La bouée de sauvetage

Son discours inaugural le confirme : le nouveau gouvernement Marois est déjà en campagne électorale.

Son arme de prédilection sera la lutte à la corruption. Sur tous les fronts.

Pauline Marois espérant remporter la prochaine élection – et de le faire avec une majorité -, son discours inaugural se fait par contre timide dès qu’il sort du thème de l’intégrité.

La première ministre a beau diriger le deuxième gouvernement minoritaire au Québec en cinq ans, le contenu de ce discours trahit surtout sa crainte de soulever des controverses sérieuses.

Or, minoritaire ou majoritaire, difficile pour n’importe quel gouvernement d’avancer des idées audacieuses sans accepter en même temps d’affronter un certain nombre de controverses.

Celui-ci, par contre, placera une grande partie de ses œufs dans le grand panier consensuel de l’intégrité. Son discours inaugural – que je qualifiais sur la Première chaîne de «discours Charbonneau» – en atteste amplement.

En situation minoritaire, la chasse à la corruption devient sa bouée de sauvetage. Du moins, c’est ce qu’il espère.

Pendant que la commission Charbonneau, à peine amorcée, regorge déjà d’histoires rocambolesques de mafia, pots-de-vin généreux, collusion, corruption et même de menaces de mort, la première ministre s’inspire de la plate-forme électorale caquiste en promettant de déposer, dès ce jeudi, sa «loi 1» sur l’intégrité en matière de contrats publics.

Le deuxième volet de cette chasse à la corruption sera le dépôt, rapide, d’un projet de loi «instituant le financement essentiellement public des partis politiques».

Des sujets consensuels. Du moins, quant aux principes.

Même au Parti libéral du Québec (PLQ), les candidats à la chefferie rivalisent de professions de foi, la main sur le cœur, quant à leur volonté de laver plus blanc que blanc.

Mme Marois promet aussi de passer un savon aux mœurs du municipal. Dans son discours, les détails manquent pourtant.

Elle se dit à la «recherche» d’un mécanisme où les élus municipaux «mis en cause par la justice dans les affaires criminelles en lien avec leur charge» devraient se retirer.  On ne semble donc plus considérer l’adoption d’un mécanisme de destitution.

Elle dit aussi «étudier» comment assainir le financement politique dans les municipalités – une demande répétée du député caquiste Jacques Duchesneau.

Elle promet de créer une agence des transports comme gage de transparence et d’imputabilité. Or, dans les faits, une agence n’est guère une protection en soi.

Toujours dans le grand département de l’intégrité, Mme Marois propose des élections à date fixe – une mesure intéressante sans être pour autant une panacée dans le domaine de l’intégrité.

La proposition certes la plus incongrue du discours est celle de «limiter la durée des mandats du premier ministre ou de la première ministre du Québec».

Primo : le discours fait mention de la «durée» des mandats, et non du nombre. Qu’est-ce que ça veut dire, dans les faits? Est-ce une simple redondance de la proposition d’élections à date fixe?

Secundo : le problème ici est que dans notre système parlementaire de type britannique, parler en termes de durée ou même de nombre de mandats du premier ministre ne tient pas debout. La raison?

Le premier ministre n’est pas élu directement par la population. Devient premier ministre celui ou celle qui dirige le parti ayant obtenu le plus grande nombre de sièges dans une élection générale. Bref, impossible de «limiter» la durée ou le nombre de mandats d’une ou d’un premier ministre. C’est un non-sens dans notre système parlementaire.

Le «grand nettoyage»

Mme Marois parle de faire le «grand nettoyage de fond en comble» – le thème du «grand ménage» ayant été celui de la CAQ.  Ce qui comprend, dans son discours, les finances publiques.

Ici, le nouveau gouvernement cherche à plaire autant à gauche qu’à droite – un peu chez les «lucides» et un peu chez les «solidaires».

D’un côté, tentant de séduire quelques appuis allés à la CAQ, il promet de respecter l’objectif du déficit-zéro pour 2014 – un véritable dogme depuis l’ère Bouchard -, de même que l’exploitation des ressources pétrolières, une augmentation substantielle des investissements privés, etc..

De l’autre, il entend instituer un nouveau régime de redevances sur les minières, encourager les énergies propres et les transports collectifs, le développement durable, les logements sociaux, la maternelle à 4 ans pour les milieux défavorisés, une politique de l’itinérance, etc.. C’est ici que Mme Marois tente de distinguer le plus du PLQ et de la CAQ tout en faisant un petit clin d’oeil à une partie de la clientèle de Québec solidaire.

Les yeux également rivés sur la prochaine élection, Mme Marois s’inspire même de la méthode Stephen Harper pour ce qui est de diriger un gouvernement minoritaire. La recette principale: parler beaucoup d’écoute et de collaboration tout en forçant le contraire en amenant les partis d’opposition à reculer le moment venu.

En soulevant la possibilité d’un budget automnal (lequel entraînerait nécessairement un vote de confiance), elle laisse flotter cette épée de Damoclès au-dessus de la tête de partis d’opposition peu intéressés à déclencher une élection aussi rapidement.

Et tant qu’à y être, pourquoi attendre?

En fin de soirée, après que le PLQ et la CAQ aient rejeté le discours inaugural, La Presse Canadienne rapportait que le vote sur ce dernier, qui se tiendrait d’ici une dizaine de jours, serait lui-même un vote de confiance.

Bref, pour ceux et celles qui pensaient que la politique se fait «autrement» lorsque le gouvernement est minoritaire, cette décision les ramènera sur le terrain trop familier de la vieille joute politique prévisible.

Le tout avec d’un côté, un gouvernement qui se fait les muscles en sachant fort bien que les partis d’opposition ne peuvent le renverser. Et de l’autre, des partis d’opposition qui, même s’ils clament leur rejet total du discours inaugural, trouveront un moyen de voter contre juste un petit peu… question d’éviter un psychodrame politique qui leur serait défavorable.

La routine habituelle, quoi.

Ça se passe même sous les gouvernements majoritaires – madame Marois ayant elle-même déjà joué dans ce film comme chef de l’opposition officielle. Petit rappel ici du même jeu à l’occasion du discours inaugural de Jean Charest l’an dernier.

Et pour les curieux de procédures, voir ici la section sur le «débat sur le discours d »ouverture de la session».

Éducation & santé

Après le printemps érable, Mme Marois réitère son engagement d’annuler la hausse des frais de scolarité et de tenir un sommet sur l’éducation supérieure.

Toutefois, pas un mot sur ces deux engagements plus controversés de la plateforme électorale du PQ :

Modifier le financement des écoles privées afin qu’elles soient tenues, comme les écoles publiques, d’intégrer et de soutenir les élèves qui ont des difficultés d’apprentissage;

Cesser de subventionner les écoles privées axées essentiellement sur l’enseignement de la religion qui ne respectent pas le régime pédagogique ainsi que les écoles dont les admissions sont fondées sur l’appartenance confessionnelle.

Après que sa ministre de l’Éducation ait soulevé il y a quelques semaines ce qui est devenu un véritable tabou ici – le fait que le Québec soit le seul État du continent à subventionner les écoles «privées», à 60%, de surcroît -, il faut croire que le sujet est disparu d’un coup de baguette magique.

Sur la santé, le discours confirme aussi l’abandon de l’engagement d’annuler la «taxe santé» de 200$ des libéraux.

L’accent y est mis sur la prévention, les soins à domicile et la création de nouveaux sde médecine familiale. Les détails, on imagine, viendront plus tard…

Sur l’attente interminable et les conditions souvent inacceptables dans les urgences – un véritable problème de santé publique -, on semble avoir tout simplement baissé les bras. Aucun plan de match pro-actif sur le sujet.

On promet également des «plans d’action» en santé mentale et contre le cancer. Ce qui semble plus prometteur. À suivre, par contre, quant aux détails…

Pour ce qui est du suivi de la Commission spéciale sur la question de mourir dans la dignité, on promet une politique de soins palliatifs – un sujet important et évidemment, consensuel. Quant à l’aide à mourir, plus contentieuse, ça risque d’attendre.

On n’y parle pas non plus de la présence accrue du privé dans les soins de santé – pourtant un gage d’iniquité sociale et financière croissante.  D’autant qu’au Québec, les dépenses publiques en santé (5469 $ par personne) sont inférieures même à la moyenne canadienne de 5948 $.

Police et confiance

La grève étudiante aura braqué les projecteurs sur plusieurs épisodes d’abus de pouvoir de la part des forces policières.

Répondant partiellement aux critiques, Mme Marois confirme l’engagement à créer le «Bureau des enquêtes indépendantes chargé de la conduite de toutes les enquêtes ordonnées par le ministre. Il sera composé et dirigé par des civils, ainsi que par des enquêteurs d’expérience», précise-t-elle.

S’il est composé uniquement de civils, il sera réellement indépendant des corps policiers. Sinon, il ne le sera pas.

Quant aux demandes pour la tenue d’une enquête publique sur la répression policière au printemps dernier, la première ministre n’en dit mot.

Vous avez dit «identité»?

Sur les questions dites «identitaires» – dont le PQ avait fait son cheval de bataille tactique en 2008 en réaction à la montée spectaculaire de l’ADQ en 2007 -, le tout semble condamné d’avance à la grande poubelle de l’histoire. Du moins, du vivant de ce gouvernement.

Le discours inaugural reprend l’engagement d’une nouvelle Loi 101 renforcée, mais face au PLQ et la CAQ, elle est vouée d’avance à frapper un mur infranchissable.

Même chose pour une charte de la laïcité. Le gouvernement se contentera de consultations.

Exit aussi, dans les faits, la création d’une citoyenneté québécoise.

Face au gouvernement fédéral, ayant déjà abandonné le projet de rapatrier des pouvoirs, le gouvernement fera semblant de croire qu’il peut au moins rapatrier les budgets de culture et de communication.

L’approche est timide au point de rappeler que même les gouvernements libéraux fédéralistes (à l’exception de celui de Jean Charest), ont déjà tenu des discours nettement plus musclés face à Ottawa.

Sur la souveraineté, c’est silence radio.

Dans une entrevue accordée lors de son passage en France, la première ministre avait déjà reconnu que son gouvernement étant minoritaire, un référendum est «quasi impossible». Ce dont personne ne disconvient.

Mme Marois promet de faire au moins la promotion de l’«idée», mais ne souffle mot du «comment».

Traduction : il n’en sera question qu’aux conseils nationaux du PQ.

Tout récemment, l’ex-premier ministre Jacques Parizeau soutenait la thèse contraire devant des étudiants de l’Université de Montréal.  Il avançait qu’un gouvernement minoritaire serait plutôt une:

«occasion extraordinaire» d’avoir accès à des études pour préparer le référendum. «Cela peut prendre des années, alors commençons maintenant, mettons-nous au travail».

Deux écoles de pensée divergentes, de toute évidence.

Le ras-le-bol est réel, mais encore…

Le gouvernement Marois compte fortement sur le ras-le-bol des Québécois face aux détournements massifs de fonds publics qu’ils découvrent, jour après jour, avec la commission Charbonneau. Le tout, ce n’est plus un secret d’État, pour cause de corruption devenue systémique, de collusion et de trafic d’influence.

Minoritaire, le thème de l’«intégrité», aussi important soit-il dans les faits, devient donc, à ses yeux tout au moins, sa bouée de sauvetage.

Le gouvernement espère que même face à un éventuel nouveau chef libéral, il réussisse malgré tout à s’établir comme étant le plus apte à nettoyer les écuries québécoises. Et à les garder propres pour un bout de temps.

Et s’il est vrai que ce nettoyage est essentiel, une fois qu’il aura été bien enclenché au cours des prochains mois, les électeurs pourraient fort bien commencer par retrouver le goût de s’intéresser à la politique.

Or, s’ils le font, ils pourraient aussi redevenir pas mal plus exigeants de leur classe politique et par conséquent, s’attendre à plus. À plus d’audace. Plus d’imagination.

Plusieurs s’attendront même à plus d’équité!  Notamment en éducation, en santé et en fiscalité. Peut-être même aussi, qui sait, pour mieux protéger la langue française.

Quant à la question nationale, résignés à rester discrets pour le moment, bien des souverainistes pourraient aussi finir par s’inquiéter de voir leur option balayée sous le tapis depuis plus de quinze ans déjà dans les faits.

Bref, si le gouvernement doit s’occuper avec diligence de rétablir une probité certaine dans les affaires de l’État, d’ici quelques mois, il devra aussi oser s’avancer sur d’autres fronts moins consensuels et plus audacieux.

Même s’il est minoritaire…

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Votre texte Mme Legault ratisse très large et demande d’être analysé en fonction des thèmes nombreux qui sont abordés.

D’abord, si Mme Marois avait joué les matamores en défiant ouvertement les partis de l’opposition, je le lui reprocherais vertement. À Partir de maintenant, un des principaux objectifs du PQ et du présent gouvernement, est de gagner les prochaines élections avec une majorité. Une autre priorité qui devient du coup un formidable outil c’est l’intégrité dans l’administration publique à tous les niveaux.

Je pense que ce serait faire preuve d’énormément de cynisme, voire même de malhonnêteté que de lui faire des reproches sur ces deux points. Même si sur plusieurs aspects la méthode Harper est condamnable, sur d’autres il s’en dégage une stratégie concrète qui a fait ses preuves avec les résultats des dernières élections fédérales. Doit-on exiger de Mme Marois et de son gouvernement d’être plus catholique que le pape et de se livrer pieds et poings aux deux oppositions qui auraient vite fait de mettre ce gouvernement en charpies. On le lui reprocherait amèrement et avec raison.

Son statut de minoritaire et le respect de la société québécoise exige du présent gouvernement qu’il fasse le maximum, à l’intérieur de certaines limites évidemment, pour survivre tout en gérant au mieux le Québec ou dit autrement pour gérer au mieux le Québec tout en assurant sa survie.

«Qui parle de vaincre ? Ce qui compte c’est de survivre.»
[ Rainer Maria Rilke ]

P.S. Je reviendrai sur les autres points du présent billet de Mme Legault.

Le discours inaugural des péquistes de Pauline Marois est une incontestable victoire de la droite sur la gauche socialisante et infantilisante.

Pauline Marois RECULE sur toute la ligne par raport à son programme et surtout par rapport aux multiples sorties de ses nouveaux ministres il n’y a pas un mois.

Faut le faire…trahir ses propres électeurs!!! Ce sera à eux de juger.

En plus, suite aux multiples allégations faites devant la Commission Charbonneau que Jean Charest a eu le courage de créer, le Québec corrompu devrait être immédiatement mis sous la tutelle directe de notre Gouvernement Fédéral.

Pouvons-nous au Québec s’assurer que la moralité politique est toujours une valeur importante ? Je tiens pour essentiel et nécessaire de s’assurer que TOUTES nos instances politiques ne sont pas en train de trahir les citoyens en s’enrichissant elles-mêmes ou en permettant à d’autres de s’enrichir en volant littéralement l’argent des citoyens.

Parler du courage de Jean Charest pour la création de la commission Charbonneau relève de la pire capacité à détourner la vérité pour des fins purement idéologiques. S’il avait été courageux et honnêtes, Charest aurait créé cette commission trois ans plus tôt. Mais les faits ont la vie dure dit-on !

Quant au gouvernement fédéral, il faut se rappeler que jamais le Québec n’a signé la constitution canadienne qu’on nous impose depuis des générations. La seule façon que les fédéralistes ont trouvé pour maintenir leur hypothétique pays est de l’imposer. C’est ce qui se fait encore aujourd’hui grâce aux bons services de la cour suprême du Canada. Pourtant nous sommes à quelques années de la conquête me semble-t-il. Plus ça change plus c’est pareil.

«On ne saurait stigmatiser par trop d’expressions le vice de ces hommes souples et trompeurs toujours prêts à parler comme vous le voulez, non comme la vérité l’exige.»
[Cicéron]

Il ne sert à rien de spéculer sur une réélection d’un gouvernement Marois majoritaire. Une fois que les libéraux auront choisi le bon Docteur Couillard, vous allez voir pour qui les Québécois de souche et les autres vont voter. Ça va être la même chose avec le beau Justin Trudeau « il est tellement comme son père ». Les Québécois souverainistes ou presque vont avoir tout oublié des vacheries du père une fois rendu à l’isoloir. On est comme ça au Québec.