La charité n’est pas la justice

En ces temps de grande guignolée des médias, il ne faudrait pas que l’irritation envers la médiatisation du partage nous fasse voir la charité en elle-même d’un mauvais œil, dit Jocelyn Maclure.

Photo: Jacques Boissinot/La Presse Canadienne
Photo: Jacques Boissinot/La Presse Canadienne

PolitiqueLa grande guignolée annuelle des médias a débuté le 4 décembre dernier. Plus de 1,7 million de dollars auraient été amassés jusqu’ici.

Si plusieurs mettent l’épaule à la roue de façon enthousiaste, des voix discordantes, comme à chaque année, se sont aussi faites entendre. Il y aurait quelque chose d’hypocrite dans ce sursaut annuel de générosité chorégraphiée et médiatisée.

La pauvreté, la précarité alimentaire, l’itinérance, l’analphabétisme, le sous-financement des écoles dans les quartiers défavorisés sont des réalités permanentes. Où sont nos âmes charitables le reste de l’année ? Le spectacle de la grande guignolée des médias est, selon Léo-Paul Lauzon, «pathétique» et devrait être interrompu.

«N’y a-t-il rien de mieux à espérer que pareille charité pour contrer les inégalités ?» demande élégamment Jean-François Nadeau dans sa dernière chronique.

Oui, sans aucun doute. L’idée de la droite conservatrice voulant que la générosité naturelle et la solidarité spontanée pourraient prendre la place laissée vacante par un État social amaigri est archaïque et invraisemblable.

L’atteinte d’une plus grande justice sociale exige d’abord et avant tout des institutions et des politiques publiques qui visent à atténuer les inégalités (qu’elles soient naturelles ou produites socialement) et à mettre en place un filet de sécurité sociale.

La philanthropie ne peut pas remplacer l’impôt et l’intervention de l’État. Une économiste m’a déjà dit qu’il ne fallait pas trop augmenter le fardeau fiscal des fortunés, car cela découragerait la philanthropie. On serait fous de se plaindre que des ultrariches — comme Guy Laliberté, Bill Gates et Warren Buffet — donnent beaucoup, mais cela ne peut se faire au détriment du financement adéquat de l’État.

La lutte contre les injustices et l’infortune ne peut être laissée à la bonne volonté des riches et aux tribulations de leur conscience morale. Comme le rappelle mon collègue Patrick Turmel, la charité n’est pas la justice. Il faudrait en outre imposer davantage la transmission intergénérationnelle de la fortune. Personne ne «mérite» d’être né riche ou pauvre.

D’ailleurs, le ministre Barrette devrait nous assurer que nos médecins de famille ne nous feront pas sentir que notre temps est écoulé après 10 minutes d’entrevue plutôt que d’inviter les Québécois à être plus généreux. Décourager les médecins de famille à voir des «multipoqués», qui prennent beaucoup de temps et qui exigent l’intervention de multiples professionnels de la santé, est l’une des pires choses que l’on puisse faire sur le plan de la solidarité sociale.

Cela étant dit, je doute que la position des critiques de la grande guignolée soit que la charité — l’acte de donner alors que rien ne nous y oblige — devrait être bannie de notre répertoire moral. Les deux grandes raisons qui semblent le plus souvent exprimées dans la critique des campagnes de financement sont la dépolitisation de la question de la solidarité et l’exhibitionnisme de la charité médiatisée.

Je comprends bien l’idée que la charité discrète soit vue comme plus noble. Il est vrai que l’on peut donner dans le but de ragaillardir son statut social, et que le «don intéressé» est sans doute autant un investissement qu’un véritable don.

Il ne faudrait toutefois pas que l’irritation envers la médiatisation du partage nous fasse voir la charité en elle-même d’un mauvais œil. S’il y a une chose qui se fait trop rare dans la vie moderne, c’est bien le don, en particulier envers les étrangers.

Tout ce qui peut refaire surgir dans notre conscience la valeur de la générosité et du partage doit, au final, être encouragé. Un monde sans charité serait dur et aride d’un point de vue moral, même en présence d’un État interventionniste. N’oublions pas que l’on peut à la fois être pour l’État-providence tout en déplorant la déresponsabilisation individuelle qui lui semble coextensive — pensons par exemple aux aînés qui terminent leurs jours dans les centres de soins de longue durée. Cette responsabilité incombait avant aux familles.

On voit souvent ce sursaut de conscience quant à l’importance du partage à l’approche de Noël chez les parents qui tiennent beaucoup à ce que leurs jeunes enfants choisissent des jouets ou achètent des denrées qu’ils offriront à ceux qui n’ont pas la chance de grandir dans des familles relativement aisées.

La crainte que nos enfants, trop gâtés, ne réalisent pas la chance qu’ils ont et deviennent insensibles à la détresse d’autrui est lancinante. On réalise alors que quelque chose cloche dans l’ordonnancement de nos valeurs.

Il faut souvent, malheureusement, des électrochocs pour sortir de notre torpeur morale. Nous redécouvrons l’importance du don dans les moments de grande adversité, de même qu’à l’approche du temps des Fêtes. C’est parce que la raison a besoin d’être attisée par des émotions qu’il en est ainsi.

On sait rationnellement que la misère et les calamités sont permanentes, mais il faut, la plupart du temps, que notre cœur soit touché pour que l’on sorte le portefeuille ou que l’on se mobilise. C’est pour cela que la grande guignolée fait, malgré tout, œuvre utile.

* * *

À propos de Jocelyn Maclure

Jocelyn Maclure est professeur à la Faculté de philosophie de l’Université Laval. Il a publié, avec Charles Taylor, Laïcité et liberté de conscience (Boréal), qui a été traduit en plusieurs langues.

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12 commentaires
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Il y a également beaucoup D’INÉGALITÉS entre les salaiers de joueurs des Canadiens de Montréal…

À quand une Guignolée spéciale pour ceux qui apparaissent au bas de la liste de paie?

N’importe quoi…

Accompagné d’un bon petit cognac venant de l’endroit où est né François 1er. Un baron Otard…

Fait pitié le pauvre Davis Drewiske du Canadien de Montréal à $650,000 comparé à Carey Price avec un salaire de $6,750,000.

Des que l’on parle de charité, les libertariens et libéralistes avaricieux font de l’urticaire, ce qui fausse leur jugement.

Ce que je pense, c’est qu’il y a une surutilisation et récupération surtout, du terme «guignolée» qui ne devrait être utilisé et n’appartenir qu’à la St-Vincent-de-Paul en passant par les maisons pour solliciter les gens plutôt que de prendre ceux-ci en otage aux feux de circulation, ce qui peut occasionner de graves risques d’accident d’ailleurs.

Vous voyez juste. J’espère que vos propos auront une bonne influence sur les dix lecteurs que nous sommes.

Ouais la médiatisation et sensibilité aux causes, quel bel outil que certains utilisent également pour se remplir les poches. D’autant plus que ces magouilleux vont vous travailler l’orgueil. Ça paraît bien dans un CV ou une conversation qu’on a fait le tour de ‘M. X’ entre QC et Mtl. Solliciter des dons pour l’exploit vire presque en forme de ‘petage de bretelles’; « voyez ce que je vais accomplir ».

Les participants qui se sont fait arnaqués, n’en parlent pas. Mon amie, n’en était pas fière. Personne ne demande aux organisateurs le pourcentage du total des dons qui sera remis aux organismes.

Oui au soutien par l’état providence + le privé + des grandes activités de collectes en autant que ces dernières soient ultra transparentes.

( mais il faut que la plupart du temps, que notre coeur soit touché pour que l, on sorte le portefeuille) Eh oui! Quand je vois ces grands spectacles comme la guignolée , opération enfants soleil ect… je deviens de plus en plus réticent de faire la charité car j, ai l, impression toute simple que je n, aide que le néant ( une machine a quêter de l, argent année apres année) ! Je préfere (car je donne) la proximité !

« L’atteinte d’une plus grande justice sociale exige d’abord et avant tout des institutions et des politiques publiques qui visent à atténuer les inégalités (qu’elles soient naturelles ou produites socialement) et à mettre en place un filet de sécurité sociale. »

le problème est que ce « filet social » a le dos large et devient bien plus un prétexte pour des politiques qui affectent tout le monde. Exemple, sous prétexte de fournir l’accès aux soins médicaux aux plus démunis on nationalise toute l’affaire et on se retrouvre avec un immense monopole syndiqué à l’os et inefficace. C’est absurde et cela nous mène tout droit vers le contraire de ce que ces politiques supposément généreuses prétendent accomplir.

« … sous prétexte de fournir l’accès aux soins médicaux aux plus démunis on nationalise toute l’affaire et on se retrouvre avec un immense monopole syndiqué à l’os et inefficace. »

L’immense monopole des soins médicaux d’état syndiqué du Canada et du Québec, est la moitié moins cher qu’aux USA et beaucoup PLUS EFFICACE.

Les Canadiens ont une espérance de vie d’environ quatre ans de plus que les États Uniens et sont mieux soignés.

C’est ce que pense aussi Pierre Foglia, et j’acquiesce. La situation est bien imparfaite, mais cela ne m’empêchera pas de donner.