Justin Trudeau et le sparadrap

La promesse du premier ministre de changer le mode de scrutin d’ici 2019 lui colle à la peau, même si ce n’est plus dans ses priorités.

La promesse de Justin Trudeau de changer le mode de scrutin d'ici 2019 lui colle à la peau, même si ce n'est plus dans ses priorités.(Photo: Adrian Wyld/La Presse Canadienne)
(Photo: Adrian Wyld/La Presse Canadienne)

Parmi les quelque 200 promesses électorales de Justin Trudeau, celle de changer le mode de scrutin à temps pour l’élection de 2019 n’était ni la plus importante ni celle qui a fait le plus jaser.

Ce projet, malgré les passions qu’il suscite chez ses adeptes, ne fait pas partie des grandes priorités de l’électorat, et encore moins de celles du Parti libéral.

Le passage à un mode de scrutin plus proportionnel est davantage populaire auprès des partisans du Nouveau Parti démocratique et du Parti vert que parmi les militants libéraux. Les tiers partis ont presque toujours été les grands perdants d’un système qui peut produire des gouvernements majoritaires sur la foi de l’appui de moins de 4 électeurs sur 10.

Au fil du temps, aucun parti au Canada n’a autant bénéficié du mode de scrutin actuel que le Parti libéral. Si les libéraux n’avaient pas été recalés en troisième place pour la première fois de leur histoire, en 2011, cette promesse — que n’a jamais aimée l’establishment libéral — n’aurait sans doute pas vu le jour. Aujour­d’hui, elle colle à la peau du premier ministre.

Tous ceux qui ont lu les aventures de Tintin se souviennent des efforts frénétiques du capitaine Haddock pour se débarrasser d’un bout de sparadrap. Cet épisode de L’affaire Tournesol m’est revenu en tête en voyant Justin Trudeau déclarer au Devoir, le mois dernier, qu’il pourrait tempérer ses ambitions de réforme électorale. Selon lui, l’adoption d’un nouveau mode de scrutin est devenue moins urgente aux yeux de bien des Canadiens depuis son arrivée au pouvoir.


À lire aussi:

Entre tricheur et naufrageur


Bon nombre d’électeurs non conservateurs ont en effet été soulagés du fait que la division du vote d’opposition n’ait pas permis à Stephen Harper de remporter un quatrième mandat. Mais de là à ce que son successeur à la tête du gouvernement laisse entendre que le principal objectif d’une réforme aurait été de rendre la vie plus difficile aux conservateurs, il y avait un pas à ne pas franchir.

Cette déclaration du premier ministre est survenue au moment où s’amorçaient des négociations entre les cinq partis représentés au sein d’un comité parlementaire chargé de faire une recommandation au gouvernement d’ici le 1er décembre. S’il avait voulu saboter les discussions, il n’aurait pas fait autrement.

Dans la foulée du tollé qui a ponctué sa sortie, Justin Trudeau a fini par réaffirmer son engagement à l’égard de la réforme du mode de scrutin. Il ne faudrait surtout pas y voir une garantie de résultat.

Parmi les stratégies possibles, celle qui verrait les libéraux imposer unilatéralement un mode de scrutin de leur choix passe le moins la rampe. Sans l’appui d’un ou de plusieurs partis d’opposition, le projet échouera au test de la légitimité.

Pour obtenir l’appui du NPD, le gouvernement Trudeau devra accepter un système plus proportionnel. C’est une option qui ne sourit guère aux libéraux. Pour sa part, le Parti conservateur a fait de l’approbation par voie de référendum d’un nouveau mode de scrutin une condition sine qua non de son appui. Une majorité importante de Canadiens souscrivent à cette position.

Si Justin Trudeau se lançait dans l’aventure référendaire, il lui faudrait au préalable réécrire la loi fédérale sur les consultations populaires. Elle est désuète à plusieurs égards. Il ne s’agit pas ici de déplacer quelques virgules.

Si, par contre, le gouvernement passait outre à l’exigence conservatrice avec, notamment, l’appui du NPD et qu’il imposait une réforme par la seule voie législative, ce serait vraisemblablement au prix d’une plus ou moins longue guerre d’usure au Sénat. Dans une Chambre haute que Justin Trudeau ne commande pas et où les conservateurs sont fortement représentés, cette guerre ne serait pas gagnée d’avance.

Or, dans le projet de mettre en place un nouveau mode de scrutin pour 2019, le temps est un facteur incontournable. Aucun des cas de figure probables n’est nécessairement réalisable dans les délais requis par Élections Canada afin d’instaurer un nouveau système à temps pour la prochaine élection.

À défaut de pouvoir se débarrasser une fois pour toutes du sparadrap de la réforme du mode de scrutin sans s’arracher un morceau de peau politique, le premier ministre Trudeau pourrait finalement abandonner l’échéance de 2019 sans officiellement renoncer au projet.

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie

16 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Personnellement, je trouve le système électoral canadien parfaitement adapté à nos besoins et Trudeau ne sera pas le premier ni le dernier politicien à renier l’une de ses promesses.

Au final, la grande majorité des électeurs canadiens ne veulent pas changer de mode de scrutin. Il y a déjà eu 3 référendums dans 3 provinces canadiennes et TOUTES ont choisi de conserver le système actuel et ont TOUTES rejeté la proportionnelle quelle qu’elle soit.

M Francois, êtes-vous sérieux en disant que le Canada a un bon système electoral ?? 7% des pays fonctionnent comme nous, et ça permet régulièrement des votes inversés ! (plus de votes pour un parti de la part de la population mais c’est l’autre parti qui remporte!). heureusement, seulement 4% pensent comme vous.

Si je suis sérieux? ABSOLUMENT!!! D’ailleurs, notre pays, Le Canada fait l’envie de toute la planète.

Notre système actuel nous procure une stabilité incomparable et nous met à l’abri des petits partis extrémistes qui pourraient forcer un gouvernement en place à faire des concessions qui vont à l’encontre des intérêts supérieurs du peuple canadien.

Parfait? Non bien sûr mais de tous les systèmes en place, il est de loin celui que le peuple canadien préfère. Trois (3) provinces canadiennes ont tenu un référendum pour le modifier ET LES TROIS ont subi un REFUS de la part de leur population.

Donnez-moi des exemples de partis qui ont eu plus de votes et que c’ est un autre parti qui l’ a emporté ?

C’est déjà arrivé. Aux élections générales québécoises de 1966, l’Union nationale de Daniel Johnson (56 sièges, mais 40,82 % des voix exprimées) a défait le Parti libéral de Jean Lesage (50 sièges, mais 47,29 % des voix exprimées).

Par ailleurs, le scrutin uninominal majoritaire à un tour a le défaut de produire des disparités dans le nombre de sièges lorsque le vote populaire est serré. À long terme, cela occasionne chez un nombre croissance d’électeurs une désaffectation face au processus électoral (ils ont l’impression que leur vote ne compte pas) et une progression de l’abstentionnisme.

Très bien ! Mais la carte électorale fut changée par la suite et ce ne fut qu’ un cas éloigné ! Sans doute que quelques – uns des comtés les plus populeux ont été gagné par la peau des fesses! Il reste que c’ est une exception à la règle! Il est connu à travers le monde que le vote uninominal forme des gouvernements plus stables et économiquement plus équilibrés!

Bien sûr le vote individuel est important , mais il ne faudrait quand même pas se prendre pour la nation et contester continuellement la majorité du peuple dans un monde démocratique!

@ beauly02

D’une part, dans le scrutin uninominal majoritaire à un tour, le risque de disparités que j’ai évoqué demeure présent, nonobstant les changements apportés à la carte électorale. Je vous renvoie aux élections générales québécoises de 1994. Certes, le PQ l’a emporté cette année-là, mais trouvez-vous que le nombre de sièges obtenu est normal par rapport au pourcentage de voix exprimées? Moi non (en 1994, pour le PQ = 77 sièges [44,75 % des voix] et pour le PLQ = 47 sièges [44,4 % des voix]). Ce n’est là qu’un exemple parmi tant d’autres… Je conçois très bien le ras-le-bol des électeurs à ce chapitre.

D’autre part, sur quelle étude vous appuyez-vous pour faire un lien entre ce scrutin-là et la stabilité économique des gouvernements? Un grand nombre de pays stables sur le plan économique se servent d’un autre mode de scrutin et ne s’en portent pas plus mal.

Faire de la politique autrement à peu de frais serait simplement d’abolir le modèle d’élections générales et de ne fonctionner que sur la base d’élections partielles. Ce serait plus démocratique pour tous, je crois.

Le mode de scrutin uninominal à un tour est antidémocratique et archaïque. Il ne correspond pas à la réalité de plusieurs partis et aux courants complémentaires ou opposés dans la population. Un gouvernement « majoritaire » qui se permet n’importe quoi après avoir obtenu moins de 35 % du vote populaire ne devrait plus exister qu’il soit libéral, conservateur ou NPD.
Comme souvent, madame Hébert présente une solution appropriée : remettre l’échéancier au-delà de 2019. Il y a danger à précipiter la réforme, qui sera bancale et rejetée même par ceux qui l’estime importante pour notre démocratie.

Même si Justin Trudeau ne sera pas le premier à ne pas remplir ses promesses électorales, il se doit de remplir celle-ci. Personne n’a dit que ce serait facile mais c’est pourtant essentiel de réformer le système électoral canadien. Et, Justin Trudeau a réussi à gagner ses élections justement parce qu’un grand nombre d’électeurs ont vraiment cru en lui, à sa parole et surtout en sa droiture. S’il se met à ressembler à tout ceux qui sont passés avant lui qui ont fait des promesses bidon, il sera la plus grande déception politique qu’auront connu un très grand nombre de canadiens.

Il va sans dire qu’il serait vivement souhaitable d’un point de vue strictement démocratique qu’une telle réforme voit le jour. Toutefois, il est clair que d’adapter un mode scrutin à la réalité est une entreprise particulièrement difficile. Espérons seulement que le nouveau mode de scrutin saura empêcher qu’un gouvernement puisse prendre le pouvoir majoritairement avec moins de 50% des votes recueillis.

Pour Chantal Hébert, le Bloc québécois n’existe tout simplement pas. Et elle ne veut pas qu’il existe, point. Sauf à le critiquer et à mettre en doute son utilité à l’occasion. On voit bien son orientation.

Peu importe que 20 pour cent des électeurs québécois aient voté pour ce parti, on ne parle pas de sa position sur les questions débattues. Trop trivial ce parti pour une grande fédéraliste, n’est-ce pas? Le Bloc a pourtant son opinion sur la question du mode électoral. J’ai moi-même participé à une consultation tenue par des députés bloquistes dans Lanaudière.

En deux mots, le Bloc est pour une proportionnelle mais, contrairement au NPD chéri de Chantal, il voudrait bien que le système choisi soit soumis à un référendum. Il n’aurait pas été superflu de le mentionner dans l’article si la super-journaliste avait voulu faire un portrait complet de la situation.

Ben oui, selon le fils de PET, ceux qui veulent changer le mode de scrutin sont tellement heureux de l’élection des libéraux majoritaires qu’ils sont retournés dans leur ouache pour passer l’hiver et à autre chose. En fait les Canadiens sont plutôt frileux quand on parle démocratie et préfèrent un gouvernement majoritaire, aussi déplaisant soit-il – on aime pas à avoir à faire des consensus. Et les droits des minorités? Bof, pas important n’est-ce pas que des gens ne soient tout simplement pas représentés équitablement au Parlement (les Verts par exemple), on préfère la dictature « soft » de moins de 40% des électeurs… Si au moins ceux qui ne sont pas représentés adéquatement pouvaient être dispensés de payer l’impôt – pas de taxes sans représentation n’est-ce pas?

Le fils de PET aimerait mieux être chef de l’opposition d’un gouvernement conservateur plutôt que d’être au pouvoir ad vitam aeternam en coalition avec d’autres partis comme le NPD et/ou les Verts car il fait peu de doutes que les partis dits progressistes seraient au pouvoir longtemps à moins que l’atmosphère politique canadien ne change drastiquement. Mais oui, il peut toujours mettre la faute de l’échec sur le sénat et il peut bien leur envoyer un projet de loi pour changer le mode de scrutin sachant fort bien qu’ils ne ne passeront pas et il pourra toujours les blâmer pour ne pas avoir pu respecter cette promesse…

C’est pratiquement impossible de changer le mode de scrutin au Canada sans la volonté inébranlable du parti au pouvoir !! Donc si un électeur vote pour tel ou tel parti en espérant que ce parti va faire la réforme fait une confiance aveugle aux politiciens ! Comme vous dites si bien Mme Hébert cette demande nous parvient continuellement des tiers partis qui ont un infime % de vote et utilise ce moyen pour se donner de l’ importance !!