La campagne de la modestie

Cessez d’attendre les grands projets de société pendant cette campagne, l’époque est aux idées simples. Et ce n’est pas la faute de vos politiciens. 

Jacques Boissinot / La Presse Canadienne

Paul Wells est analyste politique depuis près de 30 ans. Il a écrit notamment pour Maclean’s, le Globe and Mail et le Toronto Star, et collabore à de nombreuses émissions radiophoniques et télévisuelles, en anglais et en français. Il publie une infolettre consacrée à la politique canadienne, à la culture et au journalisme.

La COVID-19 n’existe plus pour la caravane caquiste. Samedi, la veille du déclenchement des élections, j’ai porté mon masque obligatoire pendant six heures dans le train Via d’Ottawa à Québec. Or, je voyage depuis dimanche avec François Legault et la Coalition Avenir Québec (CAQ) : aucun masque, aucun test rapide, aucune question sur mon statut vaccinal (triple Moderna, pour les curieux).

Mardi matin à Saint-Georges, en Beauce, un collègue a demandé à M. Legault si les restrictions ou la simple prudence l’amenaient parfois à modifier son plan de campagne, ou s’il faisait campagne comme il le voulait. La réponse fut limpide : « Comme je veux. »

Je ne critique aucunement cet aspect de la campagne caquiste, qui, sauf erreur, ressemble à celles des autres formations politiques sur ce point. J’en fais état simplement pour constater le chemin parcouru. Il y a un an presque jour pour jour, les chefs des partis fédéraux étaient en pleine campagne, chacun dans sa bulle. Les journalistes qui accompagnaient Justin Trudeau devaient subir des tests rapides. Erin O’Toole ne voyageait presque pas, préférant rester à distance des foules dans une salle de bal de l’hôtel Westin, à Ottawa, réaménagée en studio télé.

À ce moment-là, on débattait de l’après-COVID ; là, on y est. En 2021, on échafaudait des hypothèses sur les lendemains de la pandémie ; là, on sait. Pas tout, mais beaucoup plus. Avant, certains osaient espérer un renouveau de la mission des gouvernements et des États ; aujourd’hui, l’inquiétude règne.

Justin Trudeau a longtemps été un apôtre du « rebâtir en mieux », cette idée selon laquelle les forces progressistes émergeraient du confinement pour inaugurer une nouvelle ère de gouvernance à leur image. « On peut choisir d’adopter de nouvelles solutions audacieuses pour relever les défis auxquels on est confrontés et refuser de laisser les anciennes façons de penser freiner nos progrès », a-t-il dit le jour où il a accepté la démission de son ministre des Finances Bill Morneau, en 2020. « Si cette pandémie est un défi inattendu, elle constitue également une opportunité sans précédent. »

Personne cette semaine ne parle de circonstance opportune ; l’audace manque aussi. On ne saurait blâmer les politiciens. On a remarqué la similitude des politiques prônées par divers partis, la tentation de se servir du Fonds des générations comme d’une tirelire. C’est que les chefs font une lecture semblable de la conjoncture, de ses limites et de ses risques.

Dans l’entourage de François Legault, on dit que le premier défi est l’économie, non pas au sens large, mais telle que vécue par le citoyen ordinaire : coût de la vie, inflation, incertitude, fins de mois parfois difficiles. Le deuxième défi est la santé. M. Legault évoque cinq thèmes de campagne, ajoutant l’éducation, l’environnement et la défense de l’identité québécoise aux deux premiers. La hiérarchie est cependant claire : s’il échoue au test de l’inquiétude relativement à l’économie et à la santé, il ne sera pas écouté sur le reste.

Ce n’est pas pour rien que le premier ministre sortant qualifie ses propositions pour pallier les effets de l’inflation de « bouclier ». Les Québécois sont en mode défense. Les épées devront attendre.

Il est fascinant de suivre François Legault. Son plaisir à prendre des bains de foule est évident et dépasse ce que j’ai pu constater chez beaucoup de ses prédécesseurs. En trois jours de campagne, on n’a jamais été en retard sur l’agenda du jour, probablement parce que son entourage prévoit toujours plusieurs minutes pour son entrée dans une salle et sa sortie. Ce ne sont pas toujours des foules de militants, M. Legault fait face parfois à des questions ou commentaires acerbes d’électeurs. Certains plus qu’acerbes même. Lors d’un point de presse dans une épicerie à Saint-Anselme, dans la circonscription de Bellechasse, un jeune homme a écouté avec patience avant de crier : « On a hâte qu’il se fasse câlisser dehors ! » Le jeune homme s’est lui-même vite retrouvé dehors, grâce aux soins somme toute assez discrets d’un immense policier de la Sûreté du Québec.

Au microphone lors de ses deux points de presse quotidiens, par contre, le chef caquiste parle avec prudence. Il n’aime pas élaborer des hypothèses. Quand j’ai posé une question un peu théorique sur les effets macroéconomiques de sa proposition de baisse d’impôt, sa réponse a été courte. Dimanche, en sortant de la dernière réunion préélectorale de son Conseil des ministres avant de visiter le lieutenant-gouverneur pour déclencher les élections, il en a surpris plusieurs en déclarant que son objectif stratégique était d’obtenir « 63 sièges », soit la plus courte des majorités absolues. Il en avait déjà 76 ; des sondages lui en donnent 99. En coulisses, un stratège caquiste m’a dit que François Legault allait évidemment chercher à élargir sa majorité, mais il a aussi répété le chiffre de 63. Chaque campagne comprend sa part d’aléatoire. Il faut se garder de tout triomphalisme.

En 1998, alors que l’air du temps était à la poursuite du déficit zéro, j’ai assisté à l’investiture de Lucien Bouchard comme candidat à sa réélection dans la circonscription de Jonquière. Bruno Pelletier est venu chanter « Le temps des cathédrales », tirée de la comédie musicale Notre-Dame de Paris. Le chanteur peut chômer en cette fin d’été ; c’est plutôt le temps des prestations et des baisses d’impôt qui est venu. Les chiffres en jeu sont énormes : 11 milliards de dollars pour la seule première journée de la campagne caquiste, mais on laisse à chaque citoyen qui recevra un chèque le soin de décider quoi en faire. Mardi, M. Legault a visité une école secondaire de Sherbrooke pour annoncer qu’il la remplacerait par un bâtiment neuf, adapté aux besoins éducatifs contemporains. Le prix : 164 millions de dollars, le dixième de ce qu’il avait promis pour la bonification du soutien aux aînés quelques heures plus tôt. 

Quels gestes structurants l’État peut-il faire pour améliorer la situation de tous les Québécois ? La question ne se pose même pas. Encore une fois, il ne s’agit pas d’une critique, mais d’un constat. La modestie, la réticence de François Legault sont partagées, dans une large mesure, par les chefs des autres partis. Dans son livre L’énergie du Nord, la force du Québec, publié en 1985 juste avant son retour triomphal au pouvoir, Robert Bourassa a écrit au sujet de la production hydroélectrique : « Ceci constitue, sans l’ombre d’un doute, une dimension importante de notre destin. » Qui parle du destin aujourd’hui, ou d’une circonstance opportune sans précédent ? Ces idées, ces réflexes reviendront peut-être un jour. Mais pour l’instant, nous n’en sommes pas au « rebâtir en mieux », mais plutôt au « rebâtit qui peut ».

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Vous êtes sérieux, monsieur le chroniqueur? « Quels gestes structurants l’État peut-il faire pour améliorer la situation de tous les Québécois ? La question ne se pose même pas. »
J’en comprends que vous achetez la myopie et la gestion à la petite semaine: « …pour l’instant, nous n’en sommes pas au « rebâtir en mieux », mais plutôt au « rebâtit qui peut ».
On fait face à une nécessité sans précédent dans l’histoire humaine, les gouvernants la passent sous silence, feignent d’oublier tempêtes et pandémie, incendies et inondations, sécheresse et pénuries d’eau, et vous suivez sans broncher?
Expliquez-moi comment on peut « constater » l’inertie et ne pas la nommer pour ce qu’elle est: inaction irresponsable devant l’urgence.
Dans quatre ans, quand on aura toujours plus le nez collé sur le désastre écologique, redirez-vous qu’il ne s’agit toujours pas de rebâtir en mieux?

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