Jour du Souvenir : pour ne pas oublier ceux qui souffrent en silence

«J’ai une pensée pour tous les nouveaux anciens combattants. Une vie troublée, embrumée. Au point d’avoir de la difficulté à revêtir l’uniforme de nouveau», dit Alec Castonguay dans un touchant billet.

11 novembre 2006, Jour du souvenir. Des soldats canadiens rendent hommage à leurs collègues disparus lors d'une cérémonie à la base avancée de Masum Gar, dans la province de Panjwayi, près de Kandahar, en Afghanistan. (cr.dit photo: JOHN D MCHUGH / AFP / Getty Images)
11 novembre 2006, jour du Souvenir. Des soldats canadiens rendent hommage à leurs collègues disparus lors d’une cérémonie à la base avancée de Masum Gar, dans la province de Panjwayi, près de Kandahar, en Afghanistan. – Photo : John D. McHugh/AFP/Getty Images)

J’ai posé les pieds en Afghanistan à trois reprises afin de couvrir le conflit militaire. En 2007, 2011 et 2013, j’ai côtoyé le quotidien des soldats là-bas.

La poussière si fine qu’elle s’infiltre partout. Les baraquements temporaires en bois des camps avancés. Les dortoirs construits dans des conteneurs de transport en métal, sans fenêtre, exigus. Les patrouilles dans les villages, les convois de véhicules blindés, les déplacements en hélicoptère…Politique

Et la peur.

Omniprésente, même si tout le monde tente de la contrôler à sa façon là-bas.

Je n’ai rien vécu de terrible durant mes séjours. Quelques alertes à la roquette tirée vers le camp où je me trouvais, ce qui déclenche une sirène de tous les diables qui sonne la charge des soldats (et des journalistes !) vers les abris antiroquette de béton les plus près — même si on dort, en pleine nuit ; qu’on est occupé à se laver dans la douche ou qu’on mange à la cafétéria, il faut absolument s’y rendre.

Quelques rafales de kalachnikovs tirées d’on ne sait trop où. La distance est difficile à évaluer.

De la fumée noire d’explosion au loin, qui marque le ciel comme une flèche qui pointe vers des morts et des blessés.

Les inquiétudes des soldats sur de possibles guets-apens durant les patrouilles. (Et quand un soldat s’inquiète à l’avant, alors que la cordée en file indienne qui le suit s’immobilise dans le lacet des ruelles étroites d’un village du dangereux district de Panjwayi, près de Kandahar, le journaliste ne peut que retenir son souffle.)

Rien qui se compare à ce que mon ami Patrice Roy, de Radio-Canada, a encaissé avec son caméraman, Charles Dubois. Les deux prenaient place à bord d’un véhicule qui a sauté sur une mine enfouie sur la route lors d’une opération.

J’ai simplement vécu le quotidien dans un pays en guerre. La peur calme, terrée dans la poitrine, de l’insécurité galopante.

Et pourtant, là-bas comme à mon retour au pays, j’ai fait de nombreux rêves agités. Pas toujours des cauchemars, mais pas des balades dans un champ de fleurs non plus.

Mon cerveau s’engluait du stress ambiant, de cette pression journalière, et le recrachait dans mes songes la nuit venue. Assez, juste assez, pour perturber le sommeil, certains soirs.

Et pourtant, je le disais, je n’ai presque rien vécu, contrairement aux soldats en mission de combat, durant une période qui varie de six à neuf mois. J’imagine leurs nuits à eux…

En ce jour du Souvenir, j’ai une pensée pour tous les nouveaux anciens combattants, ceux qui ont combattu en Afghanistan et qui ont plus que le sommeil troublé par leurs souvenirs, leur mémoire, les images du combat ou des amis qui perdent la vie. Une vie troublée, embrumée. Au point d’avoir de la difficulté à revêtir l’uniforme de nouveau.

Ils souffrent en silence de blessures invisibles.

Le stress post-traumatique, l’anxiété, les dépressions majeures ou mineures, l’alcool…

Les recherches des Forces canadiennes montrent qu’entre 12 % et 15 % des militaires qui ont été déployés en Afghanistan souffrent ou ont souffert de problèmes de santé mentale. Certaines rotations là-bas ont eu des pointes à 17 %.

Entre 2002 et 2011, soit la durée de la mission de combat en Afghanistan, 138 soldats sont morts en raison des opérations de combat, 620 ont été blessés physiquement et près de 3 000 souffrent ou ont souffert de problèmes de santé mentale.

Selon de nouveaux chiffres, entre 2004 et le 31 mars 2014, 160 militaires se sont suicidés.

C’est un chiffre officiel d’un récent rapport des Forces canadiennes, qui tentent d’étudier le phénomène depuis quelques années. C’est probablement une sous-estimation de la réalité, puisque certains décès sont classés dans la catégorie «accident», faute de preuve qu’il s’agit d’un suicide. Comment savoir si le conducteur de la voiture a volontairement perdu le contrôle ? S’il était seulement trop téméraire au passage à niveau, alors que le train approchait à grande vitesse ?

160. C’est plus que les 138 tué au combat en Afghanistan.

Le lien entre la mission là-bas et les suicides n’est pas toujours évident. L’armée hésite à tracer la ligne pointillée entre les deux. N’empêche, certains décès sont liés.

Incapables d’être déployés en mission, plusieurs soldats qui souffrent de problèmes de santé mentale ont reçu leur libération des Forces canadiennes. Ils ne sont pas vieux. La majorité a moins de 40 ans. Ils sont maintenant de nouveaux vétérans.

Je n’enlève rien aux anciens combattants de la Deuxième Guerre mondiale, qu’on doit honorer pour leurs sacrifices. C’est d’ailleurs, cette année, le 70e anniversaire du débarquement de Normandie. Je ne veux pas non plus manquer de respect à la mémoire des militaires de la Première Guerre mondiale, un sale conflit (j’ai d’ailleurs écrit sur la naissance du Royal 22e Régiment en 1914 ; voyez, à ce sujet, le texte publié dans L’actualité à la fin mai dernier).

Je ne veux simplement pas, au milieu des images de télévision qui nous montrent ces vétérans de la Deuxième Guerre à la poitrine décorée, qu’on oublie ceux qui souffrent encore de nos jours, et qui, pour certains, vont souffrir encore longtemps.

J’ajoute celles et ceux qui souffrent mentalement à la suite d’agressions sexuelles dans les Forces canadiennes, tel que raconté dans l’enquête que nous avons publiée, en avril dernier. Cinq par jour. Certaines et certains ont quitté l’armée depuis, incapables de continuer, mais ils sont aussi des victimes, des victimes d’un ennemi intérieur. Elles n’ont pas moins bien servi leur pays.

Il est toutefois possible pour plusieurs, avec de l’aide, de se remettre sur pieds après des problèmes de santé mentale.

L’armée ajoute des ressources depuis plusieurs années. Elle a ouvert des centres de traitement en santé mentale à travers le pays. Près de 50 millions de dollars par année sont consacrés à la santé mentale des soldats depuis 2012. Une hausse par rapport au budget de 38,6 millions par année auparavant.

Le gouvernement souhaite recruter davantage de travailleurs sociaux, de psychologues et de psychiatres. Mais la pénurie demeure. Ce sont des travailleurs convoités et bien rémunérés dans la société civile. Et les compressions budgétaires au ministère n’aident pas.

À l’automne 2012, l’ombudsman des Forces canadiennes, Pierre Daigle, soulignait que le ministère n’a jamais atteint son objectif d’embaucher 447 travailleurs en santé mentale, un objectif établi en… 2003.

En décembre dernier, il y avait encore 109 postes vacants. Une situation qui stagne depuis 2008.

N’empêche, la liste d’attente dans la plupart des centres de traitement a chuté. À Valcartier, par exemple, obtenir un rendez-vous est assez rapide.

Encore faut-il demander cette aide. Le tabou est encore fort.

Un exemple pour tout résumer : à la clinique de la base de Valcartier, près de Québec, le service de santé mentale est au deuxième étage. Les soldats surnomment ce passage «l’escalier de la honte».

Par fierté déplacée, égo à la testostérone et autres croyances militaires, plusieurs refusent de l’emprunter. Avec des conséquences, parfois graves, sur leur qualité de vie.

Les médecins de l’endroit ont tenté une nouvelle approche : le premier rendez-vous pour le service de santé mentale a maintenant lieu au rez-de-chaussée, à la clinique régulière. Les soldats prennent un numéro dans la salle d’attente comme les autres, et personne ne sait la raison de leur présence. Le taux de première consultation a augmenté.

Par contre, une fois la porte franchie une première fois, le suivi avec les professionnels de la santé mentale se déroule encore au deuxième étage, en haut du fameux escalier… Rien n’est parfait…

Le courage, dit-on, est la force d’affronter ses peurs.

En ce jour du Souvenir, au milieu des coquelicots symboliques, j’ai une pensée pour les nouveaux vétérans qui osent gravir ces marches dans la souffrance. Toutes les marches de tous les centres de santé mentale à travers le pays. Ces personnes qui, malgré la culture militaire, font preuve de courage et font quelques pas vers une autre forme de délivrance. La leur.

* * *

À propos d’Alec Castonguay

Alec Castonguay est chef du bureau politique au magazine L’actualité, en plus de suivre le secteur de la défense. Il est chroniqueur politique tous les midis à l’émission Dutrizac l’après-midi (sur les ondes du 98,5 FM) et analyste politique à l’émission Les coulisses du pouvoir (à ICI Radio-Canada Télé). On peut le suivre sur Twitter : @Alec_Castonguay.

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Et tout ça pour rien.

Les Américains et leurs alliés n’avaient pas d’affaire là.

Je dis tout ça pour rien, mais pas tout à fait; c’est pour avoir du pétrole et essayer de conserver la suprématie des USA.

Complètement ridicule comme commentaire…

Laissons donc froidement les djihadistes extrémistes massacrer hommes, femmes et enfants par milliers car ainsi, nous empêcherons les USA d’étendre leur hégémonie.

Eh misère…

Pour des questions qui relèvent « disons » de la confidentialité, il m’est difficile d’échafauder sur le sujet. Toutefois, certaines informations qui sont parvenues à mes oreilles, me forcent à considérer que « peut-être » les ressources en matière de « santé mentale » sont ou peuvent-être inconsistantes dans quelques cas, pour fournir une prise-en-charge adéquate de personnes en peine.

La chose pourrait-être assez patente à la base de Valcartier notamment.

La question est de savoir si c’est une démarché thérapeutique qui est engagée avec les patients ou si la démarche consiste essentiellement à établir « la preuve » du désordre mental.

En d’autres termes, on ne donne pas aux personnes les outils qui leur permettent d’atteindre la résilience, en quelques sortes rebondir dans la vie. La démarche plutôt dans le sein des forces armées étant de faire accepter par ceux qui consultent, les affres quasi inextricables de la maladie mentale.

L’acceptation forcée d’un fait qui d’autant plus n’est pas avéré (puisque les désordres sont transitoires) prend la forme d’une sorte de voyage « sans retour » ; cela ajoute surtout du stress et de l’angoisse chez les patients.

Pourtant le stress professionnel, qu’il soit post-traumatique aux combats ou de toute autre nature, tout cela peut être surmonté dans la plupart des cas.

Pour une personne souffrante qui évolue dans une profession pour qui le grade est important, tout cela équivaut à une forme pure et simple de dégradation et même de déchéance sociale voire morale. Comment une personne dégradée socialement et affectivement, hantée quelquefois par la mort causée et la culpabilité qui en résultent, peut-elle rebondir et ne pas songer à chaque heure de sa vie au suicide ?

— Dans ce cas, le trépas devient la seule délivrance admissible. Lorsqu’à toutes fins pratiques, la délivrance ne prend pas racine dans la mort mais plutôt dans la restauration de l’amour, ce qui signifie la reconstruction du « moi » véritable.

Monsieur Castonguay, cet article est tout à votre honneur. Félicitations ! Vous dites les vraies choses. Et nous vous en remercions en tant que lecteurs et lectrices. Notre armée a bien du mérite de prendre soin de gens indifférents comme nous pouvons l’être parfois.

Un article qui m’a vraiment touché en tant qu’ancien militaire qui n’a heureusement jamais eu à se déployer dans ces zones atroces étant un peu trop vieux. J’aimerais corriger si vous le voulez bien les statistiques car si on s’en fie à ce site d’Anciens Combattants Canada c’est plutôt 158 morts en Afghanistan:
http://www.veterans.gc.ca/fra/remembrance/history/canadian-armed-forces/afghanistan-remembered/fallen

Mais voulez-vous bien me dire «bondieu» ce que pensent ces gens pour se foutre dans un tel pétrin? Je n’ai guère d’empathie – et je ne le regrette pas – pour ces personnes qui s’engagent dans l’armée; pourquoi font-ils ce choix? Par amour patriotique ou par amour des «guns»? Je connais quelques militaires, et aucun ne m’a manifesté un sentiment patriotique très élevé… Par souci humanitaire? En se «baladant» avec une arme!… Et pourquoi ces manifestations ad nauseum pour un militaire qui était au mauvais endroit au mauvais moment? Cela m’émeut bien peu, si ce n’est qu’un être humain est bètement assassiné, tout comme ce chauffeur de taxi beauceron et cettre jeune fille déambulant sur un sentier pédestre, rien de plus, rien de moins. De grâce, arretez de faire un plat pour ces militaires, vous ne faites que contribuer à développer le culte – si américain – de la guerre! Parlez-moi plutôt de ces médecins qui risquent leur vie en Afrique de l’ouest et ailleurs pour sauver des vies… elles et ils méritent bien plus notre estime et notre considération.

Vianney Matte
Neuville

Ce bon vieux réflexe antimilitarime québécois.

Sachez monsieur que s’il n’y avait pas eu de volontaires pour servir ( ou plutôt pour se foutre dans le pétrin…)lors de la Deuxième Guerre mondiale pour contrer les visions expansionnistes d’un dictateur et ses délires vous ne pourriez vous exprimer aussi librement que vous le faites actuellement. Vos propos méprisants n’ont d’égale que votre absence d’empathie.

monsieur Langlois
Mais qu’est-ce que vous en savez sur ces conséquences guerrières si des militaires canadiens ne s’étaient pas mêlés à cette pagaille? Sérieusement, vous croyez que je n’aurais pas les droits dont je jouis présentement? Et pourquoi? Pourquoi cette pensée magique qu’il faut la guerre pour avoir la paix? L’homme primitif ne se civilisera donc jamais! Et qu’est-ce donc que cet «antimilitarisme québécois»? Des mots creux qui tentent d’identifier, sans jamais délimiter le début et la fin d’une pensée beaucoup plus complexe: cultiver la guerre et elle finira bien par vous bouffer.

Si vous tenez tellement à « civiliser le monde », allez prêcher du côté des djihadistes extrémistes plutôt que de vous en prendre aux Occidentaux.

Emmenez-les à la table de négociation juste pour voir et ils la feront sauter votre table.

Si vous croyez pouvoir les arrêter avec la fleur au fusil, vous êtes le plus gobe-mouche que je connaisse.

Exact mais vous avez la politesse d’appeler cette couardise de « l’antimilitarisme ». Moi, j’appelle ça de la lâcheté.

@Viannez Matte de Neuville. Chacun a droit a son opinion! Mais si pour vous risquer sa vie pour son pays est si peu EMPATHIQUE et si peu important humaniterement; c, est que vous n, avez pas de fierté et vous n, êtes citoyen que de votre propre personne! Lorsqu, on est citoyen d, un pays, on épouse sa patrie, son honneur et les principes que cette patrie nous réflete par ses dirigeants! Allez dire ce que vous pensez en pleine face des familles de militaires qui sont morts et ou blessés( physiquement ou mentalement) et vous verrez devant vous ce que c, est l, honneur!!!! Tous ces militaires comprennent tres bien ce que vivent les médecins sans frontiere alors que vous vous en comprenez probablement seulement la moité.

Excellent billet . Le gouvernement prévoit-il dans son budget des sommes adéquates pour soutenir ceux et celles qui reviennent

Je n’ai aucun chiffre supplémentaire à vous offrir, aucun exemple, seulement mon émotion de compassion. Ce texte se devait d’être écrit, merci de l’avoir fait et si bien.

Très beau texte. On parle beaucoup de la guerre 14-18 ces mois-ci mais on ne peut s’empêcher de penser à tous ceux et celles qui vivent des situations de guerre et d’après-guerre. Faudrait quand même pas attendre au autre cent ans pour souligner leur courage. Peu importe les pour et les contre, il faut le faire (partir à la guerre) et ils et elles le font parce que des décisions ont été prises en ce sens par des gens qui nous représentent. On n’insistera jamais assez sur le support et l’aide auxquels ils et elles ont droit.
(Me semble que l’on pourrait aménager les espaces pour protéger leur intimité). Bravo et merci pour celle excellente réflexion.

Monsieur Castonguay, article intéressant. Je vous invite à lire les textes du professeur Dave Blackburn de l’Université du Québec en Outaouais (sur 45eNord.ca : http://www.45enord.ca/category/chronique/daveblackburn/) dont le champ de la santé mentale et les Forces armées canadiennes/Anciens combattants figure au cœur de ses recherches.

Le professeur Blackburn est un officier à la retraite qui fut gestionnaire du programme d’éducation et de formation en santé mentale au Groupe de services de santé des Forces armées canadiennes à Ottawa. D’ailleurs, il a fait une allocution dans le cadre du Jour du Souvenir à l’Université d’Ottawa et la thématique abordée était justement la santé mentale des militaires et des vétérans : http://www.gazette.uottawa.ca/fr/2014/11/sattaquer-aux-blessures-invisibles/