La bataille de Toronto

Un populiste de droite qui plaît aux banlieusards épuisés par la crise économique et un homosexuel écolo : les deux candidats qui se démarquent dans la course à la mairie de Toronto font jaser dans les chaumières.

La bataille de Toronto
Photo : iStock

À l’instar de Québec et de Hunting­don, dirigées par les colorés Régis Labeaume et Stéphane Gendron, Toronto pourrait bientôt avoir comme maire un politicien adepte du franc-parler et de la controverse. Rob Ford, homme d’affaires de 41 ans aux idées de droite, estime que la Ville reine a accueilli assez d’immigrants et que les cyclistes dans les rues sont une nuisance publique. Ce discours semble trouver un écho dans la population. À l’approche des élections du 25 octobre, les sondages donnent Ford gagnant, parfois avec le double des intentions de vote que récolte son principal rival, George Smitherman, un politicien aguerri.

Ford n’a pourtant pas le profil du bon garçon. Mais rien ne semble l’écorcher. Ni son passé : arrestation pour conduite en état d’ébriété et possession de marijuana, en 1999 ; plainte – finalement retirée – pour agression et menace de mort à l’endroit de sa femme. Ni ses envolées controversées : « Les Asiati­ques travaillent comme des chiens… C’est ce qui explique qu’ils ont du succès dans la vie. »

Les positions de Ford sur l’immigration, entre autres, ont fait des vagues. « Occupons-nous des 2,6 millions de Torontois avant de penser à en faire venir d’autres », a-t-il lancé pendant la campagne. Dans une métropole où plus de la moitié de la population est née à l’extérieur du pays et où débarquent 4 immigrants canadiens sur 10, l’affirmation a choqué. Des journaux ont dénoncé Ford. Ses adversaires ont exigé son retrait de la course. Lui n’a pas bronché.

« Rob Ford est le Don Cherry de la politique torontoise », dit Patrice Dutil, politicologue à l’Université Ryerson, à Toronto, évoquant le coloré commentateur de hockey de la CBC, qui n’en est pas à sa première déclaration xénophobe.

« Enfin quelqu’un qui a le courage de dire les vraies affaires ! Et qui veut s’occu­per de nous », lance Jane, une septuagénaire au regard vif, à propos du candidat. Un samedi matin de septembre, cette Torontoise a rencontré l’équipe de bénévoles de Ford près de chez elle, au nord de la ville. Réunis dans une cour d’école, ils attendaient le candidat en vue d’une campagne éclair de porte-à-porte. Sans cravate ni décorum, l’aspirant maire est arrivé avec une heure de retard.

Baisse des impôts fonciers et des taxes, amélioration de la propreté et du transport en commun : il résume ainsi son programme aux électeurs. « Rob leur laisse son numéro à la maison. Avez-vous déjà vu ça ? » s’exclame Ram, bénévole dans la jeune quarantaine originaire du Sri Lanka. « Je reçois des centaines de courriels et des dizaines d’appels par jour. J’essaie de répondre à tout le monde. Mais je préfère parler aux gens en personne », dit celui qui se décrit comme un bon père de famille qui aime passer du temps avec sa femme et ses deux enfants.

Il est beaucoup moins ouvert lorsqu’on lui demande ce qu’il compte faire pour les 53 000 francophones de la région métropolitaine. « Il y a beaucoup de communautés à Toronto. Je ne parle pas français », dit-il en se dirigeant vers une autre résidence d’un pas pressé.

Rob Ford plaît surtout aux gens des banlieues. Depuis 10 ans, il est le conseiller municipal d’Etobicoke, banlieue excentrée où il est né et où il habite toujours. George Smitherman, de son côté, séduit les électeurs des quartiers centraux. Au moment de se lancer dans la course, en novembre 2009, il était député libéral de Toronto-Centre – où il habite – et vice-premier ministre de l’Ontario.

Homme élégant, au crâne rasé et au complet bien coupé, Smitherman, 46 ans, est un politicien redoutable connu pour sa repartie combative au Parlement. Sa pugnacité lui a valu d’être surnommé « Furious George » par les médias ontariens. Ouvertement gai, marié à son conjoint depuis 2007 et père d’un garçonnet, il a quitté officiellement la politique provinciale au début de l’année pour briguer la mairie. Depuis, il a changé de ton. Radicalement. « I love Toronto », proclame sa première publicité, parue dans les grands journaux en septembre. Son discours se veut rassembleur. « Nous avons besoin d’un changement d’attitude. Nous devons nous serrer les coudes et être fiers », dit-il d’une voix posée. À la différence de son rival, il affirme que Toronto dépend de l’immigration. « L’immi­gration signifie la croissance. Les nouveaux venus apportent avec eux l’argent, le talent, les connaissances, la jeunesse. Et ils font grimper le taux de natalité. »

Ses priorités : gel des taxes et impôts fonciers, transport, emploi, sécurité. Sa solide expérience politique pourrait toutefois jouer contre lui. Alors qu’il était ministre de la Santé (2003-2008), il avait piloté en partie la mise sur pied de CyberSanté, qui visait notamment à créer des dossiers médicaux électroniques. Ce programme, qui n’est toujours pas complètement fonctionnel, a déjà coûté environ un milliard aux contribuables de la province.

En ville ou en banlieue, beaucoup de contribuables n’ont toujours pas digéré les hausses de taxes massives (impôts fonciers, droits d’immatriculation, stationnement) imposées, entre autres, par le maire sortant, David Miller. Même si la Ville a comblé son déficit, le mécontente­ment des résidants est encore palpable.

Pas étonnant que lorsqu’on leur demande de quoi la ville a besoin, la plupart des Torontois parlent d’abord de baisses de taxes, puis de plus de services municipaux et d’un meilleur transport en commun. Ces enjeux jugés urgents monopolisent la campagne, au détriment de grands projets concernant l’environnement ou la culture.

Contrairement à Montréal et à Québec, il n’y a pas de partis politiques municipaux à Toronto. Chacun des 44 conseillers qui seront élus le 25 octobre prêche pour sa paroisse et n’a pas à jurer allégeance à un maire. Toronto est d’abord et avant tout une ville de quartiers. « Les changements se font à la carte et prennent du temps. Les autorités municipales bougent lentement. Cela explique que la ville soit loin de son potentiel », résume le politicologue Patrice Dutil. Le maire actuel, David Miller, en poste depuis décembre 2003, réussit tant bien que mal à concilier les 44 solitudes. Son successeur – qui sera choisi parmi 40 candidats ! – devra user de diplomatie. Rob Ford, que les sondages donnent gagnant, n’a toujours pas prouvé sa maîtrise de cet art…