La bataille de l’image : des travailleurs lavallois poussés à poser derrière Harper

Depuis de nombreuses années, les partis fédéraux ont pris l’habitude de faire poser des membres, des sympathisants ou des candidats derrière leur chef. Le Parti conservateur est allé plus loin cette semaine.

Le chef conservateur en campagne électorale lundi matin, le 3 août, dans l'usine Spectra Premium Industries de Laval. Les employés de l'usine se sont fait demander par leur patron de poser derrière Stephen Harper. (crédit photo: REUTERS/Christinne Muschi)
Le chef conservateur en campagne électorale, le lundi 3 août au matin, à l’usine Spectra Premium Industries de Laval. Les employés se sont fait demander par leur patron de poser derrière Stephen Harper. (Photo : Reuters/Christinne Muschi)

Lundi matin, 3 août, les travailleurs de l’usine lavalloise de Spectra Premium Industries sont rentrés au boulot avec leur «boîte à lunch» et leur survêtement bleu… sans savoir qu’ils devraient poser derrière le chef conservateur, Stephen Harper, durant de longues minutes, au moment de son annonce et de sa conférence de presse.
Politique

Depuis de nombreuses années maintenant, les partis politiques fédéraux ont pris l’habitude — inspirée de la politique américaine — de faire poser des membres, des sympathisants ou des candidats derrière leur chef.

Sagement disposés en rangées, dans le bon angle de caméra, les figurants restent immobiles pendant de longues minutes, voire plus d’une heure, comme autant de faire-valoir qui servent à humaniser le politicien, à montrer qu’il n’est pas seul, qu’il a une équipe ou des partisans, et qu’il est rassembleur.

À deux occasions depuis le début de cette jeune campagne — et rien ne dit que ça ne se répétera pas —, le Parti conservateur est allé plus loin, repoussant les limites de cette bataille de l’image. Afin de faire passer son message sur l’économie, Stephen Harper a fait des annonces et répondu aux questions des journalistes dans des usines, avec, bien alignés derrière lui, des employés de l’endroit en tenue de travail.

Tous, évidemment, ne sont pas des sympathisants du parti. Mais ils contribuent à façonner l’image du chef en campagne.

Denis Poirier, vice-président directeur et chef de la direction financière de Spectra Premium Industries, explique que l’attachée de presse de Stephen Harper, Catherine Loubier (qu’il connaît depuis quelques années), l’a appelé afin de savoir si son entreprise voulait accueillir le chef conservateur lors du deuxième jour de la campagne électorale, le lundi 3 août. «Ça s’est décidé rapidement, le vendredi [31 juillet], dit-il en entrevue. Pour une entreprise comme la nôtre, recevoir la visite d’un chef d’État, quel qu’il soit, c’est très positif.»

En rentrant au boulot, lundi, les employés du quart de travail du matin ont été surpris par le branle-bas de combat qui régnait dans l’usine. La sécurité était omniprésente, avec des agents de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) et des chiens renifleurs partout. Après avoir fait le tour de l’établissement pour serrer des mains, Stephen Harper est monté sur son podium pour l’annonce et la conférence de presse.

C’est à ce moment que tous les employés de la production qui étaient disponibles se sont fait demander par leur patron de prendre place derrière le chef conservateur. Certains travailleurs ont-ils pu ressentir un malaise à ainsi servir la cause d’un parti politique en campagne électorale ? «Est-ce que ça a pu se produire ? Absolument. Je ne connais pas l’allégeance politique de mes employés et je ne veux pas la connaître non plus. Les chances sont minces que tous les travailleurs, ce matin, aient été favorables aux conservateurs», avoue Denis Poirier.

Puisque la demande provenait de leur patron, certains travailleurs pourraient-ils ne pas avoir osé refuser une telle demande formulée à la dernière minute ? «Si certains avaient refusé, ils n’auraient pas été réprimandés, assure Denis Poirier. Est-ce que certains ont eu peur de nous le dire ? C’est possible. Sûrement que certains n’étaient pas contents. Mais ils ne nous l’ont pas dit. Personne n’a exprimé un malaise.»

Denis Poirier assure au contraire que ses employés «étaient très fiers de recevoir le premier ministre» et qu’il n’y a eu aucune plainte à la direction de Spectra Premium Industries, une entreprise qui distribue et fabrique des pièces automobiles. Elle compte 1 200 employés. Le siège social se trouve à Boucherville.

Est-ce que certains travailleurs ont pu ressentir un malaise à ainsi servir la cause d'un parti politique en campagne électorale? «Est-ce que ça pu se produire? Absolument. Je ne connais pas l'allégeance politique de mes employés et je ne veux pas la connaître non plus. Les chances sont minces que tous les travailleurs ce matin-là soient favorables aux conservateurs», avoue Denis Poirier. (crédit photo: REUTERS/Christinne Muschi)
Certains travailleurs ont-ils pu ressentir un malaise à ainsi servir la cause d’un parti politique en campagne électorale ? «Est-ce que ça a pu se produire ? Absolument. Je ne connais pas l’allégeance politique de mes employés et je ne veux pas la connaître non plus. Les chances sont minces que tous les travailleurs, ce matin-là, aient été favorables aux conservateurs», avoue Denis Poirier. (Photo : Reuters/Christinne Muschi)

 

Ironiquement, l’entreprise a pu prendre de l’expansion — elle a des entrepôts et des employés en Indiana, en Californie, en Chine et à Taïwan — grâce à l’appui du Fonds de solidarité FTQ, qui détient encore 38 % des actions. Or, le gouvernement conservateur a aboli progressivement le crédit d’impôt dont bénéficient les fonds de travailleurs, comme ceux de la FTQ ou de la CSN. Ce matin-là, à l’usine, Stephen Harper a également attaqué les liens entre le NPD et les syndicats.

Denis Poirier dit avoir prévenu le Parti conservateur qu’il était en désaccord avec cette décision du gouvernement. «Les fonds de travailleurs sont utiles. On en est un bon exemple.» Ce n’était toutefois pas suffisant pour refuser d’ouvrir ses portes au chef conservateur. «Un gouvernement doit faire des choix, et il a expliqué ses motivations. Moi, je suis avec ma femme depuis 33 ans même si je ne suis pas toujours d’accord avec elle !» dit-il en riant.

La campagne du chef conservateur a reproduit le même stratagème d’image dès le lendemain matin, au moment d’une annonce dans une usine de tuiles et de pierres de la région de Toronto, où les travailleurs ont été conscrits pour la pose. Voyez la photo ci-dessous :

Stephen Harper de passage dans une entreprise de tuiles et de pierres de Toronto, le mardi 4 août. (crédit photo: REUTERS/Chris Helgren)
Stephen Harper de passage dans une entreprise de tuiles et de pierres de Toronto, le mardi 4 août. (Photo : Reuters/Chris Helgren)

Or, ce n’était pas la première fois que des ouvriers étaient réquisitionnés sur leurs heures de travail. Le 14 mai dernier, avant la campagne électorale, Stephen Harper a fait une annonce à Windsor, dans le sud de l’Ontario. Et certains employés de l’usine Valiant Machine and Tool Inc. n’étaient pas très heureux.

Dans une lettre ouverte publiée dans le Windsor Star, Matt St. Amand expliquait alors que son employeur lui avait demandé de ne pas rentrer au travail ce matin-là, puisque la GRC n’avait pas eu le temps de mener une vérification sur chacun des travailleurs. «Stephen Harper est pro-entreprise et se présente comme un politicien favorable à l’industrie, écrit-il. Mais sa photo va coûter six ou sept heures de travail à des douzaines de personnes, ce qui totalise des milliers de dollars en salaires perdus.»

La direction a par la suite soutenu que les employés allaient pouvoir reprendre les heures perdues à un autre moment.

Contrairement à cette annonce faite à Windsor, Denis Poirier affirme que ses employés de Laval n’ont pas eu besoin de révéler des informations personnelles afin que la GRC enquête sur leurs antécédents. «À ma connaissance, on n’a eu aucune demande à notre service des ressources humaines, dit-il. La sécurité est lourde, pas de doute — mais pas dans ce sens-là. Du moins, pas chez nous, lundi.»

 

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31 commentaires
Les commentaires sont fermés.

JE DÉTESTE ces mises en scène, tellement fausses.

Et vous avez remarquez? Y’a toujours un homme avec un turban et une femme avec un voile islamique

Non, j’ai pas remarqué, en fait, après vérifications : il y en a pas sur les photos de l’article. De quoi tu parles?

De façon générale, jack2 a raison. L’attaché politique n’a peut-être pas eu le temps de bien organiser la scène

Bof… Au moins Monsieur Harper n’a pas de bonnet sur la tête.

Ah ben là, j’vas voter pour lui! Heille! Pas de bonnet blanc sur la tête, il a clairement la trempe d’un premier ministre!

Revenez-ens avec ça…Vous préférez qu’il se promène sans et que ses cheveux se retrouve dans la production? Beau gage de qualité…

Merci d’avoir écrit à ce sujet… ça fait longtemps que ça me chicote quand je vois les arrière-plans «stagés» des conférence de presse de Stephen Harper. Je me demande toujours: mais qui sont ces gens qui acceptent de prendre la pose sans réclamer rien de plus? Endossent-ils vraiment ce qu’il dit?? Ce que vous dévoilez est aberrant. Bien sûr que ces travailleurs, impressionnés et peu habitués à tout ce bazar de la machine gouvernementale, commandé par leur boss de prendre la pose, n’ont pas vraiment eu le choix… désolant!

TOUS les chefs de TOUS les partis politiques « stagent » (mettent en scène) leurs visites dans des usines. TOUS!

Je me souviens mais vaguement d’une visite de Duceppe quelque part en Bauce où le président de l’entreprise visitée était en beau sacram…t parce qu’il n’a jamais été consulté par le Bloc sur la mise en scène où Duceppe avait l’air d’un véritable premier ministre avec plusieurs employés de l’usine en back stage.

Le président en question avait clairement exprimé son mécontentement aux journalistes et il a fermement affirmé qu’il ne votait jamais et ne votera jamais pour le Bloc.

Je pense que c’est plutot une visite de Parizeau en 1994 dans une usine de bain détenue par un utlta-fédéraliste dont j’oublie le nom

Morale de cette histoire : si vous faites une visite dans une usine, assurez-vous que le boss est de votre bord, les employés on s’en coliss, c’est le patron qui compte.

Tiens…un autre syndicaleux qui voit les relations patron/employés comme une guerre à finir… Comme au siècle dernier!

Wow, t’as vraiment rien compris à mon propos… Je parlais de la relation entre le chef de parti et le patron de l’usine…

Question à Monsieur Castonguay : les heures de salaire perdues doivent-elles être considérées comme une contribution de l’entreprise au Parti conservateur? Si oui, ne serions-nous pas alors en présence d’une pratique doublement illégale? Contribution illégale au parti (parce que de la part d’une entreprise) et dépense de campagne illégale (parce que non comptabilisée).

Question à Etienne Marcoux: les heures que les journaleux, caricaturistes, graphistes, etc… de l’Empire Québécor mettent à créer et à publier les innombrables articles qui ne sont que du Harper bashing doivent-elles être considérées comme une contribution de l’entreprise au Bloc?

Encore une fois, vous avez rien compris : c’est le PCC qui organise lui-même ces sorties. Le bloc n’organise pas le « Harper bashing » (si c’est comme ça que vous voulez appeler des critiques factuelles plus que méritées).

Manifestement, vous ne lisez ou n’écoutez pas beaucoup les diffusions de l’Empire PKP.

Remarquez que c’est tout à votre avantage…

Et vous lisez les chroniques du Canada anglais qui critiquent Harper pratiquement toutes les semaines?

Question comme ça, est-ce que les heures de salaire et de dépenses des syndicats canadiens et FTQ, CSN au Québec vont être comptabilisées comme contributions au parti NPD reconnu pour ^tre pro syndicaliste? Sais pas moi ; ce qui est bon pour pitou est aussi bon pour minou!!

Parlant de bonnet Notre roi 1 porte le bonnet d’âne. Tient à l’avenir mérite le surnom de bonnet

Quand j’ai vu ce reportage à la télé (Harper chez Spectra Premium) j’ai moi-même ressenti un grand malaise. De toute évidence les employés étaient « séquestrés » pour la cause de leur patron. C’est un manquement grave qui devrait être carrément interdit.

Que ce soit interdit ou non, Harpeur n’en a rien à battre. Ça prend la cour suprême pour le mettre au pas.

Stephen Harper n’est pas un chef d’État, mais un chef de gouvernement. Nuance de taille. Au Canada, le chef d’État est la reine, représentée par le gouverneur général. Bien sûr, notre « Steve » (comme aurait dit G.W. Bush), tout monarchiste qu’il soit, aimerait bien devenir aussi président!

Mais qui diable va penser que tous les employés qui posent en compagnie d’un politicien, fut-il Premier ministre, sont des partisans dudit politicien? Come on! Faut pas charrier. Faudrait conserver nos réserves d’indignation pour des causes plus sérieuses. Bien sûr ça donne de belles photos au «dicomm.» du P.M. mais ça donne aussi de «l’exposure» à la firme qui est visitée et sa «photo dans le journal ou le téléjournal» pour certains membres du personnel. Un petit souvenir à conserver pour montrer aux petits-enfants.
Seul bémol, si j’ai bien compris, quelque part dans une autre usine, des employés ont perdu des heures de rémunération pour cause de je ne sais trop quoi relié à semblable visite. Cela ne m’est pas acceptable mais encore là, la faute n’est pas imputable au politicien visiteur mais à la direction de l’entreprise qui veut bien «faire la belle» et profiter mais aux dépens de son personnel. Ça c’est mesquin et c’est minable.
P.S. N’allez pas prendre mes réserves pour une approbation du «Harperisme». J’aurais eu, et j’aurai, la même réaction quel qu’aurait été ou sera le politicien en cause. De toute façon et s’agissant de cette élection, je me sens un peu comme le personnage de Richard Pryor dans «Brewster’s Millions»: Il incitait à voter pour «None of the Above.» .

C’était pire encore lorsqu’il a dérangé une équipe de pompiers épuisés d’avoir combattu d’intenses feux de forêts en Colombie-Britannique, il y a deux semaines. Ceux-ci étaient mécontents qu’on les fasse poireauter une heure dans un terrain de stationnement pour une mise en scène de cinq minutes. Ils ont refusé d’entonner le Ô Canada quand Steve s’est pris pour un maitre-chantre.

Avez-vous remarqué que la photo du milieu de la page est un peu préoccupante? Le chef conservateur a un air plutôt sinistre et je n’aimerais pas être à la place des deux personnes qui ont ses mains sur leurs épaules! Je constate aussi que le chef conservateur a mis fin à la session du Parlement qu’il a dissout pour aller en élection – alors, est-il toujours le PM même s’il n’a pas été réélu? Est-ce que la police accorde autant de sécurité aux autres chefs de partis qui pourraient eux aussi devenir Premier Ministres?

Je me demande s’il ferait la même chose dans un bureau de poste ou à Radio Canada .