais au moins, tout le monde y est. Copenhague est une approche complètement différente de Kyoto, qui imposait une cible semblable à tous les pays riches. À Copenhague, tous les pays, pas seulement les riches, ont fait des promesses. Un mécanisme de vérification forcera les pays à respecter leurs engagements.

Pourquoi la communauté internationale n’a-t-elle pas été en mesure de conclure un traité plus ambitieux ?

– Cette entente est la meilleure possible dans les circonstances. On peut dire qu’il aurait été mieux d’avoir des cibles de réduction plus ambitieuses, mais personne n’aurait signé ! Les États-Unis avaient été clairs : un accord comme celui de Kyoto ne ferait pas leur affaire. La Chine, l’Inde et le Brésil ont également affirmé qu’ils ne voulaient pas qu’on leur impose des réductions obligatoires. Alors, on faisait quoi ? Il a fallu trouver une formule plus souple, moins contraignante que celle de Kyoto, mais à laquelle tout le monde souscrirait.

Quelles sont les prochaines étapes ?

– Les pays ont maintenant deux ans pour transformer l’accord de principe de Copen­hague en traité international contraignant. Le Canada veut jouer un rôle constructif pour y arriver. Ensuite, l’accord de Copenhague prévoit un fonds de 30 milliards de dollars d’ici trois ans pour aider les pays pauvres à s’adapter aux changements climatiques et à mettre au point de nouvelles technologies. Les négociations sont en cours pour déterminer les sommes que chaque pays devra verser à ce fonds. Le Canada entend payer sa juste part.

En janvier, le Canada s’est fixé un objectif de réduction des GES de 17 % d’ici 2020 par rapport à 2005, une cible moins ambitieuse que la précédente, de 20 % par rapport à 2006. Pourquoi ?

– C’est un peu moins ambitieux, mais on a maintenant une cible continentale, ce qui est plus simple pour harmoniser nos réglementations. Notre gouvernement a toujours dit qu’il voulait s’aligner sur les objectifs des États-Unis, qui sont de 17 % d’ici 2020. Ça reste une cible ambitieuse à atteindre en 10 ans.

Vous aviez promis il y a un an que chaque secteur industriel canadien aurait une cible de réduction des GES avant la conférence de Copenhague, et rien n’a été fait. N’est-il pas temps de forcer les entreprises à réduire leurs émissions ?

– Notre gouvernement y travaille, en partenariat avec les États-Unis. Les deux cadres réglementaires ne seront pas identiques, mais ils doivent être semblables. C’est plus complexe pour les secteurs qui exportent, comme l’aluminium au Québec, le pétrole en Alberta et l’acier en Ontario. Il faut éviter que ces entreprises ne déménagent leurs activités ailleurs et qu’on perde des emplois. En travaillant avec les États-Unis, on a plus de chances d’empêcher de nuire à notre économie.