Au cœur de la bataille pour sauver le Québec

Un récit exclusif des dessous de la crise, par Alec Castonguay.

François Legault, Martin Koskinen, Guillaume Simard-Leduc (directeur des communications au cabinet du premier ministre), Renée Levaque (adjointe d’Horacio Arruda), Stéphane Gobeil, Michel Léveillé (secrétaire général associé à la communication gouvernementale), Danielle McCann et Horacio Arruda.
Photo : Emilie Nadeau

Horacio Arruda ressent un grand trac au moment de se présenter au bureau montréalais du premier ministre, rue McGill, en ce lundi après-midi du 9 mars. Lui qui a longtemps hésité dans sa jeunesse entre le théâtre et la médecine sait qu’il doit offrir la prestation de sa vie. « Je devais être bon, convaincant, parce que le virus n’allait pas me laisser une deuxième chance », raconte l’homme de 59 ans.

Le directeur national de la santé publique depuis 2012 n’a jamais rencontré François Legault avant de s’installer dans un fauteuil noir, à la longue table de conférence en bois autour de laquelle prennent également place le premier ministre, ses plus proches conseillers, de hauts fonctionnaires et la ministre de la Santé, Danielle McCann. La douzaine de personnes bavardent tranquillement, s’échangeant des blagues sur la façon de se saluer avec le coude depuis qu’un nouveau coronavirus est apparu sur les radars des épidémiologistes, d’abord en Chine, puis lentement ailleurs en Asie et en Europe… L’ambiance est détendue. Trop au goût de Jonathan Valois, le chef de cabinet de la ministre de la Santé, qui est au parfum de ce que le directeur de la santé publique s’apprête à leur dire.

Jusque-là, la menace du coronavirus était faible au Québec. Néanmoins, les hauts fonctionnaires du ministère de la Santé avaient commencé, le 10 février, à mettre à jour le plan d’urgence élaboré lorsqu’ils anticipaient l’épidémie de grippe H1N1, en 2009. Tout y était : délestage des hôpitaux pour augmenter la capacité de traitement, désignation des cliniques de dépistage, sélection des établissements qui allaient recevoir les premiers cas…

Plus tôt ce matin-là, en marge d’une annonce sur la santé mentale, François Legault, rentré de quelques jours de vacances, avait évoqué la possibilité d’utiliser une petite portion de la réserve de stabilisation de 13 milliards de dollars du gouvernement si les perturbations économiques mondiales liées au coronavirus touchaient la province plus fortement que prévu. Mais il n’était « pas question de fermer le Québec », avait-il lâché, confiant.

Quelques heures plus tard, peu avant que tout le monde s’assoie autour de la grande table, Jonathan Valois se penche à l’oreille de Stéphane Gobeil, le rédacteur de discours et conseiller spécial du premier ministre. « Vous n’aimerez pas ce que vous allez entendre », le prévient-il.

L’air grave, le Dr Arruda s’éclaircit la voix avant d’entamer son allocution. Il annonce que le virus est entré au Québec et que le gouvernement aura de grosses décisions à prendre, qui lui paraîtront nettement exagérées à première vue, mais qu’il s’agira du seul moyen d’éviter « un scénario à l’italienne ».

Sur l’autre continent, surpris par la virulence de la maladie et la rapidité de la contagion, les hôpitaux italiens débordent depuis quelques jours. Les intensivistes n’ont pas assez de respirateurs artificiels pour traiter tous les patients. Ils doivent choisir, déchirés, à qui ils vont tenter de sauver la vie. Or, le système de santé du nord de l’Italie est l’un des meilleurs d’Europe, avec un nombre de lits par habitant plus élevé qu’au Québec, explique Horacio Arruda à la petite équipe qui deviendra, dans les jours suivants, le noyau de la cellule de crise. Le réseau de la santé québécois, constamment débordé, est bien plus vulnérable aux secousses.

Avec de grands gestes, le directeur national de la santé publique mime l’importance d’aplatir la courbe de progression de l’épidémie, comme il le fera trois semaines après devant les caméras. Il croit qu’il faudra « fermer l’économie du Québec » et « tout arrêter » plus tôt que tard. « J’espérais encore me tromper, mais je savais qu’on devrait probablement en arriver là », raconte Horacio Arruda à propos des mesures de confinement.

Les visages du premier ministre et de ses conseillers se décomposent. « Quand tu penses que ce sera une petite affaire et que tu te fais dire qu’on devrait tout arrêter, c’est un choc », relate Horacio Arruda, qui avoue, un sourire dans la voix, avoir mis « une certaine émotion » dans sa présentation. « Je me suis étonné moi-même ! Je ne voulais pas attendre que des gens meurent et que notre système de santé perde sa capacité d’intervention. »

Au terme de son discours de 15 minutes, un silence lourd s’abat sur la salle de conférence. « Il a fait le pitch de sa vie, rapporte Jonathan Valois. Ç’a été le “Horacio Show”. Il a probablement sauvé des milliers de vies ce jour-là. »

Martin Koskinen, le chef de cabinet de François Legault — son principal stratège, mais aussi son ami et confident —, aime rappeler à ses collaborateurs qu’ils doivent « défier le pouvoir », le sien comme celui du premier ministre, s’ils sont convaincus de ce qu’ils pensent. « Ce jour-là, Horacio l’a fait », soutient Jonathan Valois.

Dehors, les nuages s’apprêtent à déverser un torrent de pluie qui se transformera en verglas. Les médias se préparent à couvrir les pannes d’électricité et le budget, qui sera présenté le lendemain. Les enfants sont de retour sur les bancs d’école, après la semaine de relâche. Le Québec ne se doute de rien. Dans les hautes sphères du gouvernement, le plan d’action vient toutefois de brusquement changer. Martin Koskinen est de plus en plus inquiet. « J’avais hâte d’expédier le budget et qu’on passe aux choses sérieuses », se souvient-il.

La réunion du 9 mars, où Horacio Arruda a convaincu le bureau du premier ministre d’agir rapidement pour contenir le virus. De gauche à droite : Horacio Arruda, Yvan Gendron, Danielle McCann, Jonathan Valois, Pascale Fréchette (chef de cabinet de la ministre responsable des Aînés et des Proches aidants), Manuel Dionne, Michel Léveillé, Benjamin Bélair (conseiller politique), Claude Laflamme (directrice adjointe de cabinet), François Legault et Martin Koskinen (hors cadre : Stéphane Gobeil).
Photo : Emilie Nadeau

L’alerte est lancée

Le SRAS-CoV-2 apparaît sur l’écran radar de la Direction générale de la santé publique du Québec le dimanche 12 janvier, lorsque l’Organisation mondiale de la santé (OMS) rend publique la séquence génomique de ce virus qui frappe la ville de Wuhan, en Chine.

« Quand j’ai vu la contagion communautaire en Chine, je me suis dit : “Oh là là ! Si ça sort de là, c’est clair que ça va arriver ici et qu’on va être dans le trouble” », raconte le Dr Arruda, qui a donné son premier cours sur les pandémies alors qu’il se spécialisait en médecine préventive à l’Université de Sherbrooke, en 1988. « Ç’a beau être ma spécialité, c’était théorique. Je ne pensais pas en affronter une ! »

Les spécialistes de la santé publique aiment répéter que la prévention n’est pas un comportement naturel chez l’humain, qui cherche d’abord à se faire plaisir et à combler ses besoins immédiats. Les gouvernements ne sont pas différents : souvent, ils visent eux aussi le court terme. « On a de 6 à 18 mois maximum pour appliquer les changements après une crise, parce qu’après ça, les gens oublient facilement », se désole Horacio Arruda.

La santé publique n’a pas été une priorité budgétaire ces dernières années. Pendant que le financement du ministère de la Santé grimpait de 25 % de 2014 à 2020, celui de la Direction générale de la santé publique chutait de 7 %. La baisse était encore plus marquée avant que le gouvernement Legault n’y injecte quelques millions l’an passé. Son budget de 426 millions de dollars en 2019 ne représente que 1 % du budget total du ministère de la Santé.

Dans les jours suivant la divulgation du séquençage du coronavirus par l’OMS, l’Agence de la santé publique du Canada met sur pied un comité spécial de surveillance de la maladie. Cette vigie de fonctionnaires permet de faire suivre aux ministères de la Santé des provinces l’information transmise aux États, notamment par l’OMS.

Le coronavirus s’invite pour la première fois dans les enjeux du jour au cabinet de la ministre de la Santé le 22 janvier. À la réunion qui, chaque matin, permet d’anticiper les questions des journalistes, les collaborateurs de Danielle McCann se font dire que cinq Québécois qui reviennent de Chine pourraient être infectés — il s’agira de fausses alertes. C’est toutefois un sujet mineur. Le coronavirus ne fait pas les manchettes en Amérique du Nord. Ce qui préoccupe davantage l’équipe, c’est le cas d’un homme qui souhaite que la Régie de l’assurance maladie lui rembourse son Viagra. « La belle époque ! » rigole Jonathan Valois.

Quelques jours après, une note interne explique à la ministre Danielle McCann que les personnes âgées sont plus susceptibles de souffrir de complications et que la maladie se transmet lorsque quelqu’un a des symptômes qui s’apparentent à ceux de la grippe. À ce moment, le virus n’a pas encore livré un de ses pires secrets aux scientifiques : les porteurs asymptomatiques sont contagieux eux aussi. Les experts de la santé publique le confirmeront seulement fin mars. Trop tard pour freiner la propagation dans les CHSLD et les résidences pour aînés.

Le 24 janvier, deux semaines après que l’OMS eut publié ses lignes directrices à l’intention des pays sur la manière de se préparer à ce virus, la division de la sécurité civile au sein du ministère de la Santé, dirigée par le sous-ministre Pierre Lafleur, se réunit pour déterminer quelles seront les prochaines étapes si l’épidémie sort de Chine. Le 10 février, les hauts fonctionnaires révisent ce qui a été planifié à l’époque de la grippe H1N1. « On se prépare tranquillement, au cas, mais ce n’est pas le branle-bas de combat, explique Jonathan Valois. On n’a pas conscience que ce sera gros. »

Le 21 février, les fonctionnaires évaluent la réserve en cas d’épidémie et constatent que les stocks sont bas. Certains masques N95, cruciaux pour le personnel de la santé, ont dépassé leur date de péremption — après cinq ans, l’élastique devenu rigide ne permet plus de fixer les masques correctement. « C’est le danger. Quand il n’y a pas d’épidémie, on oublie. Et quand tu veux acheter des millions de masques ensuite, ça devient difficile », raconte Horacio Arruda.

Commence alors une première chasse aux masques, gants et blouses, qui deviendra planétaire. Mieux vaut tenter de prévenir, car tous les pays étant dépendants des fabricants chinois, il risque d’y avoir flambée des prix et rareté des équipements sur le marché.

Le jour même, soit moins d’une semaine avant que le premier cas de COVID-19 au Québec ne soit confirmé (le 27 février), les établissements de santé de Montréal et de Laval publient un avis de contrat sans appel d’offres. Celui-ci ne laisse aucun doute sur la précarité des stocks de protections médicales. Sous le titre « Situation d’urgence où la sécurité des personnes ou des biens est en cause » suit une courte explication. « Motif : Pénurie mondiale de masques. Les établissements de la santé du Québec ainsi que les premiers répondants n’ont plus de stock. L’acquisition des masques doit se faire le plus rapidement possible sous peine de les perdre au profit d’un autre acheteur dans le monde », peut-on lire. Le gouvernement accepte que les instructions soient uniquement en anglais pour ne pas retarder les achats.

Plusieurs autres établissements du Québec, notamment dans Lanaudière, les Laurentides et l’Outaouais, lanceront pareils appels le 3 mars. Le ministère de la Santé commandera aussi des masques directement à certains fournisseurs.

Les 600 000 masques N95 livrés au Québec à la suite de ces appels à l’aide ne suffiront pas, même s’ils représentent normalement neuf mois de consommation dans le réseau de la santé. Les spécialistes en approvisionnement n’ont pas anticipé la peur des médecins, des infirmières et des préposés dans les premières semaines de la crise, en mars. Inquiet de contracter le virus, le personnel de la santé écoulera l’équipement 10 fois plus rapidement que d’habitude, ce qui fragilisera les réserves et forcera de nouvelles commandes au pire moment, en mars.

Plus tard, tous les États joueront du coude pour les mêmes précieux masques, gants et blouses. Un grand ballet diplomatique et commercial tentera d’éviter que des livraisons déjà confirmées soient détournées vers d’autres pays plus offrants, et de protéger les États d’une contrefaçon d’équipements potentiellement dangereuse. Le gouvernement du Québec devra payer comptant certains fournisseurs ; des cargaisons seront même escortées par des agents de sécurité pour s’assurer qu’elles se rendent à destination. « On n’a jamais été à découvert sur le matériel de protection, mais on a eu chaud. Une chance qu’on avait passé quelques commandes plus tôt », raconte Jonathan Valois. C’est la difficulté à s’approvisionner en médicaments (des sédatifs, entre autres) qui va inquiéter les autorités à la fin avril, comme ailleurs sur la planète.

En cette fin février, au bureau du premier ministre, personne n’a encore la tête au coronavirus. Ce qui retient l’attention, ce sont les blocus ferroviaires des Premières Nations, qui paralysent une partie de l’économie du pays. « On est passé de la crise des barricades à celle de la COVID-19 sans s’arrêter », note Manuel Dionne, 39 ans, le directeur des communications du premier ministre.

Martin Koskinen constate dans ses lectures matinales de journaux que l’Asie est en émoi et que l’Iran, qui a annoncé la présence de ses premiers cas le 19 février, compte ses morts. La Chine, en confinement, a ralenti ses exportations, ce qui a fait baisser les activités au port de Los Angeles de 25 %, lit-il dans le Financial Times, qu’il parcourt religieusement. L’équipe Legault redoute d’abord un risque économique, et non pas sanitaire. Stéphane Gobeil est à préparer le discours du budget, qui sera présenté le 10 mars. « Je ne savais pas à quel point faire référence au virus. On partait aux presses [pour imprimer le budget] et j’ai ajouté un ou deux paragraphes. »

Lorsque le premier cas de COVID-19 est confirmé au Québec, le 27 février — une médecin originaire d’Iran qui revient de ce pays —, Horacio Arruda est à Marrakech*, au Maroc, où il doit prononcer une conférence sur la légalisation du cannabis devant un parterre de 5 000 personnes. Il suit sur Internet la conférence de presse de la ministre de la Santé, Danielle McCann, annonçant ce premier cas québécois. Après, il reste au Maroc pour quelques jours de congé, qui seront régulièrement entrecoupés par des entretiens téléphoniques avec son équipe au Québec. Il reviendra dans la province le dimanche 8 mars.

François Legault est aussi en congé pour quelques jours pendant la semaine de relâche. Il devait se rendre aux États-Unis avec son épouse, Isabelle Brais, mais ses conseillers l’ont incité à rester au pays pour réagir advenant une aggravation du problème des blocus ferroviaires. Il revient au travail le 9 mars, journée de la réunion au sommet avec Horacio Arruda.

Trois jours avant cette rencontre avec le premier ministre et ses conseillers, le vendredi 6 mars, le sous-ministre de la Santé, Yvan Gendron, a annulé ses vacances à l’étranger à trois heures de préavis pour commencer à appliquer l’une des mesures du plan d’urgence : la transformation du réseau. Pour affronter la vague potentielle de malades et éviter de se retrouver submergé comme l’Italie, qui s’enfonce alors dans la crise, l’État doit faire de la place dans les hôpitaux. Beaucoup de place. La tâche est titanesque : libérer 8 000 lits dans un réseau saturé qui en compte 18 000. Le bureau du premier ministre ne sait pas qu’une telle opération s’apprête à démarrer — il faudra d’ailleurs une semaine entière de préparation avant que le délestage ne commence.

Lorsque le sous-ministre Yvan Gendron lance la grande opération, il peut compter sur la sous-ministre adjointe Lucie Opatrny pour l’aider à réorganiser un réseau de la santé qui fonctionne déjà au maximum de sa capacité. « C’est une générale d’armée ! Disciplinée, efficace, elle “livre la marchandise” », décrit Jonathan Valois, qui la côtoie sur une base quotidienne depuis le début de la crise.

Pour se préparer au pire, les interventions chirurgicales jugées moins urgentes sont repoussées — 68 000 entre la mi-mars et la fin avril — certains traitements contre le cancer sont espacés, et des patients sont progressivement envoyés dans des hôtels réquisitionnés par le ministère de la Santé pour y recevoir des soins légers avant ou après une opération. Les ressources intermédiaires d’hébergement — où l’on envoie des gens en légère perte d’autonomie ou souffrant de problèmes de santé mentale — ainsi que les familles d’accueil pour personnes âgées recevront des patients supplémentaires, tout comme les centres de réadaptation.

En moins de trois semaines, le ministère de la Santé accroît de 50 % sa capacité aux soins intensifs. Des dizaines de nouvelles chambres à pression négative sont construites. Début avril, 1 100 lits de soins intensifs sont disponibles pour les personnes atteintes du virus.

Le trio Arruda-Legault- McCann se dirigeant vers la conférence de presse du 13 mars, où seront annoncés l’état d’urgence sanitaire et la fermeture des écoles et des garderies.
Photo : Emilie Nadeau

Le plan d’action

Le 10 mars, jour de présentation du budget, la cellule de crise du gouvernement sur le coronavirus — la même douzaine de personnes que la veille — prend ses quartiers au troisième étage de l’édifice Honoré-Mercier, ce bâtiment de style Beaux-Arts de quatre étages en pierre de taille, construit au début des années 1920 et qui abrite le cabinet du premier ministre, à côté du parlement. Le discours d’Horacio Arruda, la veille, a produit son effet. On lui aménage un bureau au bout du long corridor de marbre blanc, à l’opposé de celui de François Legault, tout près de celui de Stéphane Gobeil et de sa « fameuse » machine à café, où le fils d’immigrants portugais se ravitaillera chaque jour.

La moitié de l’équipe du premier ministre est envoyée à la maison, en télétravail. Il ne reste qu’un petit noyau de collaborateurs, qui devront dorénavant manger au bureau, petit-déjeuner et souper compris, servis par du personnel qui prend d’extrêmes précautions sanitaires. « On a limité nos contacts avec l’extérieur. Pas question d’aller à l’épicerie », raconte Martin Koskinen, 47 ans, qui s’est coupé de ses proches pour la durée de la crise. Le mobilier et les poignées de porte patinées par les années sont nettoyés chaque heure.

La dynamique s’installe : Horacio Arruda, l’architecte, dresse les plans d’action ; François Legault, le patron, prend les décisions ; et Danielle McCann dirige les opérations en compagnie du secrétaire général du gouvernement, le plus haut fonctionnaire, Yves Ouellet.

La décision est prise de tenir une conférence de presse par jour pour impliquer les citoyens dans le combat, comme Lucien Bouchard l’avait fait lors de la crise du verglas, en 1998. « Quand les gens sentent qu’ils peuvent agir pour contenir le virus, ils ont moins peur. Mais il faut y aller graduellement pour qu’ils suivent. C’est comme manger un éléphant une tranche à la fois », explique Manuel Dionne, qui a été l’attaché de presse du ministre péquiste Bernard Drainville avant de passer à la CAQ.

La différence avec la crise du verglas, c’est que cette fois personne ne sait quand ni comment l’épreuve se terminera. « Chaque matin, c’est le jour zéro. Je me lève et je n’ai aucune idée de l’évolution de l’épidémie. C’est une boîte à surprise », dit Martin Koskinen.

Horacio Arruda reçoit une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne : il bénéficiera d’un chauffeur pour ses déplacements entre l’édifice Honoré-Mercier et son condo dans le quartier Saint-Roch. La mauvaise : il ne pourra retourner à sa maison de Sainte-Thérèse, où il retrouve normalement sa conjointe les fins de semaine. Nicole Mercier, médecin de famille sur la rive nord de Montréal, restera auprès de ses patients — dont plusieurs en CHSLD — et devra se passer de son « gros nounours », comme il se surnomme lui-même. « Je m’y attendais, affirme celui-ci. Quand tu es en contact avec le premier ministre, le leader de la nation, tu ne peux pas niaiser avec les risques de contagion. »

Nicole Mercier et Horacio Arruda ont mis au monde « les trois G », comme ils les appellent affectueusement : Geneviève, 29 ans, pharmacienne ; Gabriel, 28 ans, qui travaille pour un syndicat ; et Guillaume, 26 ans, ingénieur informatique. Les cinq se passeront de leurs soupers ensemble le dimanche soir. « On est très proches. Leur faire des câlins me manque énormément », confie Horacio Arruda, dont la voix casse lorsqu’il aborde cet éloignement, à la mi-avril. « Désolé, me dit-il, je suis un peu braillard ! »

Le directeur national de la santé publique n’est toutefois pas du genre à s’apitoyer sur son sort. « Il met le monde de bonne humeur, même quand ça va mal », raconte Stéphane Gobeil, 52 ans, l’auteur des discours de François Legault depuis 2016.

Tous les jours dans le grand couloir du troisième étage, où il aime marcher entre les réunions, Horacio Arruda chante d’une voix grave qui résonne sur la pierre des murs et les boiseries centenaires. Ce fut d’abord « Au clair de la lune », puis pendant deux semaines le tube « Coton ouaté », du groupe Bleu Jeans Bleu, avant de laisser place à « La banane », une chanson rigolote du Français Philippe Katerine. « Je ne suis plus capable de l’entendre chanter “laissez-moi manger ma banane” ! » s’exclame Jonathan Valois en éclatant de rire.

L’humour, c’est l’arme de prédilection du Dr Arruda — le Québec en entier a pu découvrir son côté coloré lorsqu’il a parlé de ses tartelettes portugaises en conférence de presse. Malgré le sérieux de sa fonction et les drames quotidiens pendant la crise, le directeur national de la santé publique balance régulièrement des blagues pour détendre l’atmosphère. François Legault en fait autant, de sorte que les deux s’entendent bien. « On doit ressentir un sentiment de confiance pour pouvoir tout se dire en temps de crise, soutient Horacio Arruda. Quand on commence une réunion et que tout le monde a l’anus serré, que c’est tendu, il n’y a aucun échange possible. C’est important de lâcher une joke pour abaisser le stress. »

Plus jeune, Horacio Arruda rêvait de théâtre et de comédie. « Mon fantasme, c’était faire un Bye Bye avec Dominique Michel ! » lance-t-il en riant. L’équipe d’Infoman l’a d’ailleurs repéré parmi le public à l’émission de fin d’année en 1990. Il a plutôt fait médecine à l’Université de Sherbrooke pour ne pas déplaire à ses parents, Maria José et Bento, qui avaient émigré des Açores, au large du Portugal, pour offrir une meilleure vie à leur famille — les deux sont aujourd’hui décédés. Le petit Horacio grandit dans une maisonnée sévère, où les traditions ont la vie dure. Lorsque l’un de ses oncles meurt, la famille porte le deuil pendant deux ans. « On s’habillait en noir et ne pouvait pas écouter la télé, la radio ou de la musique. C’était pénible », raconte le médecin.

À Sainte-Thérèse, les prénoms exotiques comme le sien étaient plutôt rares dans les années 1970. « J’en suis maintenant fier, mais j’en ai longtemps voulu à mes parents de m’avoir appelé Horacio », dit-il. Encore aujourd’hui, lorsqu’il appelle un taxi, il se présente comme étant « Jean-Guy Tremblay » pour éviter d’avoir à épeler son nom. « Quand le chauffeur arrive et voit mon teint basané, il me demande si je suis Jean-Guy Tremblay et je réponds : “Oui là là !” »

Sa bonhomie lui a attiré l’affection instantanée des Québécois, qui suivent avec intérêt les points de presse quotidiens du trio Arruda-Legault-McCann. Les explications colorées du docteur sont reprises sur les réseaux sociaux. Le médecin, inconnu avant la crise, est devenu une coqueluche de la culture populaire. Des chansons ont été composées en son honneur, des t-shirts imprimés à son effigie, et le surnom « Arruda Matata » a fait son apparition. « Jamais je ne me serais imaginé une affaire de même ! lance-t-il. Je me suis dit que les gens devaient avoir fumé du cannabis parce qu’ils déforment la réalité ! » Il reste toutefois humble, comme le lui ont enseigné ses parents, car il est conscient que la crise est loin d’être terminée. « L’affection peut repartir aussi vite qu’elle est arrivée. »

Horacio Arruda, François Legault et Danielle McCann en conférence de presse, le 17 avril.
Photo : Emilie Nadeau

Le Québec ferme

Chaque pays suit la propagation du virus à partir d’un « jour zéro », soit lorsqu’une dizaine de cas sont confirmés. Au Québec, ce moment survient le 12 mars, trois jours après la présentation décisive d’Horacio Arruda à la cellule de crise. C’est aussi cette journée-là que le premier ministre annonce les premières restrictions qui bousculeront les Québécois.

Ils sont alors des centaines de milliers à rentrer de la semaine de relâche, que bon nombre de voyageurs ont passée en France, à New York ou en Floride, endroits qui se révéleront des foyers importants d’infection.

Le 12 mars, pendant la rencontre matinale de la cellule de crise, dans la salle de conférence, l’équipe assimile l’information : environ 300 000 vacanciers seraient susceptibles de transmettre le virus, estime la santé publique. Parmi ces Québécois de retour de la relâche se trouvent beaucoup de médecins et d’infirmières, qui risquent de tomber malades et de ne pouvoir contribuer à la lutte dans les premières semaines. « J’ai eu un grand vertige, confie Stéphane Gobeil. On n’avait plus le choix, il fallait tout fermer, sinon la vague allait nous emporter. »

Le premier ministre demande à Horacio Arruda sa prescription. « Il faudrait moins de rassemblements », lui répond le médecin. « Parfait, combien ? » réagit François Legault. Deux heures plus tard, c’est la fin des activités réunissant plus de 250 personnes.

Le vendredi 13 mars, les stratèges visionnent des extraits de la conférence de presse de Michael Ryan, le directeur exécutif de l’OMS et responsable des situations d’urgence sanitaire, qui s’adresse aux dirigeants du monde pour leur faire partager son expérience dans la lutte contre les virus ravageurs, comme l’Ebola. « La plus grande erreur est d’être paralysé par la peur, lance-t-il avec son accent britannique. La perfection est votre ennemie. Vous devez bouger vite, sans regret, et être en avance sur le virus. Sinon, vous allez perdre la bataille. »

Des paroles qui guideront le gouvernement. Ce même jour, le Québec devient la première province à décréter l’état d’urgence sanitaire sur son territoire, ce qui lui accorde des pouvoirs extraordinaires, comme l’octroi de contrats de gré à gré et la capacité de contraindre des citoyens à s’isoler. Le Québec sera aussi le premier endroit au pays, en ce 13 mars, à fermer ses écoles et ses garderies.

Le 14 mars, le gouvernement interdit les visites dans les résidences pour personnes âgées. Et les gens de 70 ans et plus sont sommés de rester chez eux. « Envoye à maison ! » lance François Legault.

La rapidité du premier ministre suscite colère et incrédulité chez plusieurs, des directions d’école jusqu’aux gestionnaires des CHSLD, en passant par les représentants de l’industrie du spectacle. « On n’était vraiment pas prêts à ça ! convient Stéphane Gobeil avec son franc-parler habituel. Mais on ne pouvait pas attendre et prévenir tout le monde chaque fois, on aurait perdu trois ou quatre jours de lutte contre le virus. »

À Ottawa et dans les capitales du pays, les premiers ministres regardent François Legault avec perplexité. « On se faisait dire qu’on exagérait, qu’on était alarmistes », se souvient Martin Koskinen. Le gouvernement fédéral n’a alors pas encore fermé les frontières, au grand déplaisir de Québec. « C’était tendu avec Ottawa, ils ne comprenaient pas notre insistance », dit le chef de cabinet de François Legault.

Le 18 mars, alors que le Québec enregistre son premier décès lié au virus, Martin Koskinen, un grand mince à lunettes toujours calme, reçoit différents scénarios d’affluence aux soins intensifs. Les prévisions sont sombres. « Je n’ai pas dormi de la nuit ! Je capotais. On avait toutes les chances d’être submergés », raconte-t-il.

Un mois plus tard, à la fin avril, une étude du centre de recherche Te Pūnaha Matatini, affilié à l’Université d’Auckland, en Nouvelle-Zélande, évaluera que le Québec avait alors l’un des taux de contagion les plus rapides du monde comparativement aux autres régions au même stade de la pandémie. Du 19 au 28 mars, chaque habitant atteint du virus infectait 5,37 personnes en moyenne au Québec, tandis que c’était 5,35 dans l’État de New York, 4,68 en Espagne, 2,77 en Italie et 2,73 en France.

Martin Koskinen et François Legault décident de donner un nouveau tour de vis aux restrictions : les déplacements vers certaines régions éloignées, jugées plus vulnérables en raison d’une faible capacité de soins, sont interdits le 19 mars. Les maires et les préfets des MRC commençaient à redouter les gens en provenance de la région de Montréal, particulièrement touchée. « On se faisait mettre beaucoup de pression pour fermer les régions », confirme le chef de cabinet du premier ministre.

Le 22 mars, soit 10 jours après le « jour zéro », les centres commerciaux ferment leurs portes, tout comme les salons de coiffure et les dernières salles à manger de restaurant encore ouvertes. Le 24 mars, il ne reste que les services essentiels, dont la liste va subir des ajustements pendant les premiers jours. Le Québec est officiellement « sur pause ».

L’étude du centre de recherche Te Pūnaha Matatini montrera que les mesures de restriction imposées par le gouvernement du Québec ont fait diminuer le taux de contagion de 80 % à la fin mars, soit l’une des chutes les plus importantes de la planète en si peu de temps (la plus grande baisse, en Autriche, a été de 85 %).

Le premier ministre a même devancé des restrictions que la santé publique recommandait d’appliquer plus tard, ce qui plaît à Horacio Arruda. « Je pensais honnêtement que le gouvernement tenterait de négocier certaines de mes prescriptions, parce que le réflexe naturel, c’est de nier. Mais non, à ma grande surprise, il a bougé très vite. Ça prenait du courage, parce qu’on avait peu de cas au début. Et on savait qu’on allait précipiter le Québec en récession économique. »

Horacio Arruda et François Legault, le 17 avril.
Photo : Emilie Nadeau

Le maillon faible

Le soir du 10 avril, la tempête se lève.

Le cabinet du premier ministre apprend que 31 personnes âgées sont mortes de la COVID-19 au CHSLD privé Herron, à Dorval. Des employés, malades ou fuyant le virus, ont déserté en grand nombre les lieux, laissant derrière des confrères dépassés par l’ampleur de la tâche et des résidants en perte d’autonomie qui doivent attendre de longues heures que l’on vienne les laver ou même les hydrater.

L’entourage de François Legault découvre que l’épidémie, relativement maîtrisée dans la population générale, se répand comme un feu de brousse dans les résidences pour aînés, les CHSLD en particulier, où le personnel, déjà insuffisant en temps normal, croule sous la tâche. « C’est épouvantable », lance Martin Koskinen, qui pense souvent à son père de 77 ans qui souffre de problèmes de santé. « On se lève le matin avec une boule de stress dans l’estomac. »

La cellule de crise du gouvernement constate avec effroi en ce 10 avril que l’information sur les points chauds et l’état des troupes sur le terrain lui parvient en retard, parfois après plusieurs jours. Certains CHSLD sont dans une situation critique depuis une semaine, voire 10 jours, lorsque les problèmes sont signalés en haut lieu. Une éternité dans une guerre contre un ennemi invisible aussi contagieux. « À bien des endroits, on l’a su trop tard », se désole Martin Koskinen.

Le bilan des morts, spécialement dans la région de Montréal, s’alourdit. Au CHSLD public de Sainte-Dorothée, à Laval, 28 résidants meurent entre le 11 et le 14 avril seulement, ce qui porte le total à 55 décès (sur 285 résidants) en moins d’un mois.

À la mi-avril, lors de la réunion du matin, les experts de la santé publique annoncent que de 15 % à 30 % des résidants de CHSLD touchés par le virus vont y laisser leur vie. Ça veut dire de 700 à 1 400 morts de plus alors que le Québec en compte déjà au-delà de 900. L’équipe est ébranlée. Les critiques se multiplient dans la population. « On savait que, si le virus entrait là, ce serait rough. Mais le vivre, ça fait mal », affirme Manuel Dionne.

Le virus a frappé le point le plus faible du réseau de la santé.

À un moment, il manque plus de 2 000 employés pour fournir des soins aux résidants. Certains sont malades, d’autres en isolement préventif. D’autres encore ont peur et refusent de travailler.

Il arrive aussi que la machine bureaucratique du ministère de la Santé peine à arrimer les besoins avec l’aide offerte par les volontaires — Québec exige des compétences en santé pour œuvrer auprès des malades en CHSLD, ce qui diminue le bassin de candidats. Le gouvernement se résout donc à lancer un appel de détresse aux médecins spécialistes, aux étudiants en santé qui terminent leur formation, puis à l’armée. « C’est une urgence nationale », plaide François Legault.

Pendant que le gouvernement réoriente en catastrophe son attention vers les résidences pour personnes âgées, les cardiologues, oncologues et autres spécialistes mettent de la pression sur l’équipe de François Legault pour qu’elle relance les interventions chirurgicales et les traitements moins urgents dans les hôpitaux. Jonathan Valois, le chef de cabinet de la ministre de la Santé, passe ses journées à gérer la grogne. « Je me fais engueuler tous les jours. Les gens se sentent oubliés, abandonnés, ils veulent des réponses. C’est vrai qu’on “patche” à mesure. On a beau être organisés, on n’est pas capables d’affronter ça. »

Le virus déstabilise le système de santé. Les gestionnaires sont débordés. « Le réseau avait ses forces et ses faiblesses avant la crise. Une pandémie, ça ne fait pas disparaître les difficultés, ça les amplifie », affirme Jonathan Valois.

Préparer les hôpitaux a accaparé toute l’attention du réseau avant le début de la crise. Le 18 avril, alors que la santé publique prévoyait atteindre le sommet de la vague d’infections, il restait encore 6 400 lits disponibles dans les hôpitaux. Les soins intensifs étaient occupés à 60 %. Si la transformation éclair des établissements de santé a été un succès, évitant le scénario du pire comme à New York ou en Italie, les centres pour aînés, notamment les CHSLD, n’ont pas été en mesure de s’adapter à temps, faute de personnel. Beaucoup de résidences n’ont pas été divisées en zones chaude et froide dès le début, ce qui aurait permis de séparer les patients contaminés. La clientèle, en perte d’autonomie, pouvait difficilement être relogée ailleurs pour limiter la propagation. La consigne de porter un masque et des gants en tout temps a tardé à être envoyée aux infirmières et aux préposés aux bénéficiaires, qui sont tombés malades en grand nombre et ont contribué à l’infection des résidants.

Dans tous les pays où le SRAS-CoV-2 est passé, il a laissé une hécatombe dans les maisons d’hébergement. Selon une recherche de la London School of Economics publiée en avril, de 42 % à 57 % des décès dus au coronavirus en Europe sont survenus dans de telles résidences — une proportion qui pourrait être sous-estimée, en raison de la manière de calculer de certains pays.

Au Québec, c’est 80 % (CHSLD et résidences pour aînés).

« C’est comme lancer une allumette dans une bouteille de propane », lâche Horacio Arruda en entrevue, à la mi-avril. « On savait depuis le début que ce serait difficile dans les CHSLD. Ces personnes sont souvent très malades, alors le virus ne leur laisse aucune chance. »

Ce n’est qu’à la fin du mois de mars que de nouvelles études ont permis d’établir qu’une personne est contagieuse deux à trois jours avant l’apparition des symptômes, et très contagieuse la journée précédant ceux-ci. Quand la santé publique en a pris connaissance, il était déjà tard. Les résidants de CHSLD ont surtout été infectés par des membres du personnel médical qui faisaient le va-et-vient entre plusieurs établissements. « On ne savait pas que les personnes asymptomatiques étaient à ce point contagieuses », s’attriste Horacio Arruda.

Les conditions pour un désastre étaient réunies. Le manque chronique d’employés dans ces établissements avant la crise a empêché la mise en quarantaine préventive des travailleurs de la santé. « On était devant un dilemme cornélien », explique Manuel Dionne, le directeur des communications de François Legault. « Si on retirait le personnel au moindre doute, on allait rapidement en manquer pour nourrir, laver et hydrater les résidants. Ils allaient mourir ou souffrir par manque de soins. Mais d’un autre côté, en les maintenant en poste, on a accéléré l’épidémie. »

Au Québec, les personnes âgées sont trois fois plus nombreuses dans les CHSLD et les résidences privées que dans les autres provinces — 18,4 % des 75 ans et plus, contre 6,1 % ailleurs au Canada. Un peu plus de 40 000 aînés souffrant de problèmes de santé importants habitent les 412 CHSLD publics et privés du Québec, auxquels il faut ajouter 142 000 personnes âgées autonomes ou semi-autonomes dans les 2 213 résidences privées.

« Si ces gens-là avaient été à la maison ou dans de plus petits centres, l’impact aurait été différent, estime Horacio Arruda. Ça va nous amener à repenser notre système. » Par exemple, les CHSLD devront être rénovés pour faciliter l’instauration rapide de zones froides et chaudes (pour les personnes atteintes), afin de diminuer la contamination. « On croit plus que jamais à notre vision de maisons des aînés », dit Martin Koskinen, en parlant des résidences plus confortables comptant moins d’occupants.

Est-ce qu’on aurait pu faire mieux, plus rapidement ? « En rétrospective, oui. C’est facile de le dire après. Mais tout freiner était impossible », affirme Horacio Arruda.

Horacio Arruda, Ewan Sauves (attaché de presse du premier ministre), François Legault, Manuel Dionne et Danielle McCann, le 22 avril.
Photo : Emilie Nadeau

Le défi de la liberté

À peine quelques minutes après la conférence de presse du 10 avril, Horacio Arruda avait déjà reçu une centaine de courriels de parents inquiets. « Ça déboulait ! On me disait que ça n’avait pas de bon sens, alors qu’on avait seulement évoqué un scénario parmi d’autres », dit-il.

Le premier ministre venait de suggérer, en réponse à la question d’un journaliste, que les écoles pourraient rouvrir avant le mois de mai. Un vent de panique a soufflé chez bien des parents. En 24 heures, une pétition pour exiger de laisser les écoles fermées a récolté plus de 130 000 signatures.

Dès le lendemain, François Legault a ajusté le tir, déclarant qu’il y avait plusieurs pistes possibles — ouverture par régions, école non obligatoire ou à temps partiel, etc. —, que la décision serait basée sur les recommandations des experts de la santé publique et que rien n’était imminent. « On aurait dû attendre avant d’en parler, on l’a échappée », convient Martin Koskinen.

Le déconfinement sera politiquement beaucoup plus délicat que le confinement, reconnaissent les conseillers du premier ministre. « Comment on redémarre une économie sans relancer le virus ? s’interroge Stéphane Gobeil. On fait quoi ? Quand ? Comment ? Il n’y a pas de stratégie facile. Ce sera comme une danse. »

Le gouvernement devra donner des directives sanitaires pour tous les secteurs — commercial, industriel et institutionnel —, en plus de tenir compte de la peur des citoyens dans ses communications. « On ne veut pas faire du stop-and-go, parce que les gens risquent de moins écouter les consignes la deuxième fois. Ils ne voudront pas retourner en confinement », croit Stéphane Gobeil.

Le directeur national de la santé publique affirme que les Québécois devront apprendre à cohabiter avec le virus sans que tout le monde soit terré chez soi. « Un confinement trop long a des conséquences importantes. La violence conjugale augmente, les cas d’enfants battus aussi. La détresse psychologique embarque, les suicides… À un moment donné, les gens ne seront plus capables. L’été s’en vient, il va faire soleil, ce sera difficile de rester à la maison, alors il faut donner du “lousse” sans mettre les gens en danger », dit-il, ajoutant qu’il faudra « beaucoup de pédagogie » pour expliquer les prochaines étapes.

Le gouvernement compte sur l’effet d’entraînement alors que d’autres pays vont également tenter « d’ouvrir tranquillement le robinet de la liberté », comme l’illustre Horacio Arruda.

Le prestigieux cabinet de consultants McKinsey a été embauché afin d’aider la Direction générale de la santé publique à préparer des scénarios de retour graduel à la normale pour les entreprises, les commerces, les écoles et les garderies. La boîte privée va étudier les critères utilisés et la séquence suivie ailleurs dans le monde. « On tente d’avoir une vision globale des meilleures pratiques », explique Martin Koskinen.

L’objectif sera de permettre une circulation modérée du virus sans faire craquer le système de santé, qui devra se garder une marge de manœuvre durant des mois. Pendant ce temps, le gouvernement va se préparer à une deuxième vague d’épidémie, qui semble inévitable tant qu’un vaccin ne sera pas commercialisé. « La question n’est pas de savoir s’il y en aura une, mais quand, et à quelle hauteur », dit Martin Koskinen.

Le Québec devra se doter d’une plus grande capacité de dépistage, mesurer l’immunité collective, acheter beaucoup d’équipement médical et faire des réserves de médicaments, notamment de sédation. « On ne doit plus être autant sur la corde raide la prochaine fois », affirme Jonathan Valois.

Le combat est loin d’être terminé, prévient Horacio Arruda. « L’idéal serait d’avoir un vaccin, mais ce n’est pas pour tout de suite. On en a encore pour des mois. »

Ce texte était à jour le 26 avril 2020.

*La version originale mentionnait que Horacio Arruda a prononcé sa conférence sur le cannabis à Genève, en Suisse, avant de prendre ses vacances au Maroc. C’est finalement à Marrakech qu’il a prononcé sa conférence, et il est resté sur place pour quelques jours de congé ensuite.

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Magnifique article. Je suis vraiment fière d’être Québécoise, même en ces temps difficiles. Merci à mon gouvernement qui travaille fort!

Il n’y a pas de quoi être se taper dans les mains. Dès le 12 janvier son savait et la saint publique n’a rien fait pour limiter les entrée de voyageur au Québec. Pis encore, on n’a pas avisé les québécois de ce qui se passaient Europe.

On n’a surtout pas imposer de mesure de quarantaine obligatoire sous surveillance.

Le Québec avait la possibilité de pelés citoyens d’aller en relâche et il ne l’a pas fait. Le Québec avait la possibilité de fermer sa frontière, il ne l’a pas fait.

Nous avons un directeur de santé publique justement pour voir un peu plus loin. Qui n’a pas fait son travail, le gouvernement ou la santé publique ?

Alors si aujourd’hui on est où on en est, c’est parce qu’il n’y a eu aucune mesure préventive et surtout que nous n’avions aucun plan. Qui plus est, nous n’avions aucun inventaire et en pleine crise on a du jouer au voyou pour réussir a trouver le matériel dont on ignore encore aujourd’hui le prix payé.

On a un DSP qui c’est battu contre le masque et qui aujourd’hui, contre toute attente change d’avis. En fait, ce mauvais choix a augmenté le taux de contamination.

C’est certain qu’avec un beau texte romancé ça change la perspective. Je vous laisse sur la conférence de presse du Dr Arruda du 12 mars lors de laquelle on interdit aux fonctionnaires de voyager, c’est pas peut dire. Je ne sais plus où se situe La Presse mais je commence à avoir de sérieux doutes.

Bravo à l’équipe !! Vous faites tous ce qui est humainement possible pour gérer cette crise sanitaire.

Beaucoup de réponses à mes question très complexe comme situation rôle des journalistes pas facile à situer questions semblent préparé d’avances merci

Grace à vous j’ai découvert des facettes de cette crise qui m’était inconnu, votre article est magnifique. Cela me laisse un grand sentiment de reconnaissance pour toutes ces personnes qui s’implique et qui ont à cœur le bien être de leur semblable. Merci d’être la et d’avoir le courage de prendre ces décisions difficiles.

Je ne sens vraiment pas le trio en contrôle de la situation. Le déconfinement est trop rapide.. Cette pandémie a mis à jour un portrait pas très reluisant sur le sort que notre société québécoise a réservé à nos aînés. Pauline Marois a très bien cerné la situation en avouant que tous les gouvernements successifs l’avaient échappé. Avec la révolution « tranquille » l’ État a repris la gestion des écoles et hôpitaux des mains du clergé.. Mal préparée de toute évidence!! La gestion de la pandémie a pris une tournure infantilisante comme si les Québécois n’avaient pas la maturité nécessaire pour absorber le degré de gravité de la situation.. Je considère que le « reality spectacle » donné à 13 heures tous les jours a amené les Québécois à prendre la situation à la légère. Et cela expliquerait, selon moi, l’incompréhension face à une réouverture aussi précipitée des écoles primaires. J’éprouve un malaise certain de voir le Québec servir de laboratoire en Amérique du Nord. Le bilan inquiétant du Québec devrait inviter à plus de précaution et moins de témérité. Qu’est-ce que cela aurait été de retarder la rentrée en septembre et de choisir plutôt d’ouvrir les camps de vacances beaucoup moins à risque pour les jeunes?? Je suis vraiment inquiète pour la suite des choses. Je pense qu’il est trop tôt pour porter un jugement sur la gestion de la crise par le gouvernement. Advienne que pourra!

Quelle critique acerbe, je suis heureux que vous,,cherre Hélène ne soyez pas permis les décideurs.

Merci à L’actualité pour ce texte qui résume admirablement une situation pas ordinaire menée avec une équipe extraordinaire. Merci et bravo à notre équipe gouvernementale!

Bonjour

Est-ce que la revue où je trouverai cet article est disponible dans les dépanneurs?

merci

Bonjour Martine,

Le magazine sera disponible dans nos points de vente habituels dès le 15 mai.

Bonne soirée !

Merci d’avoir écrit cet article M. Castonguay. J’ai passé dix-sept années dans le domaine de la santé en gériatrie et quatre mois (seulement, merci mon Dieu!) à ce qui était une « Agence de santé ». J’en suis ressorti découragée et révoltée.

Cette machine ingérable rend les choses extrêmement difficiles à tous les travailleurs de la santé. La population n’a aucune idée de la lourdeur des communications, quand il y en a. On peut trouver que les choses n’ont pas été assez vite, pas comme ci, pas comme ça, etc etc. Mais quand on connait tous les méandres de ce système fou, je peux vous dire que je suis bien heureuse qu’un homme de sang froid comme François Legault et un homme de cœur comme le Dr Arruda aient et gèrent cette crise épouvantable. Quant à Mc Cann, je suis certaine qu’elle fait de son mieux. Je ne voudrais pas être à leur place… mais je les remercie du fond du cœur.

Car je suis certaine que, tout humain qu’ils sont (car eux aussi ont probablement un père, une mère, un enfant, un(e) époux(se)), leurs nuit doivent être parfois lourdes et tristes.

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre article. Un excellent papier qui brosse un portrait juste et dénué de parti pris, il est de plus bien balancé et fort instructif sur les enjeux de l’heure et sur ces difficiles décisions que le gouvernement doit prendre jour après jour pour le bien de la société québécoise. Pas facile de diriger dans de telles circonstances. Découvrir l’envers du décor à quelque chose de rassurant pour nous citoyens car tout ce qui apparaît comme caché suscite encore plus de crainte, d’appréhension et de méfiance. Souhaitons que cet article servira d’historique dans le futur lors des prochaines crises en santé publique et immense merci à nos dirigeants et au personnel soignant.

La tâche a court terme déprogrammer la peur ancrée dans nos têtes et apprendre a vivre avec le virus car selon mon humble avis la vaccin n’est pas encore on the track.Respectons le masque la distanciation, le lavage des mains et et combattons le peur qui maintenant est devenue notre ennemie svp préparons la deuxième vague au cas ou, Renfort des CHSLD,Création zone intermédiaire,personnels dédiés…maudit que c’est facile aussi derrière mon ordinateur.Je vous admirent pour votre travail et vous saluts bien pas.

Un récit qui pourrait servir à produire un film sur l’histoire de cette pandémie. Maintenant que le déconfinement complique et indispose un segment de la population, les choses se corse pour nos dirigeants. J’espère que les syndiqués arrêtent de faire obstacle et que tout le monde se mets en mode solution. Le Québec le mérite!

Excellent article d’Alec Castonguay, hier le 6 mai 2020, Au cœur de la bataille pour sauver le Québec. Merci!

Incroyable travail. Véritable feuilleton…
Éclairant et mystifiant à la fois.
Bravo !

Très bon article. Excellent reportage. C’est si près et en même temps si loin. C’est bon de revoir la chronologie de la pandémie.

Pourquoi mon dieu on na pas de réponse pour les gens dans le besoin pour l’aide scocial ma fille seule avec sa fille de 6ans retire 670$ par mois loyer 735$ maman peu pas toujour aider et la viande et tout augmente les avez vous oublier jessais de passer partout pour avoir une réponse svp

Comment voulez-vous que tout ce monde des cartiers chauds a Montreal s’iisolent quand ils vivent a plusieurs dans des petits 4 et demi ! logez les a l’Hotel quand ils sont positifs ils sont aussi precieux que toutes les autres personnes malades ca va etre la solution idéale à mon avis bien a vous Céline

Toutes mes félicitations pour cet article qui vaudrait certainement un prix. Me rappelant de toi, Alec, lorsque tu étais enfant en travaillant avec ta mère que je salue ici.

Quel professionnalisme journalistique !
Tous les Québécois devrait lire cet article afin de mieux saisir la complexité des enjeux pour nos décideurs et la réalité de cette pandémie. Ce qui met en lumière le grand défi auquel a à faire face nos dirigeants, les bons et les moins bons coups, l’humain aussi derrière cette crise.

Merci pour cet excellent texte. J’ai un meilleur portrait de ce qui a été fait et ce qui motive nos dirigeants. Ils ont toute ma confiance. Je suis optimiste.

Je ne pensais pas aux complications de la théorie à la réalité
Nous sommes pas seuls.

Merci Monsieur Castonguay pour votre franchise dans cet article qui nous dévoile les coulisses de la gestion de la crise sanitaire au Québec, avec pro-activité, souci d’affronter le pire, en gardant le public bien informé et participant des mesures sanitaires et de protection, et ce malgré l’horreur des nombreux décès »COVID-19 » vécue en CHSLD. Je constate qu’il sera plus difficile de nous déconfiner qu’il ne l’a été de nous confiner. Même avec la distanciation physique de 2 mètres (6 pieds et demi), le lavage fréquent des mains, le port du masque en public, le vilain virus semble se propager à la vitesse grand V, et ces mesures sanitaires seront-elles suffisantes ? Merci à nos dirigeants/dirigeantes pour leur transparence dans les faits et leur engagement à propager l’espérance au-delà de cette pandémie, afin que nous gardions le moral au beau fixe. Ensemble on va s’en sortir,…SANS sortir !

Article merveilleusement bien écrit et comme l’a dit M.de Belleval, c’est du grand journalisme.
Et quel plaisir de t’écouter à tous les jours à l’antenne de Radio-Can, avec notre Guillaume Dumas.

Il est si facile de critiquer le travail de la santé publique après les faits, personne à l’époque n’avait de boule de cristal pour savoir la catastrophe à venir! Moi je dis bravo à l’équipe de M. Legault qui avez géré cette crise avec un aplomb et un sérieux qui me confirme que mon vote aux élections fut pour la meilleur équipe. En lisant cette article, je fus agréablement surpris M. Legault que vous ayez été au devant des recommandations faites par la santé publique. J’imagine très bien la boule d’angoisse ds chacun de vos estomacs en apprenant la vitesse de contagion partout ds le monde. Votre vitesse de réaction face à cette pandémie est admirable et moi en tant que simple citoyen, je ne peux que réitérer mon admiration! Très belle article Alec Castonguay.