Justin Harper

Stephen Harper avait de quoi se reconnaître dans la stratégie du quitte ou double privilégiée par le premier ministre Justin Trudeau, utilisée pour imposer sous menace de campagne électorale sa volonté à la Chambre des communes.

Photo : Daphné Caron

Il aurait suffi de presque rien, à peine une poignée de votes néo-démocrates de moins en appui au gouvernement libéral minoritaire de Justin Trudeau, pour que le Canada soit de nouveau en campagne électorale cet automne.

Si les libéraux ont survécu à la partie de bras de fer qui les a opposés au Parti conservateur et au Bloc québécois le mois dernier au sujet de la création d’un comité dirigé par l’opposition majoritaire et voué à explorer les soi-disant travers éthiques du gouvernement, ce n’est pas parce qu’ils se sont dépensés pour éviter un scrutin hâtif.

Dans une situation similaire il y a une quinzaine d’années, le premier ministre Paul Martin avait fait des pieds et des mains pour gagner l’appui du NDP, allant même jusqu’à réécrire le budget de son gouvernement minoritaire pour se mettre au diapason de Jack Layton.

Mais c’est d’un autre prédécesseur dont Justin Trudeau s’est inspiré pour imposer sous menace de campagne électorale sa volonté à la Chambre des communes. Stephen Harper avait de quoi se reconnaître dans la stratégie du quitte ou double privilégiée par le premier ministre.

Au bout du compte, grâce à l’appui (sans condition) du NPD et du Parti vert, les libéraux ont tué dans l’œuf le projet de comité spécial des conservateurs. Mais l’épisode va laisser des traces. Il pourrait bien écourter la vie du Parlement actuel.

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Le NPD n’aurait rien à gagner d’un scrutin hâtif. Aux élections de 2019, Jagmeet Singh a perdu presque la moitié des sièges que lui avait légués Thomas Mulcair. Son caucus est passé de 40 à 24 députés.

Plusieurs des têtes d’affiche néo-démocrates au Parlement ont simplement choisi de ne pas se représenter. Actuellement, l’équipe est une très pâle copie de ce qu’elle était avant 2019. Et les sondages sur les intentions de vote indiquent que le NPD ne pourrait guère améliorer son sort si le Canada devait aller aux urnes au cours des prochains mois. Une partie des sympathisants néo-démocrates ont d’ailleurs déjà rallié le camp libéral depuis le discours du Trône de septembre, selon un sondage Nanos.

Même si des commentateurs ont louangé le sens des responsabilités de Jagmeet Singh dans la foulée de sa décision d’assurer la survie du gouvernement libéral en votant pour le discours du Trône et contre la motion controversée des conservateurs, l’électorat ne suit pas.

Un sondage réalisé par Abacus montre que presque la moitié des électeurs néo-démocrates auraient souhaité que le NPD se joigne aux autres partis d’opposition pour faire tomber le gouvernement libéral le mois dernier.

Même parmi les stratèges néo-démocrates qui se sont manifestés sur les médias sociaux pour appuyer Jagmeet Singh, il s’en est trouvé pour laisser entendre que le NPD avait préféré gagner du temps avant de faire tomber le gouvernement Trudeau à la présentation de la mise à jour budgétaire plus tard cet automne.

Difficile dans les circonstances d’imaginer que le NPD puisse contribuer encore longtemps à maintenir les libéraux au pouvoir.

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Ces derniers comptent-ils là-dessus pour s’assurer d’aller aux urnes plus tôt que tard ? Chose certaine, en n’offrant rien à Jagmeet Singh en échange de son appui lors du vote de confiance du 21 octobre, les libéraux l’ont placé dans une position de plus en plus intenable.

Nonobstant la deuxième vague de la pandémie, il ne manque pas de stratèges dans les coulisses du pouvoir à Ottawa pour croire qu’en ce qui a trait au déclenchement des prochaines élections, le plus tôt serait le mieux.

On y note que la pandémie n’a pas empêché des premiers ministres comme le conservateur Blaine Higgs, au Nouveau-Brunswick, ou le néo-démocrate John Horgan, en Colombie-Britannique, de déclencher et de remporter des élections hâtives.

À tout prendre, bien des libéraux, surtout à l’extérieur du Québec et des Prairies, préféreraient faire campagne pendant la pandémie, alors que des milliers d’électeurs comptent sur les gouvernements pour les garder à flot, plutôt qu’une fois la crise passée, au moment où les Canadiens seront aux prises avec les factures imposantes de la gestion de la COVID-19.

À l’évidence, Justin Trudeau lui-même est prêt à risquer le tout pour le tout, quitte à encaisser une défaite. Si cela devait se produire, il trouverait sans doute matière à consolation à l’idée du pétrin dont hériterait son successeur.

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Ce qui m’inquiète, est de savoir si le gouvernement de Justin Trudeau a vraiment la capacité de livrer la marchandise advenant un redéploiement de l’économie après la pandémie. La gestion présente démontre la capacité plutôt limitée des libéraux de passer la tête haute au-delà de la crise.

Malgré le discours du trône, nous ne voyons pas poindre de stratégie cohérente.

La présentation d’un budget se fait encore attendre, il n’y a même pas de mise-à-jour économique, pas plus que nous ne savons de quelle façon seront accompagnés plusieurs secteurs de l’économie qui de reviendront pas à la rentabilité avant 2022 ou 2023. Et encore… c’est pour les entreprises, les compagnies, les firmes qui se tiendront encore debout.

Dans le même temps, Justin Trudeau s’avère plutôt buté et même campé sur ses positions. S’il était utile de soutenir les travailleurs pour passer les premières semaines de la pandémie, le choix d’un revenu universel pour tous aurait permis à tout le monde de rebondir pendant un certain temps.

Le fractionnement des aides, les conditions propres de chaque programme, parfois inaccessibles pour plus d’uns, tout cela n’aura servi qu’à accroître la fracture sociale entre les moins nantis qui vivent mal la pandémie et les plus nantis qui tirent encore leur épingle du jeu.

Alors disons-le, franchement, une élection hâtive ne relève que de la stratégie politique et non de bien servir la population canadienne.

L’incapacité ou la non-volonté de changer le système électoral (malgré les promesses), cela est une arme à double tranchant. Puisque de toute façon le système est cristallisé pour ne donner le pouvoir qu’à deux formations : libéraux ou conservateurs sans permettre aux tiers partis d’exercer et de partager ce pouvoir collégialement.

— Eh bien disons-le clairement, la prochaine élection sera celle de l’arbitrage entre continuer de dériver dans cette fuite en avant ou bien alors choisir d’exercer l’art de gouverner autrement.

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Et si Justin Trudeau souhaitait dans le fond perdre les élections pour laisser les conservateurs se débrouiller avec la dette et la crise financière consécutive qui attend le Canada ?

Justin Trudeau aime être aimé, comme la majorité des gens, mais le premier ministre ne doit pas être guidé par ce souhait. Il doit travailler pour le bien commun, même si ces décisions déplaisent. Justin Trudeau en est-il capable ? A-t-il envie d’être la cible des critiques pour avoir continué à distribuer des sommes faramineuses sans compter, sans évaluer les impacts de ses largesses sur l’économie du pays, sans préparer le moindrement l’avenir ?

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Madame Hébert, votre premier paragraphe m’a fait fredonner la chanson de Serge Reggiani,…. étiez-vous à l’écouter à l’écriture de votre article.
Bon jeu de la part des libéraux, je crois qu’une élection à ce moment-ci m’aurait déplue au plus haut point. Suis d’accord avec madame Havrankova, remettre à plus tard dans les mains des conservateurs, voir comment ils se débrouilleront. Mon avis que ce ne sera pas une partie de plaisir.

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C’est toujours un bonheur de lire les analyses de madame Hébert. Je m’attendais vraiment à un déclenchement des élections il y a quelques jours, mais personne ne se doutait du résultat du vote des élections en Colombie-Britannique qui a permis au gouvernement sortant de remporter les élections. Justin Trudeau a du prendre bonne note de cet espèce de phénomène naturel rendant les électeurs attachés à leur gouvernement sortant. Une élection d’ici la fin de l’année ou au tout début de la nouvelle année pourrait bien donner un gouvernement majoritaire aux Libéraux. Le PM doit se préparer à jouer bientôt, une fois de plus, au Père Noël avec les contribuables et la prochaine élection sera dans sa poche . . . Gagez-vous.

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