La campagne électorale se prépare dès maintenant

Les partis sont déjà sur le pied de guerre en vue de la campagne électorale de l’automne. Notre collaborateur, qui a souvent participé à ces préparatifs, explique en quoi ils consistent.

sorbetto / Getty images, montage : L’actualité

Dominic Vallières a, pendant plus de 10 ans, occupé les postes d’attaché de presse, de porte-parole, de rédacteur de discours et de directeur des communications auprès d’élus de l’Assemblée nationale et des Communes (Parti québécois, Bloc québécois, Coalition Avenir Québec). Il est directeur chez TACT et s’exprime quotidiennement comme analyste politique à QUB radio.

Quatre mois après la démission de Catherine Fournier comme députée de Marie-Victorin, le premier ministre François Legault a finalement choisi une date pour la partielle dans cette circonscription qui englobe Longueuil : les électeurs sont conviés aux urnes le 11 avril. Sur le terrain, tous les partis étaient déjà actifs depuis quelques semaines pour préparer ce qui sera le grand rendez-vous pré-élections générales. 

Depuis l’adoption de la loi sur les élections à date fixe, en 2013, l’organisation des campagnes se déroule de manière beaucoup plus structurée. Même si des rumeurs de déclenchement hâtif ont circulé il y a quelques semaines — François Legault a toutefois écarté cette possibilité récemment —, les partis savent à quoi s’en tenir… et peuvent lancer les préparatifs longtemps à l’avance. Parce qu’il n’y a évidemment pas que des candidats à trouver : organiser une campagne électorale, c’est tout un ensemble de détails à planifier. En voici quelques-uns.

1- Qui monte dans l’autocar ?

Nous sommes donc à sept mois du jour J, et les formations politiques commencent à dessiner les contours de la campagne qu’elles désirent. Les premières questions qui se posent à elles sont techniques. D’abord, qui faire monter dans l’autocar de campagne qui véhicule le chef (les médias voyagent dans des autocars à part) ?

On souhaite évidemment que le chef soit à l’aise avec son entourage. On admettra donc des gens de confiance, mais en petit nombre. On trouvera généralement quelqu’un chargé des communications, pour réviser les documents qui seront envoyés aux médias ; un responsable du contenu, qui s’assurera que les annonces sont ancrées dans la réalité et crédibles ; un proche, qui permettra au premier ministre de « ventiler » ; et finalement, un chef de mission, qui veillera au respect de l’horaire et du trajet, et qui fera en sorte que personne ne manque de quoi que ce soit dans l’autocar.

2- Où s’installer ?

Deuxième question : où établir la permanence de campagne ? Montréal obtient habituellement la faveur des partis, vu la proximité des médias, la possibilité d’emprunter rapidement une autoroute ou une autre… et vu que la majorité des sièges qui peuvent changer de couleur se trouvent généralement en Montérégie. Un parti qui se définit comme celui des régions pourra opter pour Québec. Certains auront deux quartiers généraux, mais c’est plus rare et plus compliqué sur le plan opérationnel. 

Quoi qu’il en soit, un nombre important d’employés du parti seront mobilisés pendant toute la durée de la campagne et iront vivre à l’hôtel. On doit donc savoir rapidement où sera le QG… et faire les réservations en conséquence.

Dans chaque permanence se trouveront différentes équipes. Celle chargée du contenu rédigera toutes les fiches explicatives nécessaires aux annonces. L’équipe des communications, quant à elle, veillera à ce que les communiqués, images, vidéos, etc. soient produits dans les délais. L’équipe juridique répondra notamment aux questions des candidats par rapport aux règles électorales. Et finalement, les responsables de la tournée traceront quelques jours à l’avance l’itinéraire du chef et celui des autocars des médias.

Il y aura aussi des subdivisions de ces équipes. Par exemple celle des débats, qui tiendra une liste exhaustive des débats auxquels seront conviés les 125 candidats et qui s’assurera que ces derniers sont au fait des positions de leur parti sur l’ensemble des sujets. Étant donné que le contenu s’élabore souvent au fur et à mesure et que les équipes de campagne ne sont pas tout à fait rodées au début, les réponses des candidats qui atterrissent à Infoman surgissent davantage au début de la campagne qu’à la fin…

Seront présents finalement à la permanence les gens qui constituent le war room, soit les chefs de chacune des équipes, en plus des responsables des finances et de l’équipe « données et incitation à voter ». La dynamique entre le war room et l’autocar sera importante, mais j’y reviendrai !

3- Qui se présente ?

Aucun chef ne le confirmera, mais les discussions avec les candidates et candidats vedettes sont déjà entamées. Comme nombre d’entre eux ne veulent pas quitter leur emploi prématurément, on s’entendra sur une date d’annonce autour du déclenchement. Encore faut-il le dire aux militantes et militants de la circonscription choisie… et croiser les doigts pour que le secret soit gardé !

4- Combien d’autocars ?

Bientôt s’ajouteront deux éléments qui touchent les médias. D’abord l’autocar. Si la CAQ demandait déjà à la mi-février aux médias de bien vouloir lui dire combien de journalistes de l’écrit, de la télé et de la radio allaient monter à bord, c’est qu’une question taraude les responsables de campagne à chaque scrutin : on loue un ou deux véhicules supplémentaires ?

Vous comprenez sans doute que des coûts importants sont associés à la location d’un autocar pour 40 jours, et qu’on souhaite savoir le plus longtemps à l’avance si on doit engager ces frais. Oui, les journalistes paient leur place (ce qui couvre une bonne partie de la facture), mais les grands médias réfléchissent à chaque élection à la pertinence d’être dans ce véhicule — la dépense en vaut-elle le coup ? —, ce qui fait qu’il est nécessaire de poser la question plusieurs mois avant le début de la campagne. De plus, les gens de l’écrit, de la télé et de la radio n’ont pas les mêmes besoins. L’autocar « des télés », comme on l’appelle, doit faire de la place aux caméramans, aux monteurs et à leur équipement. Les véhicules sont modifiés en fonction des besoins d’espace de travail des journalistes.

5- Quels débats ?

Finalement, deux ou trois mois avant les élections, les divers groupes médiatiques qui souhaitent organiser des débats nationaux vont contacter les équipes de campagne pour en négocier les paramètres. Je ne parle pas des questions, qui ne seront en aucun cas connues à l’avance, mais des thèmes (il y en a généralement cinq), de la position des lutrins, du tirage au sort pour les allocutions du début et de la fin, etc. On va également décider de la possibilité pour les chefs de s’adresser brièvement à la caméra en entrant dans l’édifice, de la durée du point de presse postdébat, de la possibilité de déposer autre chose qu’un classeur à anneaux sur le lutrin, comme une tablette numérique (la question est posée chaque fois, la réponse est toujours non — sinon les chefs pourraient se faire fournir de l’information pendant le débat…), de la fermeture ou non du micro si un chef ne respecte pas les règles, etc.

Tout cela pour dire qu’organiser une campagne n’est pas chose simple. Ça demande du temps, de l’argent… et beaucoup de patience.

J’en ai fait plus d’une dizaine, à trois paliers de gouvernement, dans mon ancienne vie. J’ai accompagné un chef dans l’autocar, négocié des débats nationaux, géré de nombreuses crises liées à l’impréparation d’un candidat ou d’un autre. J’en ai même retenu ce qui est devenu une maxime : « C’est le candidat qui n’a aucune chance de gagner qui risque le plus de te faire perdre. » C’est une expérience formidable, que je laisse désormais à d’autres. 

Je parlais des batailles invisibles dans mon dernier texte. Loin de la salle de l’Assemblée nationale, de nombreuses autres se gagnent et se perdent, et ce, dès aujourd’hui. Des décisions qui semblent anodines peuvent revenir nous mordre les mollets dans le feu de l’action. Bienvenue dans l’arène !