Justin Trudeau et les investissements chinois : une opinion politiquement habile, mais incomplète

Le candidat à la direction du Parti libéral du Canada, Justin Trudeau, fait beaucoup jaser depuis qu’il a publié lundi, dans les journaux de Postmedia News, un texte en faveur, non seulement de liens commerciaux plus étroits entre le Canada et l’Asie, mais aussi de la prise de contrôle de l’entreprise canadienne Nexen, active dans les sables bitumineux, par la puissante société d’État chinoise CNOOC.

Cette première prise de position de fond  de M. Trudeau a été remarquée, d’autant plus qu’elle portait sur un dossier controversé. Cela lui a d’ailleurs valu les éloges de quelques éditorialistes et chroniqueurs qui y ont vu, avec raison, une habile manœuvre.

Paul Wells, de Maclean’s, note par exemple que sa position empêche Martha Hall Findlay de se présenter comme la championne des intérêts de l’Ouest au sein du PLC, elle «établit une claire distinction avec le NPD qui n’aime pas l’entente et laisse à Harper un choix peu appétissant, soit rejeter l’offre ou se ranger derrière un gars nommé Trudeau. Intréressant.»

M. Trudeau défend de façon assez convaincante le besoin pour le Canada de diversifier ses marchés et d’être plus présent en Asie et en Chine. On ne peut cependant en dire autant de ses arguments au sujet de la transaction Nexen-CNOOC. Ils se tiennent et remplissent leurs objectifs tactiques, mais ils omettent, sur le fond, certains éléments à l’origine des doutes qu’éprouvent bien des Canadiens.

Je m’explique, mais avant, rendons-lui justice et résumons son propos.

L’avenir du PLC, dit-il, passe par une plus grande attention portée aux espoirs de la classe moyenne. Pour assurer sa prospérité, poursuit-il, il faut plus que des investissements, de l’innovation, de meilleures infrastructures, une plus grande productivité et un développement stratégique de nos ressources naturelles.

Il faut aussi que le pays élargisse ses horizons commerciaux, ce qui veut dire s’ouvrir au marché en croissance, celui de l’Asie et établir des relations solides avec des pays comme la Chine. Il critique l’attitude adoptée par le gouvernement conservateur et le peu d’efforts déployés par ce dernier pour faire comprendre l’importance de la relation avec ce pays. Il déplore un manque de transparence qui a alimenté la méfiance.

«En l’absence d’une stratégie gouvernementale claire, accompagnée d’objectifs à long terme et des résultats positifs bien compris et débattus publiquement, les Canadiens n’y verront que des investissements non récurrents sans suite, qui ne rapporteront rien à long terme», écrit-il.

Ce qui l’amène à parler de la transaction Nexen-CNOOC. Pour lui, elle est bonne parce que des investissements du genre favorisent la création d’emplois pour la classe moyenne. Il convient que ces ententes doivent être assorties de conditions, dont le respect des lois en matière de travail, d’environnement et d’immigration. Il mentionne que dans certains cas, la question de la sécurité nationale est une considération. Il n’élabore pas, mais conclut que ce n’est pas le cas de Nexen, une entreprise qui ne contrôle que 3% des concessions des sables bitumineux.

L’autre raison de son appui pour cette transaction est la porte qu’elle pave la voie à d’autres investissements chinois au Canada et à de multiples occasions d’affaires pour les Canadiens en Chine.

Et il ajoute ceci :

«La Chine joue en grande partie en fonction de ses propres règles du jeu, car elle en a les moyens. La Chine a un plan de match. Il n’y a rien de menaçant dans cette situation. La Chine a des besoins et la planète a des ressources pour rencontrer ses demandes. Nous avons au Canada beaucoup de ces ressources, et par le fait même, nous sommes en meilleure posture que quiconque pour en retirer les bénéfices économiques.»

C’est là où je sourcille. La réserve affichée par bien des Canadiens n’est pas qu’affaire de préjugés ni la simple conséquence du manque (bien réel) de transparence et de clarté du gouvernement. La possibilité que CNOOC détienne le contrôle d’une partie de nos ressources, aussi infime soit-elle, soulève des questions car cette entreprise, comme toutes les entreprises chinoises, sert les intérêts d’un gouvernement étranger.

La Chine comprend bien ses intérêts et les poursuit à travers la planète. Ses entreprises sont présentes sur presque tous les continents et presque toujours dans le secteur des ressources naturelles. La raison est simple, elle en a besoin.

Que la Chine voit à ses affaires n’a rien d’anormal. Mais il n’y a rien d’anormal non plus à ce que le Canada fasse de même. Et c’est pour cela qu’il faut se demander si les intérêts canadiens, à court et à long terme, sont bien servis quand on permet à des sociétés d’État étrangères de contrôler le développement d’une partie de nos ressources.

La réflexion devrait même aller plus loin. Y a-t-il des ressources qui, à nos yeux, ont une valeur stratégique importante? Lesquelles? Dans ces cas particuliers, est-il avisé de permettre à des entreprises étrangères, d’État ou non, d’en contrôler en tout ou en partie le développement? Si oui, demandons-nous ensuite s’il est judicieux, dans ces secteurs, de traiter les sociétés d’État de la même manière que les sociétés privées. Et si la réponse est oui, sous quelles conditions? Voilà ce qui devrait être précisé.

On entend souvent dire de la part de partisans de CNOOC qu’il y a déjà des sociétés d’État étrangères qui sont présentes dans les sables bitumineux. Ils citent presque toujours le cas d’une entreprise norvégienne pour justifier qu’on ne fasse pas de discrimination à l’égard de la Chine.

C’est un peu simpliste. C’est faire fi du fait que dans le cas de la Chine, toutes les entreprises actives au Canada sont contrôlées par le gouvernement chinois. C’est aussi faire fi que la Chine, consciente de ses intérêts à long terme, ne permet pas aux étrangers de contrôler certaines de ses ressources ni même, dans certains cas, d’y investir.

Le problème ici est que la transaction Nexen-CNOOC survient avant que le gouvernement conservateur n’ait précisé certaines règles en matière d’investissements étrangers. Il avait promis de le faire après le refus de l’achat de Potash Corp. par une entreprise australienne en 2010, mais il ne l’a pas fait. On ne sait donc pas vraiment ce qu’il entend par bénéfice net pour le Canada ou ce qui constitue une ressource stratégique qui mérite de rester sous contrôle canadien.

Que l’acquisition de Nexen par CNOOC soit autorisée ou non – la décision doit être rendue d’ici le 10 décembre – il faudra avoir le courage de se poser ces questions et d’y répondre. Dans notre propre intérêt.

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Elle n’est pas incomplète, elle est fausse. Pour commercer avec un autre pays, nous ne sommes pas obligés de vendre nos outils économiques. Il essaie de nous vendre le faux libre-échange qui n’est qu’un libre-marché. Nexen vendue, la Chine va menacer de couper des emplois en échange d’approvisionnements à bas prix, sans taxes, redevances, impôt réduit, sous forme de crédits en recherche et développement, etc. Elle peut décider de vendre Nexen en le morcelant. Bref, on ne prête pas nos outils et on les vend encore moins.

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